7.21.2005

Séq. CXXXIX

- Ne te laisse pas faire ! C’est le seul qui puisse réellement te tuer !

Avec le coup que j’ai reçu et ma langue qui baigne au milieu de mon écume bouillonnante, je suis dans l’incapacité même de répondre. Et pourtant, c’est elle qui m’empêche de me laisser mourir : j’ai besoin de ses réponses…

- Ecoute… je te dirai tout… ne le laisse pas t’avoir !

Je m’agrippe aux manches vaporeuses tant et si bien que mon agresseur perd l’équilibre et vient s’écrouler à mes côtés. Ses genoux rencontrent ma cage thoracique broyée et me font expulser une nouvelle gerbe chaude qui part en direction de la tête creuse que je devine non loin de mon propre visage. Je plante mon poignet tranché au fond de sa gorge et le tient ainsi durant quelques secondes avant que sa force n’ait raison de moi. Me voilà projeté quelques rangées plus loin sur une banquette qui flanche sous mon poids et vient s’écrouler sur celle de derrière. J’entends ses pas qui se rapprochent…

Brrrmmm… Brrrmmm…

Le train est lancé à grande vitesse sur les rails rouillés vers une destination inconnue.

- Ta mort, c’est sa libération. C’est sa raison d’être : il tend à disparaître… Si tu lui survis, tu auras droit à une seconde chance. Ne le laisse pas tout gâcher…

Sa main musclée m’attrape directement par la gorge et me soulève comme un vulgaire sac en plastique. Cette fois, la situation devient extrêmement préoccupante. Je n’ai plus aucune force… Et c’est à moi qu’il incombe de le tuer. Un petit souvenir surgit alors de ma mémoire… Celui de la Reine Rouge qui disait à Alice que pour rester sur place dans l’échiquier, il fallait courir du plus vite que l’on pouvait ; alors que pour avancer, il fallait courir au moins deux fois plus vite. C’est le moment ou jamais de mettre en pratique ces paroles insensées…

Un pied dans le thorax, un autre dans le gouffre de la tête. Le voilà aussi surpris que moi devant un tel sursaut d’énergie de ma part. Tout n’est pas perdu ! Il fait l’erreur de me laisser tomber sur le sol, ce qui me permet d’agripper un de ses mollets cadavériques et de frapper dedans pour tenter de le casser entre mes bras.

- Je ne voulais pas que tu vois l’accident parce que j’avais peur que cela te rende fou… Cela m’aurait séparé de toi, et j’aurai moi aussi été condamnée à l’immortalité…

Une poigne très ferme m’attrape par les cheveux et me fait hurler par la même occasion des mots si déformés par l’absence de mâchoire inférieure que je ne les comprends plus moi-même. Il me lance ainsi en direction de la dame en noir, de l’autre côté de la rame. J’atterris lourdement sur un angle de banquette qui vient s’enfoncer dans une de mes omoplates. L’homme du train avait raison… la douleur est sans limites. Mais il faut pouvoir la surmonter, quelle qu’elle soit. Je me laisse glisser sur le revêtement rugueux du plancher, dessinant une traînée huileuse semblable à celle d’une limace sanguinolente.

- Je ne peux pas t’aider…

Voilà encore des paroles rassurantes. Je commence à me détacher de la scène… Je perds le combat, c’est indéniable : il ne faut pas être un devin pour le constater… Je ferai mieux d’admettre ma défaite.

Je vais enfin mourir.


Je sens ses bras m’agripper et me hisser à nouveau à quelques centimètres du sol. Son silence laisse présager le pire. La moiteur qui se rapproche ressemble bien à celle de la paroi intérieure de son crâne… Je n’ai plus qu’à prier pour que tout aille vite et que ce monde s’écroule quand je franchirai les portes de l’Au-delà…

- Tu ne peux pas faire cela ! Il y a une autre vie en jeu !