7.14.2005

Séq. CXXXIV

De la voie la plus à gauche, je coupe les trois autres sous un tonnerre de crissements de pneus et de bruits de klaxons pour me faufiler dans une sortie d’autoroute. La manœuvre était-elle destinée à semer mes poursuivants ? C’était vain… Deux voitures avec gyrophares viennent se glisser derrière moi. Mais ils freinent, tandis que je conserve ma vitesse dans un virage si serré que j’en viens à me demander si l’accident ne va pas se produire ici. Pourtant, si l’arrière de la voiture perd son adhérence, les roues motrices décrivent une courbe si parfaite que j’arrive sans peine à reprendre le contrôle de sa trajectoire.

Tous les panneaux de signalisation sont flous, changeants, déformés par la vitesse et par le peu de souvenirs que ceux-ci ont dû me laisser. Aucun moyen de savoir où nous sommes, si ce n’est la taille des voitures typiques des grandes villes françaises.

Nous les avons devancés… nous approchons d’une agglomération. Merde, il faudrait ralentir… mais le compteur numérique refuse de descendre en dessous des trois cristaux liquides allumés.

A l’entrée de la ville, un comité d’accueil prend le relais de ceux que j’ai semés il y a un instant. La chasse à l’homme peut reprendre… Nous ne les laisserons pas faire.

La circulation est bien plus dense ici encore. Heureusement que les gens ont des réflexes, car je laisse peu de chances ceux qui se mettraient sur mon passage. Piétons, vélos, voitures, tous font des écarts très net en me voyant arriver avec une telle escorte.

Je tourne brusquement sur la droite sur une très large avenue où la circulation est paradoxalement plus faible. J’en profite pour reprendre une vitesse telle qu’il serait suicidaire pour mes poursuivant de tenter le même acte dément.

135.




Surgit alors une chose à laquelle je ne m’attendais plus. Le soleil. Ou plutôt l’image que je me suis fait du soleil à cet instant : une terrible source d’éblouissement. En pliant mes yeux, je sens le contact des aiguilles me rappelant à l’ordre. Je vais perdre ma trajectoire… Il faut que j’abaisse mes pare-soleil…

141.


C’est le dernier chiffre que j’ai pu voir sur ce tableau de bord avant de faire voler en éclats une rangée de barrières et d’écraser le premier piéton sur le trottoir. Le reste s’est passé si vite que seuls leurs visages pétrifiés me viennent encore à l’esprit.

Des gamins. Plein de gamins.

Je n’étais jamais passé de cent quarante-et-un à zéro kilomètre par heure sur une si petite distance. J’aurais fait moins de victimes si la voiture n’avait pas dérapé latéralement. Chaque petit corps vient rebondir sur le pare-choc et finit sa route dans le pare-brise ou sur les ailes. J’ai l’impression de rencontrer une succession de sacs de sable qui crèvent au contact de la voiture et qui rougissent à chaque fois un peu plus mon champ de vision. Il pleut littéralement du sang.

La voiture finit sa route en se dirigeant vers un épais bloc de pierre taillée située quelques mètres plus loin sur le béton. J’ai le temps d’y lire « Ecole primaire municipale » avant de m’encastrer dedans et de crever au passage mes deux yeux dans le choc qui envoie s’écraser mon visage hébété au milieu du volant.