Séq. XVI
Dois-je le suivre là où l'on va ? C'est surtout ce qui me tracasse. J'ai encore la tête sur les épaules. Je ne veux pas abandonner ma raison. J'ai compris que je ne sortirai jamais d'ici. Mais pourquoi pas tenter d'y vivre correctement... trouver d'autres gens moins désespérés que ceux que j'ai rencontré jusqu'à présent...
L'artiste... l'ascendant Supplicant... que doit-il ressentir face à ce monde... Uniquement du rejet... il est alors devenu solitaire... c'est peut-être la solitude qui l'a rendu fou...
peut-être que si je retrouve les bébés et que je reste avec eux... je pourrai rester sain d'esprit... et recréer ainsi une base de normalité...
- Mais si tout le monde est fou, en quoi est-ce normal d'être sain d'esprit ?
Cette voix ne m'est pas inconnue... mais la surprise est telle que j'en sursaute. Un des nourrissons ! Il m'observait depuis un moment, je crois. Comment est-il rentré ?

- Que fais-tu ici ? Comment... Comment m'as-tu suivi ? Et où sont les autres ?
- Ouh là ! Chaque chose en son temps. Je t'ai retrouvé parce que tu parles tout haut depuis tout à l'heure. Les autres... je les ai perdus, du coup. Nous sommes partis pendant la nuit, de peur que le Supplicant revienne. Nous t'avions laissé au dortoir. Nous en sommes désolés. Nous pensions que tu allais prendre le train. Connaissant le danger relatif à sa destination, nous nous sommes dit qu'il en fallait un pour te prévenir. Je suis celui là. Je suis là pour te prévenir : Ne va pas au terminus... ne va pas au Manège !
- Que trouve-t-on là-bas ? Tout le monde semble diaboliser cet endroit. Mon ignorance m'empêche d'en avoir peur...
Mon mensonge pouvait se lire très facilement.
- Si, tu en as peur. Tout le monde a peur du Manège. C'est comme si tu étais responsable de ta propre déchéance, tout en sachant que tu ne pourrais rien faire contre. Au Manège, c'est un peu pareil. C'est faire le choix de la fin la plus exécrable. Un raccourci... créé par ceux qui se laissent envahir par leurs faiblesses.
- C'est ce que l'on raconte, n'est-ce pas ? Personne n'en est revenu ?
- Oh si, tout le monde en revient. Transformé. Les plus faibles nourrissent la chair des Supplicants, les plus haineux deviennent Supplicant eux-même.
- Sait-on pourquoi on les appelle comme ça ?
- Soit parce que leurs hurlements sont si tristes qu'ils ressemblent à des suppliques, comme des appels à l'aide ; soit parce que leur seule présence amène les autres à supplier de ne pas devenir comme eux. Crois-moi... il n'y a pas de mérite à devenir Supplicant. Ils ne sont que les résidus de gens qui n'ont pas réussi à survivre à cette prison...
- Ton camarade hydrocéphale semblait plus pessimiste. Il me disait que tôt où tard nous finiront tous comme eux...
- Il a malheureusement raison. Tout est question de temps. Mais si l'on sait en comment, on peut survivre très longtemps ici. Je suis dans ce niveau depuis une dizaine d'années, je pense.
Ce qui m'amène à comprendre que les gens ne grandissent pas ici. Ils gardent l'âge qu'ils avaient lors de leur arrivée... c'est en relation logique avec l'absence de fin de vie...
- Ce niveau ? Que veux-tu dire par là ?
- Je ne sais pas trop. On m'a dit que passé certaines régions du refuge, on rejoint des niveaux inférieurs. Comme des innombrables sous-sols... Je n'ai jamais osé quitter ce niveau. Le train en fait le tour. Sauf lorsqu'il se dirige dans le Manège... c'est pourquoi je suis ici... il va falloir s'arrêter sous peu.
- Entre deux arrêts ? Tu veux dire dans l'obscurité totale ?
- C'est un peu ça, oui.


























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