2.27.2005

Séq. XVI

Le voyage semble assez inintéressant pour avoir le temps de s'ennuyer. Un peu de repos... ça n'est pas de trop. Je ne ressens cependant pas le besoin de dormir... la douleur me tient réveillé. Aucun moyen de se soigner... et le sang qui refuse de coaguler... ça n'est pas très agréable dans mes vêtements. Si j'arrivais à en trouver d'autres... oh, et puis, quelle importance...

Dois-je le suivre là où l'on va ? C'est surtout ce qui me tracasse. J'ai encore la tête sur les épaules. Je ne veux pas abandonner ma raison. J'ai compris que je ne sortirai jamais d'ici. Mais pourquoi pas tenter d'y vivre correctement... trouver d'autres gens moins désespérés que ceux que j'ai rencontré jusqu'à présent...

L'artiste... l'ascendant Supplicant... que doit-il ressentir face à ce monde... Uniquement du rejet... il est alors devenu solitaire... c'est peut-être la solitude qui l'a rendu fou...
peut-être que si je retrouve les bébés et que je reste avec eux... je pourrai rester sain d'esprit... et recréer ainsi une base de normalité...

- Mais si tout le monde est fou, en quoi est-ce normal d'être sain d'esprit ?

Cette voix ne m'est pas inconnue... mais la surprise est telle que j'en sursaute. Un des nourrissons ! Il m'observait depuis un moment, je crois. Comment est-il rentré ?



- Que fais-tu ici ? Comment... Comment m'as-tu suivi ? Et où sont les autres ?

- Ouh là ! Chaque chose en son temps. Je t'ai retrouvé parce que tu parles tout haut depuis tout à l'heure. Les autres... je les ai perdus, du coup. Nous sommes partis pendant la nuit, de peur que le Supplicant revienne. Nous t'avions laissé au dortoir. Nous en sommes désolés. Nous pensions que tu allais prendre le train. Connaissant le danger relatif à sa destination, nous nous sommes dit qu'il en fallait un pour te prévenir. Je suis celui là. Je suis là pour te prévenir : Ne va pas au terminus... ne va pas au Manège !

- Que trouve-t-on là-bas ? Tout le monde semble diaboliser cet endroit. Mon ignorance m'empêche d'en avoir peur...
Mon mensonge pouvait se lire très facilement.

- Si, tu en as peur. Tout le monde a peur du Manège. C'est comme si tu étais responsable de ta propre déchéance, tout en sachant que tu ne pourrais rien faire contre. Au Manège, c'est un peu pareil. C'est faire le choix de la fin la plus exécrable. Un raccourci... créé par ceux qui se laissent envahir par leurs faiblesses.

- C'est ce que l'on raconte, n'est-ce pas ? Personne n'en est revenu ?

- Oh si, tout le monde en revient. Transformé. Les plus faibles nourrissent la chair des Supplicants, les plus haineux deviennent Supplicant eux-même.

- Sait-on pourquoi on les appelle comme ça ?

- Soit parce que leurs hurlements sont si tristes qu'ils ressemblent à des suppliques, comme des appels à l'aide ; soit parce que leur seule présence amène les autres à supplier de ne pas devenir comme eux. Crois-moi... il n'y a pas de mérite à devenir Supplicant. Ils ne sont que les résidus de gens qui n'ont pas réussi à survivre à cette prison...

- Ton camarade hydrocéphale semblait plus pessimiste. Il me disait que tôt où tard nous finiront tous comme eux...

- Il a malheureusement raison. Tout est question de temps. Mais si l'on sait en comment, on peut survivre très longtemps ici. Je suis dans ce niveau depuis une dizaine d'années, je pense.

Ce qui m'amène à comprendre que les gens ne grandissent pas ici. Ils gardent l'âge qu'ils avaient lors de leur arrivée... c'est en relation logique avec l'absence de fin de vie...

- Ce niveau ? Que veux-tu dire par là ?

- Je ne sais pas trop. On m'a dit que passé certaines régions du refuge, on rejoint des niveaux inférieurs. Comme des innombrables sous-sols... Je n'ai jamais osé quitter ce niveau. Le train en fait le tour. Sauf lorsqu'il se dirige dans le Manège... c'est pourquoi je suis ici... il va falloir s'arrêter sous peu.

- Entre deux arrêts ? Tu veux dire dans l'obscurité totale ?

- C'est un peu ça, oui.

Séq. XV

A ma droite, assis sur le siège conducteur, se trouve une figure qui m'est familière. Le type décharné caché sous son linceul noir... N'est-il pas parti lui aussi vers le Manège ? Comment se fait-il qu'il soit encore dans ce train ?



- J'ai réfléchi à nouveau... et je me... disons que j'ai décidé de ne pas continuer ma route. Le Manège... ne m'inspire pas confiance. C'est l'exil du désespoir... et même si j'ai les deux pieds dedans... je ne me sens pas prêt à l'affronter.

- Pardonnez-moi, mais j'ai l'intention d'y emmener mon passager. Je pense que lui se sent prêt.

- Et comment comptez-vous revenir ? En prenant la rame qui part dans l'autre sens, peut-être ? Avez-vous seulement idée de ce qu'on trouve au bout de cette ligne ?

- Et vous ? Comment pouvez-vous être si sûr de tout ?

- J'en ai suffisamment entendu parler. Votre passager, comme vous dites...je le connais plutôt bien. En vous laissant avec lui, je pensais à bien... je ne savais pas comment cela allait se passer. Apparemment... il a mal tourné... il a dû vous frapper, vu l'état dans lequel vous êtes...

- Vous le connaissez ? Vous m'avez laissé là-bas en connaissance de cause ! Ce monstre est fou. Il a frappé une fille jusqu'à la rendre méconnaissable, il m'a sévèrement abîmé aussi. A part cette tristesse dans ses yeux... il n'a plus grand-chose d'humain... il lui manque même certaines parties de son visage...

- Ce que vous me dites est désolant, mais je veux bien vous croire... je l'avais rencontré lorsque j'étais arrivé ici. C'était un artiste visiblement... il souffrait d'une difformité à la lèvre. C'est sans doute ce qui l'a amené ici. Mais il me disait qu'où qu'il soit il continuera à exercer son art, et que rien ne l'arrêterait. Il a décidé de s'installer là bas... Il a dû s'enfoncer dans sa passion pour en faire sa propre forme de démence...

- Comment a-t-il pu déformer son corps et sa raison à ce point ?

- Le corps n'est ici qu'une image résiduelle de la chair terrestre. De fait, il est beaucoup plus malléable... Une simple autopersuasion peut faire beaucoup. Seulement... le le corps ne réagit qu'aux messages psychiques intenses... dépassant la conscience ou la volonté...

- Vous essayez de me dire qu'il ne perçoit que les messages transmis par la folie ?

- J'essaie de vous dire qu'il ne suffit pas de vouloir se transformer. Il faut être persuadé de l'être déjà. Et ça... ça n'est possible que chez les fous.

Je tente de changer de sujet. Je n'aime pas le ton qu'il prend lorsqu'il m'explique le fonctionnement de ces lieux... il semble presque détaché de sa conversation...

- Je dois démarrer ? Que fait-on ?

- Le mieux à faire serait de le laisser partir seul. Nous continuerons à pied.

A pied ? Dans le noir absolu ? Merci, mais sans moi... je l'ai déjà écouté une fois... je me suis fait avoir... non, je crois que je vais rester...

- Je préfère aller jusqu'au bout. Je vous laisse descendre...

- Comme vous voudrez. Je vous souhaite juste de ne jamais arriver à destination.

J'aurais aimé un peu plus d'insistance de sa part. A l'instant ou il se lève de son siège, je commence à douter de ma décision. Non... plus question de reculer... j'ai un passager à bord, je dois y aller.

- Merci du conseil. Je tâcherai de m'en rappeler.

Le haut de son crâne bouge sous son voile. Je crois qu'il regarde dans ma direction. Ma peur doit pouvoir se lire à travers tous les pores de ma peau... Va-t-en. Laisse-moi ! Il finit par sortir de la cabine. En me retournant, je le vois disparaître dans la blancheur écarlate, passant sous les jambes démesurées du peintre qui avait l'air de s'être assoupi. Quelle chance... Frôler le repos éternel...

Je prends la place du chauffeur. Avant de redémarrer, je prends le temps de réfléchir. Devant moi, les stores métalliques rouillés. Je crois savoir où aller... mais je n'en ai aucune idée. J'ai avec moi un homme déformé par la haine et la tristesse... ainsi que quelques lambeaux d'une jeune fille perdue... tiens, où est-elle à présent ? Puisque l'on ne meurt pas ici... je me demande ce qu'il advient d'elle, maintenant qu'elle n'a plus aucun repère physique...
Et moi... qu'est-ce qu'il advient de moi... je suis inconscient d'aller là-bas... pourtant qui sait ce que je vais y trouver...

Une poignée, devant moi. Elle est en position baissée. Je la remonte doucement...

Brmmm...

Le bruit de soupape qui reprend. Je sens mon siège vibrer.

Le train redémarre... en route vers nulle part.

2.26.2005

Séq. XIV

Il faudrait remonter les rames. Atteindre l'avant du train. Le redémarrer manuellement. Mais la fille... comment faire... et cette lumière qui se rapproche...

- Laisse-moi ici... dans l'état où je suis... je ne me réveillerai plus...

- Je ne te laissera pas ici. Accroche-toi à mes épaules ! Je vais...

Un fracas de métal se fait entendre. Il s'est introduit dans l'autre wagon... Au bruit qu'il fait, je crois qu'il se cogne... heureusement qu'il est trop grand pour avancer...
Elle se met à rire. C'est le même rire que lorsque je l'avais rencontré pour la première fois. Sauf qu'il est à présent étouffé par des raclements de gorge.

- Et comment veux-tu que je m'accroche ? Tout mon corps est broyé...

Il est vrai qu'elle ressemble plus à un amas de viande rouge qu'à une jeune fille... mais c'est ce sentiment de vie éternelle qui me donnait de l'espoir...

- Ecoute, il arrive. Je ne te demande pas de jouer au héros... (elle s'étrangle à nouveau, puis reprend) sauve ton âme si tu veux. J'abandonne ici... si tout ça n'est qu'un cauchemar, j'aurai espéré mieux avant de mourir... si cela est réel... alors le cauchemar ne fait que commencer...

Que faire ? Tenter de l'aider ? Fuir ? Je suis moi-même si mal en point... je ne peux m'encombrer d'elle...
M'encombrer... quel lâche je fais... j'ai honte de ce que je vais faire... mais bon sang, je n'ai plus d'autre choix...

- Je te souhaite de mourir le plus vite possible, d'une manière ou d'une autre...

- Merci. De bien étranges paroles... Mais je comprends... vas-y à présent... il te laissera tranquille. C'est moi qui l'amuse...

Courir à l'avant. Avant de se faire rattraper. Les ampoules sont en surchauffe, elles semblent être prêtes à éclater d'un instant à l'autre... Je l'entends, il se tortille, il se contorsionne, mais il s'approche... je ne me retourne plus... j'ai mal... comment passer d'une rame à l'autre ? Aurais-je assez de force pour casser les vitres ?

La réponse s'est trouvée d'elle-même. Le géant a repris son jeu préféré... mais il ne l'a pas projeté contre les murs. C'est moi qu'il visait ! Je me protège des éclats de verre en mettant ma tête entre mes mains. Le corps a littéralement explosé à travers les vitres qui séparaient les wagons. Celui qui est devant moi mène visiblement directement à la cabine conducteur. Je rouvre les yeux... le sol de la rame est jonché de morceaux de verre brisé et de petits abats tranchés nets. Et en me faufilant entre les deux wagons, je peux voir là où le train s'est arrêté... dans le noir complet. Même la lumière que les éclairages surexcités proféraient ne pouvait illuminer le moindre détail de l'extérieur. Pas de chaleur, pas de vent, rien. Le néant. Autant ne pas s'y attarder... et entrer directement à l'avant. J'en profite pour jeter un coup d'oeil vers la blancheur absolue, contrastant avec les ténèbres extérieurs. Je ne l'entends plus... a-t-il finalement laissé tomber ses macabres performances, maintenant que sa victime n'est plus que morceaux épars ?

Je m'approche peu à peu de la porte menant à la cabine de contrôle... quand j'entends à nouveau le cliquetis des membres démesurés qui tentent de se faufiler entre les sièges. Il revient... il semble aller vite... trop vite... Je presse le pas... mais avec toutes ces fractures... je ne peux que boiter... je jette un coup d'oeil derrière... je crois que j'aperçois sa silhouette qui réapparaît petit à petit... il se déplace maintenant comme un insecte...

Plus que deux ou trois pas... j'y suis...

Je tente d'ouvrir la porte hermétique devant moi... verrouillée ! Et la bête qui approche...

Sa main ! Elle vient d'atterrir durement devant moi. La seconde arrive à ma droite à une telle vitesse qu'elle en explose la porte qui me semblait impossible à ouvrir il y a de cela une seconde. Il semble animé d'une telle force... Il doit être furieux... je vais être son prochain souffre-douleur... je n'en ai plus envie... j'y ai déjà goûté...

Soudain, c'est son visage qui m'apparaît, malgré la blancheur environnante. Il me fait moins peur que tout à l'heure... je suis devant la porte ouverte... et pourtant.. je lui tiens tête... ça doit être la folie qui m'attaque...

- Je ne te laisserai pas faire... pas avec moi...

Il semble être animé d'un grand vide... d'une grande tristesse... et devant ma réaction, il semble presque perdu... Mais... que... Des convulsions semblent le traverser de part en part. Son visage se remplit de spasmes. Que lui arrive-t-il ? je fais un pas en arrière... mais je ne peux quitter son visage des yeux... c'est plutôt son visage qui me quitte. En effet, son cou commence à se tordre. Dans un sens, puis dans l'autre. Les bandeaux noirs enroulant sa bouche semblent étirés à l'extrême. Essaie-t-il de les enlever par sa seule mâchoire ? J'ai presque envie de l'aider... ça n'est plus de la peur, c'est de la pitié... je mets une main en avant... je glisse un doigt sous le tissu et le fait tomber sur son cou. Mon Dieu... sa bouche... a disparu... non pas rebouchée, mais pire... comme si l'on avait retiré une tranche de son visage puis l'on avait recousu, reliant ainsi la base du nez au creux de la maxillaire inférieure. La parole lui avait été retirée. Et ses lèvres... il souffrait visiblement d'un bec-de-lièvre... Peut-être y a-t-il encore quelqu'un de raisonnable en lui... seulement désespéré... il est face à sa propre perte... à deux doigts de devenir Supplicant... et à ce que l'on peut lire sur son visage, il le sait... c'est ce désespoir qui doit le pousser à s'exprimer. A travers cette forme d'art extrême... ça n'est qu'une exorcisation...



- Laisse-moi partir... je t'emmène au Manège... tu n'auras plus à pleurer sur ton sort... c'est ton seul échappatoire... mais je ne t'y suivrai pas. Je dois retrouver des amis... des bébés...

Il semblait déjà connaître la destination du train avant que je ne lui annonce. Je crois qu'il attendait que quelqu'un l'emmène. Je n'avais plus qu'à redémarrer...

- À votre place, je ne ferai pas ça !
Qui…

2.25.2005

Séq. XIII

J'ai mal... j'ai si mal... je ne sais que faire pour calmer ma douleur... sinon pleurer, pleurer encore...

Contre cette paroi... j'essaie vainement d'entendre le train passer... mais tout ce que je peux entendre d'ici ne s'apparente qu'à des bruits de bouchers dans un abattoir... un coup sec, un craquement, un gémissement... il m'arrive parfois de recevoir encore du sang sur mon visage en ruine...


Et puis une idée. La valve. Elle réglait cette lumière qui est apparue avec la bête. Et si je la referme ? J'aurai non seulement une vision d'ensemble de la salle et peut-être, qui sait, une chance de faire s'arrêter le massacre. Ooh, douce sensation de l'espoir...
Mais il me faut remonter ces escaliers... dans l'état où je suis... il s'agira plutôt de ramper... je pose une main, puis un genou, puis je tente de pousser le reste de mon corps... Je me hisse peu à peu, marche par marche... je m'habitue à la douleur... plus que huit marches... membre après membre... j'essaie de ne pas trop râcler le sol... plus que cinq marches... Aïe, mes dents... elles ont cogné l'angle... Je ne vois plus que de vagues taches blanches et rouges devant mes yeux endoloris. Plus que trois... deux...

Je bute dans quelque chose de mou.
Le corps... elle a atterri devant moi... quand cela va-t-il s'arrêter...

A droite, je me rappelle. Un peu plus loin... le mur n'était pas aussi rouge la première fois. Et la valve... dégoulinante... je crois qu'elle a du la cogner à un moment donné... j'essaie tant bien que mal à l'attraper. Elle me glisse entre les doigts... Je prends ma manche en guise de gants. Ca fonctionne. La lumière baisse... Le géant a l'air surpris, au vu du temps d'arrêt qu'il semble marquer. Il regarde vaguement autour de lui... comme s'il découvrait pour la première fois la salle dans son ensemble. C'est un peu le cas pour moi aussi... ma vue s'améliore... mais la gallerie n'est pas vraiment reconnaissable. Les débris métalliques au sol sont dispersés de partout dans la pièce. Il y en a même un encastré dans un mur, et un autre dans le pied gauche du monstre. Et les murs... Il a bien dû la lancer une quinzaine de fois... ça ressemble presque à du Jackson Pollock, le tout dans une seule couleur...

Brmmm... Brmmm... Brmmm...
Le train ! Le train revient !


Et si les murs ne se rouvraient qu'à l'arrivée du train ? Je n'ai plus le temps de réfléchir. Pourvu que mon hypothèse soit bonne. J'y retourne... Le géant reprend ses esprits, et il cherche à nouveau son hochet bordeaux... Je dois arriver avant lui... je vais embarquer la fille... j'aurai pu la laisser mourir, mais comme elle ne peut avoir ce privilège ici, je préfère l'emmener... qu'elle arrête de souffrir...

Je fonce à quatre pattes vers le corps et du même coup vers l'escalier qui se trouve juste derrière. Je l'agrippe fermement et me laisse rouler avec elle dans l'escalier. Au point où nous en sommes, ça n'est plus ça qui peut nous faire souffrir.

Brmmm... Brmmm... Brmmm...

J'avais raison ! Les murs s'ouvrent comme des portes ! Nous atterrissons tous deux contre la paroi d'en face. Puis le train repart. Cette odeur de caoutchouc... cette lumière jaunie... c'est tellement plus agréable que la blancheur de tout à l'heure... J'essaie de me relever tant bien que mal. Et elle... peut-elle encore m'entendre...



- Tu... tu es vivante ?

Elle recrache un morceau qui semblait lui bloquer la gorge, puis me répond :

- Malheureusement... mais... dis-moi... tout ça est-il réel ?

- Je pense que non... mais j'apprends à douter de tout ici...

- Dans la lumière... dans le blanc absolu... je voyais... je me voyais... dans un sale état... à l'hopital, enfin je crois...

- J'ai vu la même chose. Je ne pense pas que ça soit lié à ton passé ou au mien. C'est peut-être simplement des messages du cerveau...

- Le cerveau... ce qu'il en reste... oooh... je crois... que je ne sortirai jamais d'ici... mes parents... je voulais revoir mes parents...

- Ne t'inquiète pas. Je peux t'amener à d'autres jeunes... j'en ai vu d'autres... on pourrait aller avec eux, on pourrait s'entraider. Comprendre comment sortir d'ici...

- On ne peut pas... crois-tu vraiment que si je ne faisais que rêver, j'aurais laissé mon esprit me torturer à ce point ? Non... si nous sommes piégés ici c'est pour une bonne raison. Le mieux serait de savoir pourquoi.

- Quelle importance ? Nous sommes ici par la force des choses. Seul compte la survie de notre raison. Je suis prêt à faire des efforts pour la garder.

- Pourtant, la folie est inévitable, non ? Alors pourquoi s'acharner ?

- La vie en elle-même n'est vouée qu'à la mort, non ? Et pourtant... on ferait tout pour la protéger... c'est un peu pareil... je ferai mon possible... si ça n'est pas pour une bonne raison, je le ferais par instinct.

- Protéger la vie... c'est comme protéger un cancer... c'est entretenir la promesse de mourir...
Son fatalisme m'inquiète. Et si elle ne m'était d'aucun secours ici... son désespoir est communicatif... on ne s'en sortira pas comme ça...

Soudain, tout bascule. La rame bouge, nos deux corps s'entrechoquent, les néons se mettent à grésiller. Le train freine... et les ampoules... elles chauffent... elle augmentent en intensité. La lumière redevient peu à peu aussi éblouissante que...



Un grincement... un bruit sourd, provenant de la rame de derrière.

- Ne va pas croire... qu'il abandonnerait son unique source d'inspiration aussi facilement...
Je réalise à quel point son fatalisme était justifié....

2.23.2005

Séq. XII

Le son qui sort de ma bouche n'a d'égal que la force avec laquelle il m'a projeté. Puis tout se précipite... perdu l'espace d'une seconde dans la blancheur absolue, je comprends... mon esprit se libère... il me m'envoie les images de mon passé... je crois que je vais mourir de nouveau...



L'hôpital !



Un accident...






J'ai l'air très mal en point... j'ai l'impression que mon cas est similaire à celui de son autre victime... je n'ai plus le temps d'y réfléchir. Le temps semble reprendre son cours... et le mur arrive devant moi à une vitesse fulgurante.


Choc.
Un craquement... mes os...




Ooooh...




Mon crâne... cette douleur... le choc résonne dans ma tête... Mais... que... mon dos ! Je ne peux plus le bouger ! J'ai du mal atterrir... je sens mes vertèbres déplacées...
J'ai enfin pris conscience de l'horreur liée à l'immortalité... je devrais être mort après un tel traitement... pourtant... je me sens juste au stade de l'agonie... J'essaie de me relever... mes membres fonctionnent-ils encore ? Oui... non, pas le bras droit... il est déboîté. Quelque chose tambourine en moi. Le choc semble rebondir dans mon crâne... je crois qu'il m'a assourdi... Et ce sang... il y en a sur le mur, au sol, sur moi. Je me suis ouvert les lèvres et l'arcade sourcilière. Oh, et le haut du cuir chevelu. Je sens un filet chaud me recouvrir le visage, glisser sur mes joues... un petit goût sucré...

Je crois que je le l'entends. Un sifflement. Non ! C'est la fille qu'il renvoie à nouveau ! Dans ma direction. Elle va encore s'écraser... je ferme les yeux, je bouche mes oreilles... mais je ne peux rien faire contre son corps qui s'écroule lourdement sur le mien ; après avoir rencontré la même paroi que moi... Vision d'horreur... son visage juste à côté du mien... comme deux amoureux dans le coin d'une pièce, allongés l'un sur l'autre dans un bain d'hémoglobine...

Je vois sa bouche frémissante tenter de dire quelque chose. Elle n'a plus d'yeux. Le reste n'est plus que chair. Ses lèvres bougent...

- Dis-moi... vraiment... vais-je... sortir... d'ici... vivante ?

Chaque mot était accompagné d'une effusion d'écume rougie.
- Je... je ne peux pas te dire. Je n'en sais rien. Je ne crois pas... j'ai vu la même chose que toi...

- Alors... j'ai vécu quinze ans... pour... crever ici... je veux... je veux que tu... m'embrasses... je veux... une mort... comme dans un film...

Un bref mouvement de recul m'a fait éviter son étreinte. Malgré ma douleur, je réussis à me dégager d'elle. Je longe les murs en rampant. Comme dans un film... elle devrait déjà être morte et moi aussi... mais tout est absurde ici... j'aimerai me laver de tout ce sang... le faire disparaître de mon esprit comme de ma vue... Le train ! J'étais venu en train ! L'escalier est en face ! Je crois... j'ai si mal... c'est une sensation atroce... plus moyen de s'échapper, de perdre connaissance, n'importe quoi pour oublier... je pourrais trouver de l'aide dans le train...

J'entends ses pas... ils font résonner le sol... ils font bouger les toiles aux murs... je ne vois rien... je n'ai aucune idée d'où il est... je crois que j'approche du fond de la gallerie. Elle ne devait pas faire plus de vingt mètres... l'escalier, ou est-il ? Un peu plus loin je crois... mais où est-il...

Encore cet horrible bruit de craquements. Il l'a visiblement envoyé au plafond, vu la sonorité métallique qui résonne à présent au dessus de moi...

Je l'ai !
Je me laisse glisser sur les marches... j'ai trop mal pour les descendre debout... mais... qu'est-ce que...


J'avais oublié que la paroi du bas de l'escalier s'était refermée tout à l'heure. L'adrénaline empoisonne mes vaisseaux sanguins. Je suis là, accroupi au pied d'un escalier menant nulle part, à dégouliner sur les marches, à écouter le son d'un être humain traité comme un mannequin en plastique. Cette fois, plus d'espoir. Je me recroqueville, la tête entre les genoux, le dos en bouillie. Je me laisse emporter par les larmes.
Je goûte enfin à l'essence même du désespoir.
Je goûte enfin à l'essence même de l'Asile.

"Je préfère à l'amertume de l'oubli
L'étrange goût du supplice"


Séq. XI

- Le voilà ! La lumière revient ! C'est un peu comme s'il la porte sur lui... Je sens qu'il va encore me frapper...

La lumière redevient éblouissante. J'entends des frémissements derrière moi... je n'ose me retourner... et pourtant... il le faut...

Je pensais d'abord qu'il s'agissait d'un linceul. c'était en fait la base d'un tablier noir... son porteur avait la tête pliée... il était trop grand pour tenir de toute sa taille dans la salle.

Quatre mètres, peut-être plus... un corps disproportionné, avec un tronc épais et des bras longiformes. Hé, qu'est-ce que... je reçois des gouttelettes sur le visage. En m'essuyant de mon revers de manche, je réalise qu'il s'agit encore de sang... cette créature était-elle aussi mutilée ? Sans doute, au vu de ses immenses bras dont les blessures brillaient comme des paillettes...

Je n'arrive pas à voir son visage avec cette lumière... il semble enroulé de bandelettes... Il avance dans un bruit de cliquetis d'ossements pour le moins étrange. Je n'ai pas confiance... il me fait repenser au cyclope à deux bouches que j'avais rencontré au début. De toute façon, il est trop tard pour fuir. Il s'approche... du moins il se rapproche de la fille coincée dans l'angle du mur... il ne semble attacher aucune importance à ma présence.

- Ne restez pas là ! Il est très violent... ça n'est pas amusant à voir... question de respect...

J'ai à peine le temps de réfléchir à ce qu'elle vient de dire. Un des bras démesurés s'est emparé du poignet de l'adolescente qui maintenant se mettait à hurler.

- Partez ! Ne regardez pas ce qu'il fait ! Je vous en prie ! Fuyez !

Je suis pétrifié... je n'ose plus détourner mes yeux de la scène. C'est la chose la plus révoltante qu'il m'ait été donné de voir. Le monstre a agrippé sa victime comme si elle ne pesait rien du tout. Puis, dans un mouvement extrèmement bref, il s'est retourné et l'a envoyé contre le mur d'en face avec une force surnaturelle. Ca n'est pas tant le peu que j'ai pu voir du corps disparaissant dans le blanc total qui m'a le plus traumatisé... c'est le son qu'il a fait en rencontrant l'obstacle. Ces craquements... comme si l'on broyait toute une colonne vertébrale à la meule... Et ces sanglotements qui s'ensuivent...

L'ambiance est insoutenable... Je ne suis qu'un lâche... je suis immobile devant cette démonstration de violence pure... réagis, imbécile... fais quelque chose...

Je saisis un morceau de ferraille pointu au sol. Une de ses oeuvres d'art... Mon Dieu, oh mon Dieu... que va-t-il me faire... mais je dois réagir... vite, il retourne la chercher...

Il est rapide malgré la gêne occasionnée par son tablier. Ses bras se balancent de part et d'autres de son corps comme des immenses branches... Je suis à un mètre ou deux derrière lui. Il est si grand ! J'arrive à peine à hauteur de ses genous... Et si je lui ouvrais un mollet ? Peut-être se détournerait-il de sa cible... Je le fais... je dois le faire... j'y vais...

Un coup sec dans sa chair meurtrie. Aucune réaction... Il semble insensible à la douleur... cela explique le fait que ses blessures ne semblent le gêner outre mesure. Tant pis, je continue... je dois l'arrêter ! Je frappe, je frappe, je frappe encore et encore. Son fluide bileux s'écoule sur sa jambe et sur mes vêtements... Mais rien ne l'arrête. Il se baisse à nouveau pour effectuer un nouveau lancer. Mais je ne le laisserai pas faire... cette fois je me place entre lui et elle. Ne joue pas au héros... tu n'as rien à y gagner...
Mon coeur bat à tout rompre.

- Arrête ça !

Il ne m'aurait même pas vu si je ne lui avais pas arraché un doigt d'un coup de barre métallique. Il se retourne vers moi... je vois enfin son visage malgré l'éblouissement brumeux et ma panique... Sa bouche est cachée par un bandeau noir. Le reste n'est que chair à vif et veines saillantes... Ses yeux sont vides de tout signe de vie. Et pourtant... on peut y lire autant de haine que de tristesse... Que va-t-il faire de moi... je recule... je trébuche sur le corps déstructuré qui gît derrière moi. Elle a perdu connaissance... elle n'est même plus reconnaissable. Un amas couleur bordeaux...

Son autre main me prend de cours et me soulève si brusquement que j'en fais tomber le bout de ferraille qui retombe au sol dans un bruit cinglant. Je me sens porté par mes vêtements. Il me lève. Il commence à me balancer mollement...
Non... ne me jette pas... je ne veux pas... je... j'ai peur...
Je n'avait pas réalisé que mes yeux étaient remplis de larmes. C'est le désespoir qui m'envahit...

- Arrête ! Je t'en prie ! Laisse-moi redescendre... je m'en vais... je n'ai rien contre cet endroit... mais je ne veux pas souffrir...

Qu'il me relâche... je ne veux pas finir comme elle... mon Dieu... oh mon Dieu... NON !!

2.22.2005

Séq. X

L'odeur du sang me prend le nez si soudainement que je fais un pas en arrière pour m'éloigner du mur. Très vite, je me retrouve prisonnier de la lumière... je ne vois plus rien autour de moi. Mais je sais que je ne suis pas seul... je le ressens...

- Baissez cette lumière... elle est trop forte... je vous en prie...

La voix venait de gauche. Non, de devant... je ne sais pas trop...

- Je veux bien... mais où êtes-vous ? Comment dois-je faire ?

- il y a une manivelle quelque part sur votre droite... au mur. Elle règle la luminosité de la gallerie...

Une gallerie ? Où suis-je tombé encore ? Je m'avance à nouveau vers le mur dégoulinant... il réapparait... le sang n'était pas posé là par hasard. Il est encadré... il est sur une toile... ça n'est pas un meurtre, c'est un tableau... Je suis curieux de voir ce qui m'attend encore une fois la lumière baissée...



Une valve noire, sous mes mains. Je tourne un peu... au fur et à mesure de mon mouvement, je vois la lumière se dissoudre. Comme si l'éclairage n'était plus photonique mais gazeux... La pièce m'apparait alors dans son ensemble. C'est effectivement une gallerie... Des tableaux éclairés sont accrochés le long des murs et le vide central est meublé par divers amas de ferraille. Mais tout a un semblant d'absurdité... les carcasses métalliques n'ont aucun sens physique, pratique ou esthétique... Et les toiles exposées ne sont que des éclaboussures de sang... Non pas séché ou factice, mais du sang frais, bouillonnant, suintant des tableaux goutte à goutte sur le sol tacheté.



- Merci. C'est mieux...

Je me retourne. A ma droite, accroupi dans un angle... une adolescente, d'environ quinze ou seize ans... vêtue de noir... elle tient sa tête entre ses bras... elle semble blessée, au vu du filet de sang qui se faufile entre ses doigts... J'aimerai qu'elle relève la tête... que je puisse la regarder...

- Je peux vous aider ? Vous semblez blessée...

Je la vois lever la tête vers moi. Puis elle explose de rire. Le genre de rire aussi spontané que désespéré... Le rire de celui qui se réveille d'un accès de folie, découvrant ses dégâts. Ca me permet de voir son visage. Du moins ce qu'il en reste... toute la partie droite semble avoir été épluchée au hachoir à viande. La chair à vif, les dents à l'air... le sang ne coule pas, il jaillit... jusqu'ici, j'avais vu du sang sur les murs... un monstre reconfiguré... des bébés difformes... mais pas quelqu'un de mutilé aussi gratuitement. Ca n'était plus un cauchemar, c'était une vision grotesque digne d'un mauvais film gore... Là, devant moi, dégoulinante...

- Blessée... vous pouvez le dire... Mais tout ça n'est qu'un rêve... je me réveillerai bientôt...

- Je ne crois pas que cela soit un rêve. J'en ai vu assez pour commencer à croire à l'existence de cet endroit. Que vous est-il arrivé ? Essayez seulement de vous rappeler...

- Je sais très bien ce qu'il m'est arrivé. Je conduisais en scoot. J'ai dérapé sur une plaque... j'ai fini contre une voiture. Je suis dans un coma post-traumatique. Je l'ai vu. Il me l'a montré...

- Qui ça ?

- Le propriétaire de la gallerie... Il m'a choisi comme sujet. Ces carcasses... ce sont celles de mon scoot, remaniées dans tous les sens. Et tout ce sang... c'est le mien...

Plus rien n'a de sens... je croyais que l'on oubliait notre passé une fois ici... apparemment, il existe des moyens de communiquer avec la surface... Et tout ce sang... il y en a des litres et des litres... Comment peut-elle...

- Il m'en redonne sans cesse. Il m'en injecte... puis une fois qu'il considère que je l'ai assimilé, il m'utilise pour ses toiles... il me jette dessus... Il est complètement fou. Mais je le laisse faire, car il vient parfois me montrer la réalité terrestre. Du coup je sais que ce que je vis ici n'est qu'un cauchemar. Ca m'aide à oublier la douleur... dès que les docteurs m'auront soignée, je partirai d'ici...

- Partir d'ici ? Je crains que ça ne soit pas possible. J'ai rencontré pas mal de monde ici, nul ne m'a donné signe d'espoir.

Elle semblait me regarder comme si je tenais un discours de vieux...

- Hé, vous vous croyez où ? en enfer ? Tout ça n'est rien qu'un bad trip. Je vais me réveiller sous peu. C'est juste que cette place... donne l'impression d'être réelle... mais ça n'est qu'illusion...

- Vous avez peut-être raison. Mais dans ce cas, comment pouvons-nous nous rencontrer chacun dans le rêve de l'autre ?

- J'ai lu un truc comme ça dans un bouquin une fois. Un voyage astral, je crois que ça s'appelle... chais plus... les coups qu'il me porte me font mal à la tête... Hé, il faudrait mieux qu'il arrête ça si je veux être en forme pour le retour au bahut quand je sortirai du coma !

Elle semble confiante dans son idée... Mais je sens quand même le malaise émaner d'elle... comme si chaque seconde qui passe la rend de plus en plus nerveuse...

- Il va revenir... nous ne devriez pas rester ici. Je n'aime pas quand il me projette... ça me fait si mal...

2.18.2005

Séq. IX

- Relevez-vous ! Le train s'est arrêté.



Je reprends mes esprits... Oui, je suis dans la rame souterraine qui ne mène nulle part... Je me rappelle... Et lui a fait don de sa chair... Ooh, ma tête...

- Où sommes-nous ? Le voyage ne devait-il pas être plus long ?

- Il l'était bien assez. Vous avez dormi tout le long. Vous deviez en avoir besoin...

Je ne me rappelle pas avoir dormi... c'était plutôt comme un trou noir... la fatigue m'a rattrapé plus vite que je ne l'aurait cru. Aucun rêve, aucun trouble... le néant...

- Nous descendons ici ?

- Vous descendez ici. C'est le dernier endroit plus ou moins hospitalier desservi par le train. Je préfère vous laisser ici. Je n'aimerai pas que vous me voyiez durant mes derniers instants. Voyez-vous, je vais au Manège.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Oh, c'est vrai, vous n'êtes pas au courant... le Manège, c'est un peu comme un raccourci. C'est le meilleur endroit pour accélérer le processus de dégradation mentale. Je n'aimerai pas vous voir là-bas... et d'ici que j'y sois passé, c'est vous qui devriez éviter que l'on se recroise.

- Vous semblez pourtant si sûr de vous... si calme... comment pouvez-vous admettre ce genre de procédé...

- Cela n'a pas été facile de faire ce choix, croyez-le bien. J'ai même fait le sacrifice de mon corps au profit de ce lieu. Je pense en avoir compris le fonctionnement... je m'inclus dans la chaîne... Je pense qu'il est vain de tenter de rester sain d'esprit... c'est un combat douloureux et désespéré... comme un cancer qui nous ronge à tout petit feu... à l'époque, une balle dans la tempe fut pour moi le seul échappatoire. Mais une fois arrivé ici, la mort n'a plus d'effet... le suicide n'est plus seulement un acte de désespoir vain, c'est un acte de désespoir vain et inutile. C'est devenu tellement déprimant...

Je comprends à présent pourquoi ses tempes étaient trouées de part en part... il parle en connaissance de cause...

- Je garde espoir... je vais effectivement descendre ici.

- Vous faites bien. Ne faites pas attention aux portes, elles n'y sont pas.

Bizarrement, je comprends ce qu'il veut dire par là. Je me lève sans me retourner... lorsque j'arrive près des portes... j'entends comme un gémissement venir de mon interlocuteur... Il me paraissait presque sympathique. Comme la grille de l'autre fois, cette porte n'est là que pour les yeux... Je passe au travers... Pour arriver face à un escalier montant dans un couloir cubique. C'est un quai bien curieux... placé là comme si le train s'arrêtait toujours au même endroit, au centimètre près. J'entends le train redémarrer... il me semble que quelque chose a bougé derrière moi... je ne sens plus le souffle du train... je me retourne ? Un mur. A l'emplacement même de la porte du train il y a un instant, se trouve un solide mur de pierre qui semble être là depuis toujours.



Il y a beaucoup de lumière en haut de l'escalier... je me demande bien où je vais tomber... tout en montant, je fais glisser ma main sur les carreaux froids de la paroi. Comme pour m'assurer que tout cela est bien palpable... Qu'il reste tout de même un semblant de réalité en ce lieu...

Celle lumière... C'est comme si je me trouvais face à une batterie d'halogènes. C'est plus qu'éblouissant, c'en est douloureux. Après tout ce temps passé dans la pénombre... Cette pièce me fait mal aux yeux. Je les ferme à moitié, le temps qu'ils s'habituent... sans beaucoup de succès. Apparemment, la lumière fait partie intégrante de cet endroit puisque je vois aucune source d'éclairage. Comme si cette blancheur immaculée venait d'elle-même... Seul ressort l'obscurité visible depuis le plafond grillagé...



Je tente quelques pas en avant... Tout est silencieux. Mais quelque chose me dit qu'il y a du monde ici. Je ne peux les voir... c'est comme un brouillard épais, qui révèle peu à peu les formes qu'il entoure. Comme cet objet insolite... on le croirait sorti tout droit de l'imagination d'un jeune artiste excentrique...



Ca ressemble vaguement à une bicyclette à quatre pattes dont le siège forme un angle droit avec la machine. L'apparente inutilité de cette chose me fait sourire... j'essaie d'avancer en longeant les murs. C'est alors que la fraicheur des carreaux fait place à quelque chose de plus chaud, de plus liquide... je ne réalise ce que c'est que lorque je jette un oeil au mur devant moi...

2.16.2005

Séq. VIII

Je me sens porté... je crois qu'il me tient dans ses bras, qu'il m'allonge sur la banquette...

- Reposez-vous... vous semblez dépassé par ce qui vous arrive. Ne vous laissez pas emporter si vite... nous reparlerons plus tard. Je reste ici. Je descends au terminus...

- Merci... au fait, avez-vous un nom ? Personne ne semble en avoir ici...

- Je regrette, dans ce monde, nous n'avons pas le privilège de réduire notre existence à un seul mot comme c'est le cas à la surface. De toute façon... quelle importance cela aurait... notre raison nous abandonne vite, tout comme nos souvenirs de toute vie antérieure. Essayez donc de vous rappeler qui vous étiez avant d'arriver ici.

- Rien de plus facile. Je suis...

Pour la première fois je ressens la démence monter en moi. Plus aucun moyen de me rappeler ma vie... tout a été effacé, jusqu'à mon nom... qui sait si je suis encore en vie là-bas...

Allons, ne vous emportez pas. Restons-en là pour le moment. Je vous réveillerai en temps voulu.

2.15.2005

Séq. VII



De toute évidence, je ne sais où aller... je vais grimper dans un wagon, peut-être rencontrerai-je à nouveau du monde...
Il s'agit d'un métro des plus anodins, à ceci prêt que toutes les vitres sont fermées par des stores métalliques, cabine conducteur compris. Comme si les voyageurs devaient se protéger du monde extérieur...
Il s'arrête, ses portes s'ouvrent. Qu'est-ce qui m'attend à l'intérieur ? Je fais un pas...finalement... rien. Je suis presque déçu de ne rien trouver d'anormal à ce véhicule. Le malaise vient juste du fait que les rames sont vides, de la locomotive à la queue... pourtant, je ne me sens pas seul...



Les portes se referment. Le train redémarre dans son vrombissement lancinant. Je m'assois sur les banquettes poussiéreuses... elles ne semblent pas avoir été entretenues depuis des années. Comme si ce train tournait dans le vide...

Je n'ai pas grand-chose à regarder, pour passer le temps... qui sait combien de temps cela prendra avant qu'il ne s'arrête à nouveau... je n'ai que le petit recueil à lire. Et si je commençais par le début...

COMPTINES SUPPLICANT
Pas de date, pas d'auteur, rien que ces deux mots en caractère gras, tamponnés sur la première page. Le premier poème est celui-ci :

Cours Maëlle
Le soleil se couche
Tu vas tout manquer

Papa est déjà là bas
On ne t'attends même pas
On ne manquerai pas cela

Cours Maëlle
Le soleil est couché
Il faut accélérer

Flûte ! C'est déjà tombé
La guillotine a glissé
La tête a roulé

Maëlle tu es essouflée
Tu pourras toujours déguster
Le sang que Papa a conservé


Je me sens coupable de lire cela, même pour m'occuper... je devrais me débarasser de cette horreur, et pourtant... il commence déjà à avoir une valeur pour moi... c'est tout ce qui me reste de ma rencontre avec les bébés... En y repensant, même s'ils me faisaient peur, ils étaient plus rassurants que la chose que nous avons rencontré cette nuit... La nuit ? le jour ? Ca n'a plus qu'une valeur symbolique au fond de moi... je n'ai pas vu la lumière du soleil depuis un moment déjà... ma peau a blanchi...

La rame... elle s'arrête... les portes ne s'ouvrent pas pour autant... est-elle tombée en panne ? Non, j'entends toujours le moteur... j'essaie de ne pas m'imaginer ce que je ferai si je restais coincé là. Je me sens si mal...
Une ombre est rentrée dans la rame ...

Visiblement elle ne respecte pas plus les lois de la physique que lorsque je suis passé à travers la grille de l'autre fois. La porte était bel et bien fermée...
Ce n'est qu'une silhouette, absorbant la lumière autour d'elle... ne t'approche pas de moi... va-t-en... oh ! elle m'a vue... elle s'approche...

- Vous ne devriez pas emprunter cette rame. C'est dangereux pour quelqu'un comme vous...

Au moins ça n'est pas un Supplicant... Mais sa voix a quelque chose qui me glace le sang. Comme si elle ne venait d'aucune gorge... comme une voix caverneuse qui résonnerait sur de l'acier. Une voix parfaite pour converser dans une morgue...

- Qu'entendez-vous par là ? Je sais où je vais.

Cette audace soudaine m'étonne plus que lui. Il s'assoit en face de moi... de près, je réalise qu'il est en fait enroulé dans un grand voile dont la texture est fait du noir le plus profond que je n'ai jamais vu. D'où cette absence totale de reflet sur lui...

- Cela me surprendrait. Si vous saviez où ce train mène, ou bien vous ne seriez pas dans cet état, où bien vous vous arrangeriez pour descendre aussi vite que faire se peut.

J'entends le train redémarrer. Sa dernière remarque devient plus effrayante tout à coup... qu'essaie-t-il de me faire comprendre ?

- Trop tard. C'est fort dommage... Voyez-vous, ainsi vêtu de chair, vous allez les attirer. Les Supplicants. Ils sont nombreux là où l'on se dirige... Je me suis personnellement débarassé de ma chair, de ma peau, de mes muscles... vous auriez dû en faire autant quand vous en aviez l'occasion. Il n'y aura pas d'autres charniers avant le Manège...

- Un charnier ? Quel manège ? J'ai peur de ne rien comprendre. Si vous pouviez m'en dire un peu plus sur ces lieux, j'en serai ravi.

- Vous êtes nouveau ici... cette rame n'est pas pour vous, je vous l'ai déjà dit... peut-être pouvez-vous rattraper le temps si je vous explique le fonctionnement de cette partie de l'asile. Nous avons le temps de discuter ; en effet, le chemin à parcourir dans ces transports est long et ennuyeux.

Le fait de ne pas voir son visage me dérange... mais j'essaie de ne pas en tenir compte...

- Un charnier ici, voyez-vous, n'est pas à proprement parler un amoncellement de cadavre. C'est plutôt un dépot de chair... Et comme chacun sait, ici la mort n'a pas cours... la viande ne pourrit pas, le sang ne sèche pas ; ainsi toute la chair peut s'accumuler sans souci d'hygiène. Chacun ici est invité à donner et partager un peu son corps. Non pas de manière charnelle comme à la surface ; mais de manière physique. Mutilations et tortures sont ici les distractions principales... L'éthylisme n'étant pas de ce monde, le seul échappatoire reste la folie. Elle permet d'oublier...

- D'oublier quoi ?

- D'oublier qu'une fois que l'on a franchi l'entrée du Supplicant Asylum, on y est prisonnier pour l'éternité...

S'il veut me faire peur, c'est gagné... Je sens mes muscles se crisper...
Et si c'était vrai...

- Et... qui sont ceux qui arrivent ici ?

- Enfants des limbes, bébés non viables ; en général ceux qui ne méritaient pas de mourir mais qui auraient souillé le sol du paradis par leur présence. Dites-vous bien que si le paradis se comprend comme un lieu où tout est parfait, tout humain présentant une tare non conforme aux critères de perfection prédéfinis ne pourraient y accéder. Cependant, leur place n'est pas en enfer non plus... ils ne le méritent d'aucune façon. Alors ce refuge leur a été créé... je ne saurai vous dire quand ni comment. Je ne suis moi-même entré ici que récemment... bien après certains évènements qui ont transformés ce havre en asile...

- Je suis supposé vous croire... croire à l'existence du paradis, de l'enfer... pour moi, ça ne représente rien d'autre que des allégories religieuses...

- Bien vu. Considérez alors le paradis comme un retour au néant... et l'enfer comme un retour sur Terre.

- La métempsycose ?

- C'est cela même. Sauf que le procédé ne s'applique qu'à ceux qui n'ont pas fait leur preuves là-bas. Ceux qui vivent ici sont ceux qui ont refusé à la fois le retour au néant et le retour à la surface...

- Vous parlez de gens qui sont morts... Pourtant, je ne l'étais pas... de ce que je me rappelle... je n'ai pas eu de choix à faire... je me suis réveillé ici comme si je rêvais. Je n'ai pas ma place ici, et j'aimerai en ressortir.

- C'est un des nombreux défauts du refuge. Son néant attire parfois des gens qui n'ont rien à y faire. Si ce que vous dites est vrai... Vous en faites partie. C'est pour les personnes comme vous que la souffrance est la plus dure ici... car quelle que soit le degré d'injustice subi, vous êtes comme nous... prisonniers de ce lieu à jamais.

Mon Dieu... je me sens mal... je refuse de croire à ce discours...

Tout mon corps se convulse...

Ma vue se trouble... j'essaie de m'accrocher à son vêtement...

j'arrive à entrevoir son visage nettoyé de toute trace de vie...





Je m'écroule au sol...

Au plus profond de moi... je sais qu'il dit vrai...

2.14.2005

Séq. VI

Mon pouls s'accélère de nouveau... j'avais presque retrouvé mon calme dans cette torpeur, et voilà que ça recommence... j'ai peur de perdre la raison à mon tour, à force d'avoir de telles frayeurs... Ce n'est pas le cri en lui-même qui m'effraie, c'est aussi que je ne sais absolument pas d'où il provient... l'obscurité semble avoir eu raison de mon champ de vision...

J'entends des mouvements et des grincements derrière moi... les nourrissons essaient tant bien que mal de dormir... mais je peux sentir leur peur jusqu'ici...

- Un Supplicant... je t'en prie, ferme les portes coulissantes ; fais-ça pour nous... ne le laisse pas entrer... il pourrait nous faire du mal... il nous effraie !

C'est la voix de celui qui m'avait amené jusqu'ici. Les portes coulissantes ? J'imagine qu'il faut les tirer depuis l'extérieur. Mais je n'ose pas sortir dans les ténèbres... je suis bloqué à l'entrée du dortoir improvisé... j'essaie vainement de voir devant moi...

- Fais-le. Il s'approche... je t'en prie... ne le laisse pas entrer...

Certains se mettent à pleurer... ces bébés semblaient si matures, si étranges... et voilà qu'ils ont peur du monstre... un instant je me suis sentir différent d'eux
Jusqu'à ce second cri, beaucoup plus proche...
C'était pire qu'un hurlement, c'était comme si l'on arrachait des cordes vocales de quelqu'un à coups de sécateur... ce bruit s'est arrêté de lui-même sur un affreux son de déglutition.
Je sens mes veines se glacer... mon coeur bat à tout rompre... je dois fermer ces portes... pour eux, mais surtout pour moi...
mon Dieu, j'ai si peur...
Voilà que je m'adresse à Dieu...

Je ne réfléchis plus. Je fonce à gauche, je cogne contre les murs... une résonnance métallique me revient. Une poignée... je tire un grand coup... cette porte coulisse facilement. La première partie du dortoir est fermée, il ne me reste qu'à courir fermer l'autre porte. Pourvu qu'elle ne coince pas... j'entends du bruit... quelque part au dessus de moi... il court au plafond... non, celle-ci se laisse glisser dans les charnières comme dans du beurre. J'ai juste le temps de me glisser à l'intérieur pour finir de refermer la porte quand je le vois enfin... il passe en trombe devant la lumière... juste assez de temps pour le voir...


Mon Dieu... qu'est-ce que c'était...

- En voilà un, de Supplicant ; ne fais rien et il devrait partir... il ne cherche rien en particulier... il n'est plus qu'un amas de souffrance et de démence...

Je me retourne pour me rendre compte que tous se sont visiblement rendormis, comme si le simple fait d'avoir fermé les portes avait suffi à les rendre sereins. Seul l'enfant à la tête monstrueuse est assis sur son étagère, le drap autour du cou en guise de cape.

- Ce que tu disais tout à l'heure... c'est vrai ? Tous ici finissent ainsi ?
Cette pensée m'horrifie. Je n'ai pas ma place ici... je ne veux pas...

- C'est malheureusement le cas. Ca ne l'était pas au début... c'était un refuge... c'est devenu un asile... depuis l'avènement de ces... mutilations...

- Qui les infligent ? Et pourquoi tout a l'air si désespéré ici ? N'y a-t-il pas un moyen d'éviter cette fatalité ?

- Fais attention, il revient !

A peine le temps de me retourner... Un terrible son métallique résonne dans le dortoir. Il s'est littéralement jeté contre les portes... Est-il attiré par la lumière, comme un insecte ? A moins qu'il n'ait senti notre présence ? Est-il capable de penser ? Je vois ce qu'il reste de son visage à travers l'interstice entre les deux portes... Il a l'air vaguement humain... Mis à part qu'il se déplace au plafond et qu'il ne semble plus avoir d'yeux... c'est comme si sa bouche avait pris possession de tout son visage... Au moment où je m'y attends le moins, je vois sa mâchoire sanguinolente surgir juste devant mon nez. Un mouvement de recul, je trébuche sur quelque chose qui traîne sous mes pieds. Je glisse... je crois que quelque chose a cogné ma tête... ooh... tout s'éteint... j'entends encore son hurlement... il me hante...



Ma tête... à nouveau cette douleur... je ne peux plus la supporter...






Ces battements dans mes tempes... j'ai l'impression que mon crâne va exploser...






Je suis allongé par terre, à l'entrée de la pièce où j'avais lu un poème aux enfants-monstres. Je me rappelle... l'arrivée du Supplicant... la peur que j'ai ressenti...
Les portes coulissantes sont à nouveau ouvertes. Et les bébés... partis. Combien de temps suis-je resté allongé ici ? Pourquoi ne m'ont-ils pas réveillé ? Ils semblent être partis en hâte... tous les draps traînent par terre... tiens, et le petit recueil rouge escarre... je vais le garder...

L'obscurité a finalement laissé place à un peu de lumière, provenant d'ampoules accrochées çà et là. La grande pièce devant les dortoirs ressemble à un entrepôt... mais les plafonds était à au moins cinq ou six mètres de hauteur, comment le monstre a-t-il fait pour se déplacer tête en bas, tout en restant à un mètre du sol ?



Brmmm... Brmmm... Brmmm...


Le bruit de soupape. A nouveau. Il vient du fond de l'entrepôt. Cette fois, je suis bien déterminé à savoir ce que c'est. Surtout qu'il semble se rapprocher. J'empoche le bouquin, je relève tant bien que mal mon corps engourdi... et je pars en direction du son...

Une gare... ça n'était pas un entrepôt, c'était une gare !


Au bout de la salle, des rails électrifiés, qui s'engouffrent à droite et à gauche dans des tunnels..
Ce bruit que j'entendais à divers endroits de l'asile, ce bruit qui se rapproche... c'est celui d'un train...

2.13.2005

Séq. V

- Les Supplicants... ceux qui adressent leurs suppliques au Seigneur ?

- Je ne sais pas pourquoi on les appellent comme ça... ils ne prient plus à présent... Ils passent leur temps à hurler... leurs tortures les ont rendus fous, je crois. A moins que ça ne soit l'inverse...

- Tu parles de ces monstres couverts de blessures, avec une tête déformée ? Je crois que j'en ai rencontré un...

Le bébé s'est arrêté brusquement. Puis, en tournant son seul oeil ouvert vers moi, me dit :

- Où ça ? Tu as du halluciner. Si c'en était un, tu serais... tu ne serais plus là à présent.

Pourquoi a-t-il repris sa phrase ? Ne peut-on donc pas mourir ici ? Tiens, l'escalier s'arrête... je ne vois plus rien, une fois de plus.

- Attends, je descends. Prends ma main, on va marcher dans le noir pendant un petit moment. Le dortoir est plutôt bien caché.

Je crois qu'il s'est laissé tomber au sol de manière assez ridicule, d'après le son que cela a produit... je l'imagine se relever douloureusement, et cette pensée me fait sourire... sourire qui retombe aussitôt lorsque je sens sa petite main dans la mienne... un sursaut de dégoût m'envahit : elle est rèche, presque écailleuse ; comme la peau déssechée d'une personne âgée que l'on aurait greffée à un nourrisson.

- Tu vas te reposer avec nous pour le moment. On verra plus tard si l'on peut trouver une raison à ta présence ici. Mais ça n'est pas l'essentiel.

- Suis-je le seul adulte ici ? C'est que... dormir dans une crèche ne m'enchante pas spécialement...

- Enfants, adultes... tu peux oublier cela ici. Rien n'a de sens ici. Nous ne sommes que chair, nous ne sommes qu'ascendants Supplicants. Nous serons reconfigurés, une fois que nous aurons perdu la raison. Que cela t'enchante ou pas, ça ne changera rien. Ne te crois pas différent de nous. Nous n'entrons pas fous dans l'asile, nous le devenons. Et tu le deviendras. Tu deviendras Supplicant avant d'avoir pu comprendre ce que tu faisais là. Tu n'auras plus de raison d'être. Tu seras libre de hurler ta souffrance dans les innombrables couloirs de l'asile. Nul ne t'en empêchera. Mais si tu préfères commencer par la fin, tu peux partir dès maintenant.

C'est à mon tour d'avoir un frisson dans le dos... je sens sa main relâcher peu à peu la mienne. Ma remarque l'a blessé... je crois que j'ai beaucoup de choses à apprendre sur ces lieux...

- Excuse-moi... je ne sais pas ce que je dis... j'ai juste peur...

- Ce n'est rien. Tu peux lâcher ma main si tu veux ; nous sommes arrivés. Le dortoir.



Une pièce incrustée dans l'obscurité, éclairant une douzaine de petites silhouettes jouant sur le sol juste à l'entrée. Ils se relèvent tous lorsqu'ils nous voient arriver. Certains poussent des petits cris, d'autres ont des voix d'enfants, quelques-uns sembles dotés d'un langage parfait. Mais, sans surprise, tous souffrent de difformités apparentes. La plupart ont des becs de lièvre et les yeux très abîmés, certains ont la peau chitineuse, d'autres ont des tumeurs grotesques çà et là... Une bien lugubre crèche que voilà... Mon malaise doit se lire directement par la transpiration qui suinte de tous mes pores...

Je sens la main de mon guide hydrocéphale qui tape sur mon tibia.
- Puisque tu veux jouer aux adultes, c'est toi qui liras le poème de ce soir.

- Je ne...



Aussitôt tous les enfants rentrent dans la pièce en courant et grimpent tant bien que mal sur de vieilles étagères superposées, dont les parois ont été ôtées afin d'en faire des lits. Etrange comportement... ces enfants-là ne rêvent-ils que de dormir ? Peut-être est-ce le seul échappatoire à ce lieu de démence... Et quand tous dormiront... je ferai quoi ? Je ne vais certainement pas rester avec ces abominations...

- Prends le livre qui est à ta droite. Lis une page au hasard, ça n'a pas d'importance.

Sur ma droite se trouvait une petite table de nuit sans aucun style, recouverte de puissière et de mouchoirs. Posé nonchalament par-dessus, un petit livre bordeaux, imprimé sur du papier bon marché, qui a visiblement été lu très souvent, au vu des traces et des marques de pliages. Le titre était inscrit à l'intérieur : COMPTINES SUPPLICANT. Je l'ouvre, comme il le l'a demandé, au hasard. Les poèmes n'ont visiblement pas de titre...
Cette scène est ridicule... je continue à me demander ce que je fais là...

Une petite voix rauque s'élève parmi les étagères :
- Nous t'écoutons.


- Euh... Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu préfères que je te brise le nez
Ou que je t'arrache les ongles...

Brusquement, tous hurlent en coeur depuis leurs petits lits :

"Démon, Démon,
Arrache-moi les ongles
Car ceux-ci repoussent !"

J'en ai presque sursauté. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils me répondent ! C'était mot pour mot ce qu'il y avait d'inscrit sous mes yeux... ils le connaissaient par coeur... combien de fois ce livre avait-il été consulté ? Et qui avait écrit de telles horreurs ? Etaient-elles destinées à des enfants, ou à des psychopathes ?

- Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu préfères que je t'ouvre le ventre
Ou que je te brûle la peau

"Démon, Démon,
Brûle-moi la peau
Car celle-ci régénère !"

- Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu veux que je te crève les yeux
Ou que je te déboite les os

"Démon, Démon,
Déboite-moi les os
Car depuis mon lit, je continuerai à voir"

Je n'ose même plus lire la suite. Ce dialogue devient obscène, tout comme ce poème épouvantable. Je claque le livre et le jette à ma droite, sans regarder. Lorsqu'il atterrit sur la table de nuit, un nuage de poussière s'élève, comme si la table protestait de ne pas avoir entendu la suite.

- C'est fini. Je n'en lirai pas plus pour le moment. Bonne nuit...

Le silence se fait. Ne sachant que faire, je m'assois sur une caisse vide et prends ma tête entre mes mains. La torpeur commence à m'envahir... peut-être que si moi aussi je m'endors, tout pourrait s'éclaircir...
Mais quelque chose me fait quitter mon état de trouble. Une petite voix... un peu plus loin à gauche, depuis l'un des lits... visiblement une fillette, dans un chuchotement lancinant, reprend la comptine là où je l'avais arrêtée...


Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu préfères que je déguste tes parents
Ou que je dévore tes frères et soeurs

Démon, Démon,
Dévore mes frères et soeurs
Car d'autres peuvent m'être offerts

Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu préfères mourir
Ou que je t'ouvre les portes de l'Asile

Démon, Démon,
Ouvre-moi les portes
Démon, Démon,
Je t'offre ma chair
Je préfère à l'amertume de l'oubli
L'étrange goût du supplice

Puis le silence se fut... je n'entendais que quelques respirations haletantes, venant visiblement d'enfants souffrants des poumons ; ainsi que quelques toussotements ça et là.

J'aurai pu m'endormir... eux aussi... s'il n'y avait pas eu ce hurlement strident... Un cri, abominable, inhumain ; déchirant le silence comme la foudre déchire le ciel, venant des ténèbres ; juste devant nous...

2.12.2005

Séq. IV

Il ne me reste plus qu'à suivre ses instructions. Mais l'idée de descendre un escalier dont je ne vois pas le bout me fait un peu peur...
Surtout quand le bruit de soupape se remet à vrombir...

D'abord imperceptible... comme un écho venu du fond des abysses, un vague battement de tempe... Je ne l'entends pas, je le ressens. Comme si le bruit venait de mon crâne... je sens mes artères pulser, je sens mon coeur s'accélerer...

Brmmm... Brmmm... Brmmm...

Ce bruit... c'est celui d'une machine... il vient à la fois du fond du gouffre et de mes entrailles... il emplit mes tympans... il souille mes oreilles... il fait bouillir mon sang...

Je me sens très mal.

Ma tête...


Je dois descendre quand même. Ici, qui viendra me chercher ? S'il y a du monde à l'étage inférieur... je dois y aller, ils vont m'aider, c'est sûr. Ma vue se brouille... je retrouve l'échelle à tâtons. Les marches métalliques résonnent dans le vide...

La lumière... je dois y arriver...

Je vais rencontrer du monde qui pourra m'aider, il me l'a dit. Je pourrais peut-être partir d'ici, je deviens claustrophobe... J'ai besoin de voir le ciel, de revoir l'horizon, de revoir quelque chose d'...

- Que fais-tu ici ? Ce n'est pas par là que l'on rentre habituellement.

J'essaie de rouvrir mes yeux... l'ampoule me fait mal. Elle éclaire un escalier qui s'engouffre dans le noir... mais il est fermé par des grilles...
J'en ai assez du noir... je vais m'allonger par terre, sur le sol grillagé... cela me reposera la tête, et puis je n'aurai pas à savoir qui me parle...

- Oh, tu ne me vois pas d'ici. Attends, peut-être que si je marche au plafond, cela t'aidera.

Sa dernière remarque me surprit un peu. Peut-être m'aurait-il plus effrayé au début de mon voyage. Là... il était simplement laid. Encore un bébé... il est temps pour moi de comprendre où je suis...
.

- Tu viens ? Les autres sont dans les dortoirs, il faut les rejoindre. Suis-moi.

Il partait, le plus normalement du monde, en marchant au plafond, s'enfonçant dans le noir tandis que je me relevais douloureusement pour me retrouver face à la grille. Le bruit lancinant dans ma tête s'était un peu calmé.
Sa tête hypertrophiée disparaissait peu à peu dans l'ombre...

- Attends-moi ! La grille est fermée !

- Dans l'état où tu es, tu devrais pouvoir passer au travers sans aucun souci, comme je l'ai fait devant toi il y a un instant.

Dans l'état où je suis ? Je n'avais même pas remarqué qu'il l'avait traversé. J'approche mes doigts lentement... le barreau me passe au travers des ongles, puis de la main, puis du corps entier, comme si elle n'était faite que d'air. Suis-je mort, fou ; où bien les deux à la fois ?

- Attends ! Dis-moi où je suis !

- Dans un escalier. Dépêche-toi, ça va être l'heure de la lecture. Tous les enfants attendent.

Combien y en a-t-il encore, d'enfants monstrueux ? Il semble aller de plus en plus vite, et moi je m'essoufle, sautant les marches deux à deux.

- Tu as des parents ? Où sont-ils ? Réponds !

- Mes parents... oh, tu veux dire au début, quand je suis né ? Je ne sais plus... eux non plus... nous n'étions pas viables...

- Pourtant vous êtes en vie, ici, non ?

- Nous parlerons de cela plus tard, veux-tu ? Je ne voudrais pas qu'Ils nous entendent hors des dortoirs...

- Qui ça, "Ils" ?

- Les Supplicants...

Un frisson sembla lui parcourir l'échine en prononçant ce mot.

2.10.2005

Séq. III

"- Ne t'en fais pas pour nous, nous devrions nous en remettre... nous avons connu pire...
- Oui, nous avons connu pire..."

Je nage en plein délire. Prends du recul... ce n'est qu'un très mauvais malaise... Je suis en face d'un individu d'au moins deux mètres de haut, parfaitement montrueux mais plutôt bien proportionné. Il est presque... beau ; dans son horreur... c'est un drôle de sentiment... Son visage se réduit à un oeil cyclopéen coincé entre deux mâchoires ; l'une d'entre elle tirée par des crochets jusqu'aux oreilles, l'autre n'ayant pas grand chose d'humaine. La première voix que j'ai pu entendre provenait de la bouche du dessous, celle qui parait la plus... normale. Son corps est recouvert de sang et d'implants... on dirait un sujet de dissection qui aurait se serait enfui en plein milieu de l'opération...


- Nous te faisons peur. Nous le sentons. Nous le savons tous ici...
- Oui... libère-toi de cette peur... Elle ne te sera d'aucune utilité ici... ce n'est pas de nous qu'il faut avoir peur...

- Êtes... vous... réel ? Où... Où suis-je ?

- Les questions... nous ne sommes pas là pour y répondre... d'autres sauront mieux t'aider... moi j'ai peur des autres...
- Moi aussi...

- Quels autres ? Ceux qui t'ont fait subir ces tortures ?

- Oh non... pas ça... non les autres sont moins cruels que ça... ils sont agressifs envers les gens comme toi, mais ils ne sont pas si terribles...
- Les gens comme toi croient être tombés au bon endroit... croient être en enfer, ou au paradis, appelle-ça comme tu veux...
- Mais nous nous savons que ce n'est pas vrai... nous te mettons en garde ; ne le prends pas mal...
- Ne rentre pas dans l'asile...
- Non, n'y va pas...

- Je ne vois pas de quoi tu parles... je n'ai aucunement envie d'aller où que ça soit... j'aimerai juste... me réveiller...

- Tu vois, tu regrettes déjà ton choix... où alors il était déjà fait... dans ce cas tu seras bien obligé d'y rester... pour le bien de tous...
.

Je ne comprends absolument rien de ce qu'il raconte. Que dois-je faire ? Lui demander qui sont ces "autres" ? Qui inflige ces mutilations ? Ce voyage me fatigue déjà... j'aimerai voir d'autres visages, plus familiers...

- Dis-moi où je peux aller... je suis perdu ici, je n'ai pas confiance dans ces zones de noir absolu qui semblent délimiter ce lieu... dis-moi où je peux rencontrer du monde...

- Oh du monde nous pouvons t'en présenter, mais prends garde ; ici, tous ne sont pas fréquentables. Les lieux les rendents fou... L'injustice commise aussi...
- C'est assez amusant de voir que des gens sains enfermés dans un asile s'excitent au point de devenir eux-même pensionnaires !

- Très intéressant... on peut y aller ?

- Suis...
- ...nous.

Je marche quelques mètres derrière lui, observant en même temps son dos écorché... Avec autant de tendons découpés, je me demande encore comment ses muscles fonctionnent encore... à croire qu'en ce lieu ni la raison ni la physique n'ont cours...

- Tu vois, ce n'est pas si dur de traverser les zones d'ombre...

Peu après le fond de la rue, nous nous retrouvons directement au bord un immense trou dans lesquels des escaliers semblent s'engouffrer... j'espère juste qu'il ne va pas me demander d'y descendre...
.

- Tu n'aimes pas l'ombre ? Tu as de la chance... descends au second étage inférieur ; là où la lumière fonctionne... tu trouveras du monde là-bas...
- Laissons-le faire, je n'aime pas cet endroit. Il me rappelle des mauvais souvenirs.
- Tu as raison. Encore une fois, c'est pas de chance que tu sois arrivé ici... mais rassure-toi, tu ne restera pas sain d'esprit assez longtemps pour vraiment le regretter...

Je m'approche du bord sans plus prendre le temps d'écouter le monologue du monstre à deux voix...

- Allons-y, puisque tu me le dis... au fait, tu as un nom ?

Je me retourne... plus personne.
Une rue vide, plus silencieuse qu'un cadavre.

Séq. II

J'arrive au bout du couloir assez rapidement. Il n'est pas si long, heureusement ; ma claustrophobie couplée à l'idée de suivre cette monstruosité commence à devenir insupportable. Les tuyaux... ils ont disparu. Sont-ils rentrés dans d'autres conduits que je n'ai pas remarqué ? Le lieu dans lequel j'arrive est pour le moins déplacé... Ca ressemble plus à une ruelle de londres qu'à un souterrain... pourtant l'absence totale de ciel donne à cet endroit une atmosphère très désagréable. Comme ce silence...



Le bruit de soupape ? Il a disparu aussi ? Et le bébé ?
Réfléchis. Calme-toi. Tout est dans ta tête... essaie de te rappeler...

Me rappeler de quoi ? Je n'ai plus qu'à avancer dans la rue. Le bruit de mes pas sur les pavés résonne dans le vide. J'avance, pour aller où ? Finalement, j'aurai préféré revoir mon guide difforme, comme le lapin blanc qu'Alice avait jadis suivi... Point de lapin blanc ici... Rien que des murs effrités, deux fades lumières, et le silence...
Va tout droit...

Je passe sous un petit petit pont couvert reliant les maisons... Il me semble entendre un rire étouffé juste au dessus moi... ou comme un chuchotement. Je me colle sous l'arche, à l'abri... de quoi... aucune idée. J'ai trop peur de ce que je pourrais y voir. Il me semble apercevoir de la lumière depuis les fenêtres, au dessus de moi... Un chuchotement, quelqu'un parle à voix basse... puis un rire, un rire dément, coupant la petite voix presque comme si elle venait de la même personne... ces sons avaient quelque chose d'humain... une troisième voix s'élève sur un ton très ferme, il me semble même comprendre quelques bribes...

" - --- Arrête ça ! --- rien d'amusant...

- ---pas ici-----... ---ne devrait pas... ---perdu...

- ---- aucune importance... ---le retrouvera...

- doit --- aider...

- NON ! (ce mot avait quelque chose de très agressif)

- ---irai... ---ramener...

- ---y tiens... va... ---TOI-MÊME !"

La conversation se termine sur un formidable fracas de vitre brisée. La première entité que j'ai entendu finit durement sa chute à quelques mètres de mes pieds. Des goutelettes chaudes m'éclaboussent le visage, accompagné de petits morceaux de verres.

L'autre devait avoir une sacrée force pour avoir défenestré un tel monstre aussi facilement.

Je vais l'aider à se relever... mais...
je n'arrive même pas à comprendre la disposition de son corps...

2.09.2005

Séq. I



J'ai mal...

Mes jambes... Je ne les sens pas... mon corps entier... Je suis là, pourtant. Comme dans un rêve... oui, c'est cela, un rêve... ou plutôt un cauchemar, au vu du lieu dans lequel je me trouve. Pourtant le malaise semblent bien réel... comme la peur de l'enfant face à l'inconnu... Où suis-je ? Ce couloir me semble familier... un passé lointain... mais celui de mes souvenirs n'était pas souillé de sang...

Brmmm, brmmm, brmmm...
De sang frais...

Au bout du couloir... je me rappelle, de larges tuyaux s'enfonçaient dans un mur, se perdant dans les ténèbres... Et ce bruit lancinant, comme une pompe ; une gigantesque soupape qui vrombissait depuis l'obscurité...

Brmmm, brmmm, brmmm...

Je me relève... et pourquoi ne pas franchir cette ouverture, cloitrée par l'obsurité ? J'ai maintenant le courage que je n'avais pas eu auparavant. Savoir ce qui se cache de l'autre côté de ce mur, savoir ce qui fait ce bruit inhumain, comprendre d'où vient ce fluide rouge qui colle à mes semelles...

Je dérape sur le sol... ce sang a dû être versé il y a très peu de temps, il n'a même pas eu le temps de sécher, malgré la chaleur...

Brmmm, brmmm, brmmm...

Au bout du tunnel, je reconnais la fameuse déchirure dans lequel s'introduisent les tuyaux ; comme des instruments sanguinolents de dentiste enfoncés dans une bouche béante. Je reste à l'entrée, prêt à faire le premier pas à l'intérieur. Mais mon malaise ne fait que de s'accentuer
Quelque chose a bougé...



Une toute petite silhouette, presque imperceptible dans cette absence totale de lumière. Mais ma frayeur était justifiée... J'étouffe un cri. Ce n'est pas un enfant, c'est un bébé. Ou du moins ça y ressemble... Le crâne et les jambes en moins... j'espère qu'il ne m'a pas vu...

Il s'approche... il marche sur les mains, sans aucun souci... son tronc est vide... je suis en plein délire, cette chaleur m'accable, à moins que ça ne soit ce bruit insipide. Ca ressemble à un cauchemar d'enfant... un être que l'on rencontre lors de terreurs nocturnes, avant de hurler puis de se réveiller dans les bras rassurants de sa mère...

Non, je ne me réveille pas... Et lui m'a vu... ses yeux atroces reflètent la lumière du couloir... L'absence du haut de sa tête fait ressortir un visage proche de celui d'une grenouille... sa vue me devient insupportable. Mon estomac est pris de convulsions... montée de sucs gastriques... la gorge s'ouvre... rien ne sort. Ma bouche me brûle ; un goût infect l'envahit. Je n'ose plus regarder.

Brmmm, brmmm, brmmm...
J'ai l'impression que le bruit s'est rapproché.

Je sais qu'il me regarde. Il est immobile, à l'entrée du couloir. J'ai bien compris qu'il ne me voulait pas de mal... il l'aurait déjà fait... enfin je pense. Il repart dans le couloir... le bruit de sa marche est masquée par celui de la soupape...
Je dois le suivre !

Je mets un pied dans le tunnel... peu à peu mes yeux s'habituent au noir... j'essaie de repérer le monstrueux nourrisson aux mouvements perçus dans l'ombre...
Je me sens un peu moins effrayé... c'est étrange... c'est comme si je gardais les yeux fermés en plein cauchemar au lieu de hurler, comme si je faisais face à mes peurs au lieu de suer...

Brmmm, brmmm, brmmm...
Comme si je partais plus loin dans la démence au lieu de me réveiller...