3.31.2005

Séq. XXXXIV

Je n'ai plus le courage de remonter. Il ne me reste plus qu'à continuer jusqu'au bout... Si tant est qu'il y est qu'il y ait un bout.

Je dois être à l'embranchement de deux souvenirs. Est-ce un lien spatial ou thématique qui les lie ? J'aimerai bien savoir... si je pouvais rapprocher les deux, je comprendrai peut-être qui étaient les deux silhouettes qui m'ont averti de quelque chose... Tout est si confus. Cela manque de lumière. Comme cet escalier...

Mais quand va-t-il finir ?

...ou suffisait-il de le demander ?




Des rampes d'escalator... pourquoi pas... je n'avais même pas remarqué que les textures environnantes avaient changé. Un escalier roulant en colimaçon... j'avoue que je n'avais jamais vu cela auparavant. Comment peut-il fonctionner ? Les marches sont coincées à chaque changement de direction...

- Amusant, non ? C'est moi qui l'ai construit, il y a bien longtemps. Il ne marche plus, bien entendu. Mais il m'amuse beaucoup.



Etait-il là il y a un instant ?
Un cadavre. Voilà à quoi il ressemble le plus. Un homme en état de décomposition avancée, pourtant toujours debout sur ses deux jambes. Comment a-t-il pu... enfin, la chair ne peut pas s'oxyder... puisqu'elle n'existe pas... Ou peut-être est-ce lui qui s'imagine ainsi...

- Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu de visites. Restez, je vous prie...

- Faites-vous partie de ma mémoire ? Je vous connais ?

- Sans doute pas, oh non oh non. Je suis bien vieux, vous savez... vous m'avez l'air plus jeune. Beaucoup plus jeune... Non, je me cache ici comme ça, pour survivre...

- Où sommes-nous ici ?

- Je n'en sais rien... on m'a enfermé ici il y a de cela un sacré bout de temps. J'avais alors rencontré des tas de gens effrayants... j'ai préféré m'enfuir, vivre en hermite. Mais je m'ennuie ici... dans ma tanière, il n'y a pas grand chose à faire, oh ça non... Alors j'ai commencé à creuser. Des trous. Dans les murs, par-ci par là... et j'ai découvert des tas de mondes merveilleux. Des mondes qui m'étaient inconnus... peuplés de gens curieux, habillés un peu comme vous. Des villes immenses... des fleuves, des lacs, des choses renversantes. Parfois, je vois des mondes beaucoup plus sombres. Ah ça je ne les aime pas. Ils me font peur. Une fois, j'ai bien failli y rester... j'étais dans une immense plaine désséchée, voyez-vous... avec le tonnerre qui grondait... il faisait nuit, pourtant, les éclairs illuminaient le ciel avec une telle force qu'on se serai cru en pleine journée... j'avais perdu le chemin vers mon repaire... La fureur divine qui me poursuivait... ah ça oui j'ai eu peur...

- Oui, je comprends cela. Moi-même, je me suis perdu. Cet escalier mécanique... vous l'avez construit comment ? L'avez-vous emprunté ?

- Je ne saurais pas vous dire. Ma mémoire me joue des tours, héhé. Mais... j'ai déjà du monter une fois ou deux...

- Qu'avez-vous vu là-haut ?

Ses yeux se referment peu à peu... comme s'il essayait de se rappeler. Mon Dieu, quel âge peut-il avoir... un vrai zombie...
Le sourire jusqu'alors fièrement arboré s'efface peu à peu. Son visage se durcit...

- Je me rappelle. Oui, je me rappelle ce que j'ai vu là-haut. J'ai vu ma propre histoire. J'ai vu mon passé... Avant d'arriver ici. Ca m'a glacé le sang... je n'ai jamais eu l'envie d'y retourner.

- Préférez-vous ce sinistre recoin, depuis lequel vous vous insinuez dans le passé et l'imaginaire des autres ?

- Oui... je crois que oui. C'est mon refuge. D'ailleurs, vous le salissez... j'ai apprécié cette conversation mais il est temps pour vous de partir. Laissez-moi seul.

- Seul... dans vos illusions... Vous serez coincés ici tant que vous ne serez pas en accord avec votre histoire... quelle est-elle ?

- Rien... rien n'intéressant. Partez. Prenez le chemin creusé dans l'ombre, sur votre gauche... et ne revenez plus.

Ce type doit avoir beaucoup de choses à se reprocher pour préférer l'asile à la mort... Est-il en train de crever dans un hôpital, sous perfusion ? Ou est-il écroulé inconscient sur son fauteuil, abandonné de tous ? Qu'a-t-il bien pu...



Un bloc du IIIe Reich ! Ce type était...

- Ecoutez... mon passé ne regarde que moi. Allez-y si vous voulez... mais ne revenez pas.

Un frisson me parcourt l'échine. Il veut que j'aille dans son monde...

3.29.2005

Séq. XXXXIII

Je me dirige vers les deux silhouettes... derrière la bordure de la porte du fond... je n'arrive pas à les cerner correctement. Ils ont l'air incrustés dans l'ombre. Ethérés. Absents...



Un son commence à sortir du mur. La voix semble distante, comme si elle faisait partie d'un autre souvenir...

- Elle fera son choix. Tu verras. Tu l'as déjà perdu...

- Que dis-tu ? Attends !

Mais déjà les silhouettes commencent à s'estomper. Le mur absorbe l'ombre pour restituer la lumière environnante.

- L'effet papillon. Il sera trop tard...

Etait-ce lui ou la fillette qui vient de parler ? Tout a déjà disparu. Je regarde le mur d'un air ahuri, espérant que quelque chose apparaisse à nouveau. Une hallucination de plus... Sauf qu'il a déjà été question d'effet papillon. La causalité. Elle prédomine... mais que puis-je en retirer ? Je n'ai pas la liberté de modifier mon passé, et pourtant, celui-ci est déjà altéré. les répercussions sont déformées entre les deux versions des faits... C'est à peine si je peux comprendre les causes et les conséquences qui se déroulent sous mes yeux.

Mon nom !

Si j'arrive à trouver quelqu'un, je pourrais sans doute lui faire dire mon nom. Je retrouverai ainsi une partie de mon identité... et peut-être que le reste suivrait ! J'aurai alors une des clefs pour déverrouiller mes souvenirs...

Je reprends mon chemin vers la gauche. J'arrive en face d'une porte fraîchement repeinte. Elle mène à un grand escalier en colimaçon. Les murs, les marches et le plafond sont en pierres. Suis-je dans la tour d'un château ?

Je n'ai qu'à le descendre... je rejoindrai le rez-de-chaussée facilement. Je devrais pouvoir retrouver du monde. Moi qui aime cavaler dans les escaliers, je ne peux que prendre du plaisir à sauter les marches deux à deux. La lumière venant des fenêtres donne aux reflets du sol un aspect étrange. La fenêtre est aussi déformée que cette réalité...



J'ai du faire trois ou quatre tours déjà. Je ne vois plus le soleil. L'éclairage se résume à une succession d'ampoules... suis-je allé trop loin ? Non... je finirai bien par trouver. C'est juste un grand escalier.


Je n'arrive plus à compter les étages... je commence à avoir le tournis. Il n'y a plus de portes. En revanche, l'escalier descend encore et encore. C'est long...


Que se passe-t-il… cela descend jusqu’où ? les ampoules sont de plus en plus espacées. L’obscurité reprend peu à peu sa place…


J'ai comme l'impression de revivre un de mes cauchemars de l'asile...


L'asile...


Je...

3.28.2005

Séq. XXXXII

Là, sur le petit rebord en pierres... une jeune femme, grande et mince, dont la position laisse transparaître une certaine lassivité. Je ne peux rien dire de son visage... parce qu'elle n'a pas de visage.



Mon insconscient refuse visiblement de me révéler certaines informations...

- On t'attendais pour dîner. Viens... lave-toi les mains avant, ou maman ne vas pas apprécier que l'on salisse la table.

J'ai comme une impression de déjà-vu... cette scène fait bien partie de mon vécu... mais il manque quelque chose. Une substance. La réalité, peut-être...

Je n'arrive pas à mettre de nom sur les personnes présentes autour de la table, et pourtant j'ai su traverser la maison sans me tromper une fois pour arriver jusqu'à la terrasse. Quelque chose retient mes idées. Un verrou...

Nous sommes rassemblés autour d'un copieux dîner avec le coucher de soleil comme unique source lumineuse. A ma gauche se trouve la jeune femme, puis successivement une plus jeune fille qui doit avoir quinze ans tout au plus, suivi de deux adultes - visiblement les parents - et deux enfants plus jeunes. Aucun d'entre eux semblent affectés par ma présence, et aucun d'entre eux ne présente le moindre signe reconnaissable sur leurs visages indéfinis. Je suis entouré de six enveloppes vides, résidus de mémoire bouleversée.

- Tu n'as pas l'air d'avoir très faim... c'est étrange de ta part. Que ce passe-t-il ?

J'ouvre la bouche pour parler. C'est alors qu'une sensation infecte m'assaille. J'ai comme une envie de tout vomir, ici et maintenant. J'essaie de m'exprimer... Mais un autre répond à ma place. Non pas comme si j'étais contrôlé par quelqu'un... mais plutôt comme s'il y avait deux personnes strictement au même endroit. J'aimerai pouvoir parler mais je n'ai ni les moyens ni une compréhension suffisante pour le faire. Je ne comprends plus ce qui m'arrive... je n'entends même pas la réponse donnée par mon autre moi. Je ne suis pas en moi. Je recrée juste mes gestes... prisonnier de cette coquille... Je suis rattaché à une obligation logique : plus aucune possibilité d'affecter ces visions, et pourtant extrèmement sensible à ce monde qui m'entoure. Comme si je subissait les conséquences de causes indirectes... c'est difficilement descriptible... et en aucun cas positif. Je me vois agir... impuissant... avec la sensation d'avoir deux présent simultanés. L'un avec "moi" tel que j'étais avant et celui de maintenant. Les deux continuités se superposent... pour un résultat désastreux.

Je me lève brusquement, faisant tomber ma chaise derrière moi. Quelle atrocité que cette dualité quantique ! Et si j'affecte les deux passés, que peut-il se passer ? L'un rejoint l'autre ? Je recule sans regarder derrière moi. J'aurai pu voir le vase... mais je me retrouve déjà par terre. Ma tête rencontre la dureté de la pierre... et mes yeux se ferment sur les six têtes indéfinies qui sont rassemblées autour de moi.

Je constate au moment où je m'éveille que le soleil avait repris son chemin ascendant. J'ai donc passé la nuit dans l'inconscience... De combien ai-je déformé mon passé hier soir ? Quel impact cela aura sur la suite ? On m'a visiblement mis sur un sommier usé. La chambre autour de moi est en ruines... des rideaux déchirés aux murs recouverts de papier journal, tout semble voué à la décrépitude.



A gauche de la fenêtre... la jeune femme. Qu'ai-je bien pu lui dire ? Qui est-elle ?

- On continue aujourd'hui, mon chéri ?

Chéri ? Serait-ce ma compagne ? A novueau cette sensation... lorsque mon passé rencontre ma rediffusion... j'ai du répondre quelque chose... Au fait, continuer quoi ?



Elle semble affairée à la fenêtre. Je me lève, je me dirige lentement vers la sortie... je baille un grand coup avant d'ouvrir la porte. Derrière la porte, un couloir boisé menant visiblement à d'autres chambres. J'allais partir sur la gauche, mais quelque chose a attiré mon attention derrière moi.

Au fond du couloir... tapis dans l'ombre, il m'a semblé apercevoir deux silhouettes. Un homme... et une fillette. Bon sang, qu'est-ce que c'est...

3.27.2005

Séq. XXXXI

J'escalade les grilles qui ne doivent pas faire plus d'un mètre de hauteur. Juste derrière, un petit chemin en terre me mène directement dans un grand jardin soigneusement entretenu et délimité par la forêt environnante. En m'approchant peu à peu, je constate la présence sur ma gauche d'une piscine plus ou moins abandonnée ainsi que la partie arrière d'une grande maison. Est-ce que tout cela était là à l'instant ? Je ne l'avais pas remarqué...

Je me rapproche du rebord de la piscine... quelques feuilles mortes, quelques brindilles... pas une araignée pris au piège, pas une coquille d'escargot...

Un mouvement. Sur le sol carrelé.

Non... j'ai encore halluciné. Ce décor me joue des tours. Je ne sais même pas où aller...

- Ah ! Te revoilà ! Alors, on s'était perdu ?

Une voix de fille, plutôt basse. Une voix qui bizarrement ne m'est pas étrangère. Une voix de mon passé...

3.26.2005

Séq. XXXX

Le troisième choix. Ca sera sans doute le plus proche de l'évènement qui m'a fait sombrer...

- La campagne... je suis à la campagne.

- Ainsi soit-il. N'oubliez pas : méfiez-vous de la causalité. Méfiez-vous aussi des apparences...

- Je tâcherai de m'en souvenir...

Le petit cheval a bascule a laissé place à un rayonnement intense, venant d'une source placée droit devant moi. Cela m'éblouit tant que j'en frotte mes yeux... et quand je les ouvre... la surprise est de taille.



Un paysage extraordinaire, un ciel, le soleil, la nature. Tout ce dont j'étais privé depuis mon internement. Les rayons lumineux reflètent l'intérieur des nuages qui tourbillonnent lentement dans un océan de clarté. Un petit vent fait frémir ma peau exposée à l'air libre. C'est si bon...

Autour de moi, de grands arbres feuillus, un petit chemin en terre, une clairière. Tout paraît si... calme... si reposant... j'ai presque envie de m'allonger un instant... pour profiter de ce moment... j'ai quelque chose à faire ici ; mais en même temps, j'ai envie de me ressourcer...

Je me laisse tomber sur le sol meuble. L'herbe fraîche me fait frissonner. Les yeux aux ciel, je repense à ces deux mois passés dans l'asile... J'ai bien failli y laisser ma raison... ma vie... dire que je ne réalisais même plus sa valeur...

Seulement...

Quelque chose manque à cette scène pittoresque.

Je n'entends rien d'autre que le bruit du vent qui se tortille entre les feuilles d'arbre et dans les troncs morts. Pas de chants d'oiseaux, pas de points mouvants à l'horizon... et pas un insecte dans l'herbe. Mis à part les végétaux... ce monde est sans vie.

Tout ce petit numéro de joie de vivre commence peu à peu à s'estomper. Je me sens seul, abandonné. Je n'ai aucune idée de ce que je fais ici, avec qui je suis, et dans quel contexte. Et avec tout ça, je dois retrouver ma propre trace. je dois m'y mettre dès maintenant. La réalité des choses... je ne dois pas oublier le but de ma présence ici. Et puis... je me sens mal à l'aise dans cette nature abandonnée. J'ai l'impression de me promener dans un tableau. Tout sonne creux... comme si tout autour de moi n'est en fait qu'un décor en carton-pâte...

En remontant un peu le chemin caillouteux, j'arrive devant une porte grillagée fermée par une longue chaîne. Apparemment, les propriétaires ne veulent pas de présence étrangère ici.



Pourtant... je n'ai pas atterri ici par hasard. Je dois tenter ma chance. J'y vais...

3.24.2005

Séq. XXXIX

- Vous avez d'une part la possibilité de mourir maintenant. Un choix pas très judicieux vu les circonstances, mais soit, sachez qu'il existe. J'ai ensuite plusieurs hypothèses de départ pour vous aider à retrouver votre mémoire... il va falloir choisir l'une d'entre elles. Elle comprend un lieu, une date et un souvenir précis. Je ne peux vous en dire plus... les portes de votre inconscient sont opaques. Je vous donne les cartes, à vous de jouer.

- Que voulez-vous dire... vous allez me renvoyer dans mon passé ? Dans ma mémoire ?

- En quelque sorte... mais faites bien attention. La mémoire est malléable et très sensible à tout ce qui l'entoure... ne l'oubliez pas. Méfiez-vous de l'effet papillon.

- L'effet papillon ?

- Une exacerbation de la causalité. Toute altération de votre mémoire par votre propre retour... peut avoir de lourdes conséquences sur le reste des évènements mémorisés. Rien de grave d'un point de vue vital mais il serait dommage de perdre à jamais toute votre expérience de vie...

- Je pense avoir compris. Moins je touche à mon passé, plus facilement je retrouve ce qui m'a mené ici.

- Oui... c'est à peu près cela. Seulement... vous ne serez pas seuls. Vous êtes restés longtemps à la surface de l'asile... presque deux mois. Et vous avez vécu tout cela comme un vrai souvenir... alors que tout était dans votre tête. Cela a du beaucoup affecter votre psychisme... et les lieux seront peut-être altérés. Vos démons et vos peurs vous suivront...

- Viennent-ils tous de mon imagination ? Ne peuvent-ils pas y retourner ? Et vous, n'êtes-vous pas l'un d'entre eux ?

- Je ne suis que le gardien de l'antichambre... mais eux sont plus que cela. Certains d'entre eux, vous les avez créé tout seul, et ce afin d'extérioriser certaines parties de vous qui vous terrifiaient. Certains de vos défauts... des perversions refoulées... tout cela est beaucoup plus facile à matérialiser qu'il n'y paraît.

- L'homme du train... les démences...

- Vous avez compris mon propos. Mais pour ce qui est des autres... pour la plupart, ils ne font pas partie de vous.

- Qui sont-ils, alors ?

- Ils vous l'ont déjà dit... âmes torturées, rebelles ou désespérées... Ils pensaient trouver le repos. Mais l'asile souffre de par son essence... Il n'est qu'un concentré de l'imagination collective. C'est là où naissent les cauchemars... les rêves sont personnels, ils sont façonnés par d'autres gardiens comme moi. Mais dès que l'on touche à un onirisme pluriel... on n'obtient qu'un amas informe dont ne ressort que le noir. L'asile n'est que la bouillie de toutes les idées véhiculées par l'inconscient... il est fréquenté par d'autres personnes. Il n'a pas de début, pas de fin. Mais il a des sorties...

- Vous essayez de me faire avaler qu'il existe un moyen de communiquer de manière rationnelle entre plusieurs personnes inconscientes ?

- Bien entendu. De nombreuses régions du cerveau restent obscures aux yeux des scientifiques et des psychanalystes... ces régions sont reliées entre elles et entre les hommes. Elles forment le Supplicant Asylum... on le fréquente peu, on se réveille en hurlant, suintant, les yeux humides... Mais vous, vous avez été coincé ici, comme de nombreux autres. Ceux qui ne se réveillent pas pendant des années... voire plus jamais... Tous sont prisonniers de cette hallucination collective. Vous êtes tous responsables de son état de délabrement... et ça n'ira pas en s'arrangeant. C'est sa raison d'être : une décharge publique.


- Je... je crois que j'en ai assez entendu. J'écoute vos choix...

Le petit cheval à bascule s'agite soudainement. Rien d'autre devant moi n'indique la moindre trace de vent ou de pression. J'en déduis qu'il est mu par sa propre volonté. Qu'il est en vie...

- Vous avez onze ans. Vous êtes en région parisienne, vous allez au collège.
Vous avez quinze ans. Vous êtes en voiture, vous déménagez.
Vous avez dix-huit ans. Vous êtes à la campagne, vous vous promenez.

- Vous... n'avez pas d'autre possibilités ? Comment ces choix ont-ils été fait ?

- C'est mon devoir. Le votre est de vous décider, ou de mourir ici et maintenant.

Bon sang... il veut me rendre fou... qu'est-ce que c'est que ces choix...

- Il est temps de choisir.

Le cheval s'emballe. Il se met à tourner sur lui-même. Il a l'air d'avoir un regard humain... il me regarde à chaque fois qu'il passe devant moi...

ACTE III : Corrélation Psychanalytique - Séq XXXVIII

Suis-je mort...

Je ressens quelque chose d'étrange... je me sens léger... presque impalpable... j'essaie de m'agripper le bras... Grands dieux, je n'ai plus de corps...

Ne suis-je qu'essence... je ne vois pas... je n'entends pas... mais je pense...

La relation cartésienne au monde... c'est tout ce qui me reste... il n'y a plus de monde...


- Vous voilà enfin...

Une voix, dans ma tête, ou du moins nulle part autour de moi. Une voix tranquille, limpide, presque artificielle.

- Vous revenez de loin... vous avez bien failli y rester. Mais votre frustration vous a mené jusqu'ici...

- Qui êtes vous ? De quoi parlez-vous ?

- Vous brûliez de savoir... d'aller au delà de la chair... au delà de la perception... vous étiez prêt à mourir pour cela...


- Non... c'est parce que je savais que je ne mourrais pas que je me suis laissé faire. Je n'aurai pas... mais comment savez-vous cela ?

- Aucune importance. Ce qui compte, pour l'instant, c'est vous... cet asile est dangereux, ne l'oubliez pas. Infiniment dangereux... on vous a fait croire à votre toute-puissance, à votre immortalité. Détrompez-vous, on peut très bien mourir ici. L'âme en soi n'est pas infinie... elle l'est dans un contexte vital et corporel.


- Qu'essayez-vous de me dire ? Que j'ai besoin d'un nouveau corps pour poursuivre ?

- Non... J'essaie de vous dire que vous avez déjà un corps que vous êtes en train d'oublier. Votre vrai corps.


Je l'avais presque oublié... je suis entré ici sans comprendre pourquoi... sans aucune trace de mes souvenirs... je me croyais en train de rêver... puis mort...

- Oubliez ce que l'on vous a dit à propos d'âmes déchues pour l'éternité... le refuge ne devient asile que pour ceux qui s'y perdent. Jusqu'à ce qu'ils y meurent... ou bien qu'ils arrivent ici. Vous faites partie de ces derniers. Vous croyez que vous avez accepté votre fin, mais au fond de vous, c'était trop fort : vous vouliez savoir. Comprendre. C'est ce qui vous a sauvé.


- Vous avez sans doute raison... mais dans ce cas, ou est mon vrai corps ? Est-il en vie ?

- Bien entendu. Aviez-vous réussi à croire que l'esprit puisse survivre sans corps ? Allons... il peut s'en éloigner, comme c'est le cas ici, mais n'oubliez jamais que son essence n'est fait que de connexions neuro-synaptiques... C'est sa complexité qui le rend si singulier. Mais il n'est qu'une résultante corporelle...

- Comment puis-je retrouver mon corps ? J'aimerai comprendre... savoir ce qui m'a mené ici...

- C'est bien là notre problème. Je peux vous ouvrir des portes... libre à vous de les franchir. D'autres parties de votre subconscient... votre mémoire profonde... votre passé... les réponses ne manquent pas. Mais êtes-vous prêt à les recevoir...

- Oui, sans doute. J'étais même prêt à aller au Manège...

- Mais vous êtes déjà au Manège. Vous pouvez voir à nouveau. Regardez donc devant vous...

- C'est ici que tout commence. Je vais vous laisser un choix...

3.22.2005

Séq. XXXVII

Il tente de me pousser à bout. J'avale tant bien que mal les molaires pendant que le reste des dents s'enfonce douloureusement dans mon palais...

- Quelle belle injure que celle que vous venez de dire... bordel de dieu... c'est bien là notre propos... le bordel de dieu... l'échappatoire à la perfection divine... le repos pervers, sensuel... Vous allez voir... l'acte de torture est bien meilleur que le coït... c'est le seul qui pousse l'émotion et la sensation à son comble. Si l'orgasme est le pic du plaisir... comprenez que la souffrance est sans limite... et donc bien plus divertissante...

Qu'est-ce que...Ca m'éblouit soudainement.


- Vous permettez que je rallume ? J'aimerai que vous profitiez de vos derniers instants en bonne compagnie. N''est-ce pas merveilleux de nous retrouver ici, chez vous ?

Chez moi ? Je vois à nouveau la pièce dans son ensemble. Une chambre... je n'avais pas vu le lit tout à l'heure. Le sang coule toujours des murs... et autour de moi... les démences. Mais où est-il ?

- Tu croyais nous avoir semés ? On est là... rassure-toi, on a fait qu'une bouchée du grand dadais qui voulait te défendre... et ici, c'est toi qui vas nous rassasier...

Le bestiau à quatre bras. Il a encore changé d'apparence... comme les autres, que je ne reconnais à peine. Ils sont six ou sept... ils suintent... la chair reste miraculeusement accrochée autour de leurs os... ils ont des bras posés çà et là... un visage sur le torse... des yeux exorbités incrustés dans le crâne... la peau retournée... Et ils dégagent cette odeur de chambre froide... une odeur de souris disséquée...

- Partez, bon sang, sortez de ma tête... je ne suis pas encore fou... regardez... je peux encore parler... je ne vous vois plus... je ne vous entends plus...

Je reçois en réponse un tel coup de pied sur la tête que j'arrive à sentir mes cervicales craquer. Je m'écroule à nouveau. Je crache une grande flaque de salive en atterrissant sur les pieds purulents de l'un d'entre eux. Mon corps... est bloqué... paralysé...

- Tétraplégie. Ne vous inquiétez pas. Ils vont vous réparer.

La voix du squelette voilé ! D'où venait-elle ?

Un terrible choc. Je ne l'ai pas vu venir. Ils m'ont détruit la cage thoracique. Ma respiration est coupée net. Je suffoque comme si je restais trop longtemps en apnée. J'aurai pu récupérer... s'ils n'avaient pas continué.

Outre la douleur, c'est aussi leurs hurlements qui me font souffrir. Ils se sont remis à rire, à jouir autour de moi. Je ne peux plus parler, je ne peux plus ouvrir les yeux. Je suis devenu un sac dans lequel on frappe. Un sac rouge écarlate.

Ainsi donc je n'atteindrai jamais ce Manège. Je ne saurais jamais ce qu'on y trouve. Je ne comprendrais jamais ce qui m'a amené ici. Qui j'étais avant. Je n'aurai même pas su m'élever au delà de la pensée physique. Je suis resté bloqué par mon apparence corporelle. J'ai cru cet endroit plus réel qu'il n'était vraiment.

En ce jour que je connais même pas, je vais disparaître. Ou plutôt, je vais me résorber. Devenir un amas bouillonnant, enchaîné quelque part dans cet asile.

Je me rappelle seulement du mot entendu lors d'un autre delirium... pandemonium. Quel est son mystère... J'aurais aimé comprendre... mieux comprendre tout ce qui se trame ici-bas...

Je rouvre légèrement mes yeux... je ne vois que du sang. Un type anencéphale est accroupi sur moi... il est en train de m'étrangler... il me crache dessus... il régurgite... et derrière... j'ai presque l'impression de voir le spectre azoté qui m'avait chuchoté son mot...



"Dis-moi, petit bonhomme
Dis-moi si tu veux que je te crève les yeux
Ou que je te déboite les os

Démon, Démon,
Déboite-moi les os
Car depuis mon lit, je continuerai à voir"


Mes yeux se referment à nouveau. Je me laisse porter par les flots qui me submergent. Rouge. Noir.

Noir.

Séq. XXXVI

Je suis seul à nouveau... face à moi... face à ma déception... face à mon désespoir... J'avais réussi à faire mon choix... il est maintenant banni. Plus de choix, plus d'objectifs. Plus de raison d'être. Je ne suis qu'une âme prisonnière... mais de quoi ?

Je tâtonne autour de moi avec les talons. Tout ce qu'arrive à faire est de les tremper à nouveau dans le sang... Quand ai-je perdu mes chaussures ? Je suis pieds nus...

J'essaie de remuer la chaîne qui me relie au sol. Je suis bien menotté... et coincé ici, dans le noir, avec pour seule compagnie l'âpre odeur de viande crue ainsi que mes battements de coeur, résonnant jusque dans mes tempes.

- Qu'ai-je fait pour en arriver là... je n'étais pas venu pour souffrir... j'étais venu pour me repentir... au nom de cet homme que j'ai "tué"... et puis ce type... avec ses idées moralisantes...

Un chuchotement... quelque part. A moins que je ne délire à nouveau...

Je n'aime pas penser au fait que j'ai perdu la raison sans même m'en rendre compte... J'ai passé une partie de ce cauchemar à vivre un autre cauchemar... quand cela va-t-il s'arrêter...

Finalement... si j'avais suivi les trois gardiens du Manège... j'y serai peut-être à l'heure qu'il est... au lieu de pleurer ici...

Je vais m'allonger au sol... je n'ai plus rien... je suis devenu une loque... j'ai perdu ma vie... puis ma dignité, puis ma raison... et maintenant ma liberté...

- Vous revoilà.. en bien piteuse situation. Votre arrogance vous a coûté cher, à ce que je vois...

Non. Pas lui... je n'entends que sa voix cadavérique qui résonne dans l'obscurité...

- Tu... n'es pas réel. Disparais... je n'ai pas besoin de toi...

- Rien n'est réel ici, physiquement parlant. Tout n'est qu'illusion psychique... Oh, mais vous pleurez ? Pourquoi ces infantilismes ? Avez-vous égaré vos jouets ? Cherchez-vous quelque chose ? De l'aide peut-être ?

- Tais-toi ! Je n'ai cure de tes discours insipides. Laisse-moi en paix ! Va-t-en !

- Mais que croyez-vous ? Que je ne suis que du vent ? Bon sang, ressaisissez-vous ! Je n'ai plus de chair, mais au moins j'ai toujours la tête sur les épaules. Mais vous... vous êtes devenu pitoyable... aussi pathétique qu'un enfant abandonné...

Une troisième voix s'ajoute à la conversation.
- Oui, un enfant qui pleurniche... c'est bon sous la dent...

Un des charognards... une démence... que fait-elle ici...

Alors c'est cela, reprend l'homme du train. Vous venez fourrer votre nez partout, vous vous insinuez plus malin que quiconque... et maintenant, que pensez-vous faire du cadeau que l'on vous a fait... Espérez-vous vraiment rester ad vitam aeternam accroché à cette canalisation... Gaspiller votre énergie à vous défendre contre de soit-disant apparitions...

- Hé, tu n'as pas gardé le joli visage que l'on vous avait fait. C'est vexant. Va falloir recommencer !

- Oui, occupons-nous en maintenant.

Mais combien sont-ils autour de moi ? Ou en moi ? Tout s'embrouille... J'ai l'impression que le désespoir les fait revenir... Hé, je les sens autour de moi. Ils me tâtent... ils me testent... Je sursaute, je m'écarte. Lâchez-moi !

- Bordel de dieu, laissez-moi ! PARTEZ !

Mon interjection est écrasée par d'affreux rires venant rebondir sur les parois de la salle exigüe. Sont-ils là... ou suis-je encore en delirium... j'entends un craquement d'os suivi d'un bruit de déchirure. Quelqu'un m'enfonce un bout de viande de force dans la bouche.

- Tu veux goûter, c'est tout juteux ! Tiens, c'est un morceau de ma mâchoire !

D'autres rires accompagnent celui qui tente de refermer ma bouche sur ce qui semblent effectivement être ses dents et sa gencive. Que puis-je faire, les bras liés... je ne peux que pleurer... me secouer...

- Goûtez, cher visiteur inconnu, ayez la joie d'apprécier la véritable saveur de la psychose. Laissez-vous faire... oubliez vos préjugés stupides... vous aviez bien réussi lorsque vous avez massacré ce pauvre type... un type comme vous... c'est comme si vous aviez détruit celui que vous étiez auparavant... ça n'était pas si dur... Ici, tout n'est que joie, rires et farces... Vous y prendrez goût...

3.20.2005

Séq. XXXV

Aucune réponse. A-t-elle seulement un visage...

Elle marche sans se soucier des lois de la gravité. Elle escalade les parois les une après les autres dans un étrange mouvement en spirale. Puis elle disparaît dans un virage à droite... je suis son chemin à travers ces couloirs boisés... j'entends parfois des bruits mécaniques provenant de derrière les murs... c'est de plus en plus étroit... je ne l'avais pas remarqué au début... mais là, ma tête touche le plafond. Et en prenant le virage, je m'aperçois que c'est le conduit entier qui se referme sur lui-même. J'en suis à marcher à quatre pattes... je crois qu'il y a une sortie devant moi... mais il fait à nouveau noir... Je sens une poignée. Une petite porte battante, à peine plus grosse qu'une chatière. J'arrive à m'y glisser. Vu les traces fraîches et humides sur les rebords métalliques, la fille qui marchait sur ses mains a du l'emprunter à l'instant.

Je me relève lentement. Je ne m'attendais pas à rencontrer quelqu'un d'autre ici, et je m'attendais encore moins à ce qu'il soit encore doté de parole.



Celui-ci ne vient pas de mon imagination. Il est bel et bien devant moi. Deux yeux atteints de strabisme, un visage brûlé par la lumière de l'unique ampoule de la salle. Un front mutilé, des joues dégoulinantes. Et un sourire digne d'un enfant venant de décapiter un chaton.

- C'est à ton tour...

Je jette un oeil autour de moi, pour découvrir que la salle vient d'être le théâtre d'un massacre de haute intensité. Il n'a pas tué la fille à l'ichtyose, il l'a éparpillé. Mis en pièces. Le sang bouillonne encore sur les murs, au sol, au plafond. Organes dispersés, croûtes kératineuses répandues çà et là dans les flaques vermillon. Je n'ai rien entendu depuis le couloir, et tout cela a du se passer en quelques secondes.

Je n'ai plus le temps de réfléchir. Ca sera lui ou moi.

Je lui attrape les poignets et propulse sa cage thoracique en direction de mon genou gauche. Malheureusement, il est beaucoup plus rapide que moi, et en quelques instants, il renverse la situation et me coince les bras derrière le dos. Je le sens tirer... tirer... Il va déboîter mes omoplates... Non, bon dieu, non...

- Mais qui crois-tu être. Encore un de ces justiciers à la noix ? Vous avez visiblement tous un problème d'ordre égocentrique. Je vais te dire ce qui ne va pas. A t'occuper des problèmes des autres, tu oublies l'importance de ta propre vie. Aimes-tu ta vie ? Crois-tu être capable de l'apprécier à sa juste valeur ?

- Laisse-moi...

- Non. Je crois que je vais jouer au justicier, moi aussi. Je vais te faire payer pour ce que tu viens de faire à l'instant. (Il augmente la pression sur mes bras. Ils sont à deux doigts de craquer.)

En un éclair, il casse mes deux épaules, me jette au sol et m'accroche les poignets à un tuyau d'une quinzaine de centimètres de large à l'aide d'une chaîne en acier visiblement increvable. Je n'ai que ma gorge pour hurler et mes yeux pour pleurer. Mon coeur s'emballe. Ma respiration est haletante. Bon sang... mes bras...

- Non... Ne me laisse pas là... ne m'abandonne pas ici... je... je dois repartir...

- Tu es de ceux qui ne voient que le verre à moitié vide, non ? Aujourd'hui, je te permets de voir l'autre face. Et je sais que grâce à moi, tu comprendras à ton tour l'importance de sa propre existence, avant de décider sur celle des autres.



Il s'éloigne... il y a une porte battante que je n'avais pas vu sur la droite... Je hurle, je me débats. Mes épaules me brûlent. Mes menottes aussi. J'ai à peine une dizaine de centimètres de champ de manoeuvre. Arrivé sur le seuil, il se retourne et me dit :

- Ca n'est pas contre toi, bien sûr. Je ne fais que t'aider.

Un grincement, la lumière qui s'estompe. Noir.

Me voilà seul dans cette antichambre, coincé dans un angle, les poignets menottés, les bras paralysés avec quelques lambeaux de kératine comme seule compagnie.
Qu'a-t-il voulu me dire... quelle importance... je me retrouve face à moi, au néant...

Le Manège... je n'y arriverai jamais... je vais crever ici...

Allons. Ressais-toi. Il y a bien quelque chose à faire pour se libérer... je n'ai plus que mes pieds... et mon cerveau... Bien que ce dernier soir déjà en phase de me trahir...

3.19.2005

Séq. XXXIV

- Vous sentez-vous capable de marcher ? Nous n'aurons pas le loisir de vous porter jusqu'à là-bas.

Pourquoi sont-ils tous si arrogants... je ne veux même plus leur faire de mal... je veux arrêter de souffrir, c'est tout... Face à ma destruction... je me sens si seul... si impuissant... j'ai réussi à prendre du recul... mais pour voir quoi... ma folie...

- Ca ira...

J'ai suffisamment souffert... j'ai versé assez de sang... je ne vivrai pas une éternité dans cet asile...




Nous avançons dans des couloirs plutôt bas de plafond, renforçant la claustrophobie ambiante. Plusieurs portes coupe-feu semblent vouloir nous retenir. Comme des avertissements... Je crois aller à ma rédemption, mais peut-être ne vais-je qu'à mon annihilation... ou bien est-ce la même chose... J'ai envie d'en parler avec ceux qui me servent de guide...

- Que savez-vous du Manège ?

- C'est à la fois un lieu de transition et de libération. Tout le reste n'est que rumeurs... certains pensent qu'il mène à d'autres niveaux de l'asile... d'autres prétendent qu'il s'agit d'une gigantesque cuve renfermant toutes les âmes assez stupides pour s'y faire piéger. Pour ma part... je pense que c'est le meilleur moyen de se débarrasser de ses problèmes. Personne n'est revenu pour s'en plaindre.

- Est-ce une machine ? Un piège ? Dans ce cas, qui l'a construit ?

- Sans doute s'est-il construit tout seul... je n'en sais pas plus que vous là dessus... mais j'ai une interprétation qui vaut ce qu'elle vaut.

- Je vous écoute...

- Je pense que nous sommes dans un inconscient collectif imaginaire... ou, pour mieux dire ; dans l'imaginaire de l'inconscient collectif. Une place qui n'existe qu'à travers les connexions neuronales... non pas une hallucination de masse mais plutôt le lieu où se retrouvent ces hallucinations. Quand nous rêvons... nous parcourons des endroits que nous connaissons... et d'autres parfaitement fantaisistes, sans lien, sans raison d'être. Ces couloirs... le Manège... ils semblent faits de la même matière. Fixés par des lois que seul notre conscience s'invente. Regardez à quoi ressemble les fous ici... déformés jusqu'à n'être que des amas instables, des résidus de sang et de haine... S'il s'agit de l'esprit qui fixe ses propres limites ici... alors il faut être prêt à tout... puisque tout devient possible.

- Cela recoupe avec ce que disait l'homme du train... "Il ne suffit pas de vouloir se transformer. Il faut être persuadé de l'être déjà. Et ça... ça n'est possible que chez les fous."

- S'agit-il du même être imaginaire à qui vous parliez sur les rails ?

- Oui, je... c'est vrai... il faisait partie de mon esprit... j'ai du l'extérioriser...

- Et cette image de vous vous a dit la même chose que moi. Nous pensons donc la même chose. Si cela peut répondre à votre question concernant le Manège...

- Alors... il doit dépendre de qui l'emprunte...

Mais alors... si j'y vais seul... il n'aura pas la même forme que si les trois êtres défigurés me suivent...

- Laissez-moi y aller seul. Je dois... je veux comprendre...

- C'est hors de question. Vous n'aurez pas le cran d'y aller. Nous sommes là pour cela. Pour vous aider.

- Mais qui croyez-vous être, bon sang ? Un justicier de l'asile ? Qui vous permet de décider de la voie que les gens suivent ?

- Cela fait un moment que mes soeurs et moi ont été piégés ici...devant l'entrée du Manège... et ensemble, nous avons réussi à survivre à la folie ambiante. Nous ne voulons pas rencontrer d'autres personnes... d'autres désespérés... qui pourraient semer le doute en nous...

Les deux jeunes filles jettent un oeil vers nous, comme pour acquiescer.

Je prends ma respiration...


- Je suivrai ma voie. Quel que soit la vôtre. Un conseil : tâchez de faire de même.

Il semble aussi surpris par ma phrase que par mon coup de pied dans son tibia. Il pousse un râle et s'affaisse au sol. Cours ! Je prends facilement de l'avance sur les trois figures qui disparaissent déjà sous une volée de portes. J'en ouvre une autre... puis une autre... j'arrive dans un grand couloir vide, menant à une autre porte... combien peut-il encore y avoir de sas...

Je finis par arriver dans un hangar désaffecté qui ne semble avoir qu'une seule issue, juste sur le côté de la grande porte coulissante qui sert d'entrée à je ne sais quel véhicule. Sans doute à aucun... dans l'état où il est...




J'avance vers cette ouverture... elle mène petit à petit dans un intérieur plutôt différent du décor que j'avais alors pu voir. Celui-ci semble en bois... un peu plus travaillé... Ceci dit, je suis toujours perdus dans des petits couloirs qui vont finir par avoir ma peau. Soudain, quelque chose me coupe dans ma réflexion. Un bruit. Un bruit de pas. Je suis suivi...

Je me retourne... il y a quelque chose qui sort de l'obscurité... qui vient du hangar...

Quelque chose... ou quelqu'un...

Dès que je me retrouve seul... je rencontre à nouveau des monstres, des déjections humaines... j'ai l'impression de les faire apparaître moi-même... Celle-ci diffère des autres... c'est une femme... elle marche à l'envers, sur les mains... elle laisse virevolter les moignons qu'elle a en lieu et place du pied... Et cette peau écailleuse... on dirait celle des "foetus arlequins", atteint d'ichtyose... Cette peau, recouverte de kératine et de crevasses saillantes... elle semble prête à craquer à chaque seconde qui rapproche cette chose de moi...




- Vous... vous m'entendez ?

3.17.2005

Séq. XXXIII

Le grand brun m'agrippe fermement le poignet tandis que la fille à la caméra me relève par les aisselles.

- Hé, je peux me relever seul ! Et concernant votre idée d'aller au Manège... Ca se fera sans moi. Je sais ce qu'on y trouve, et je n'ai nullement envie d'y aller. Je ne suis pas encore taré.

- Oh ! Vous ne sauriez faire autrement. Ici tout le monde est taré. Je suis taré. Vous l'êtes.

- Comment savez-vous que je suis taré ?

- Il faut croire que vous l'êtes ; sinon vous ne seriez pas venu ici.

Les trois me dévisagent à présent. Je n'avais pas encore vu le visage de l'autre soeur de près... elle a, comme les deux autres, un élargissement du visage qui donne à cette famille à la fois une marque de distinction et de discrimination...



- De plus, cela fait un moment que nous vous suivons, et si votre comportement vous laisse croire que vous êtes encore sain d'esprit... permettez que nous en doutions.

- J'ai eu quelques crises de violence... mais constatez par vous-même... je suis redevenu maître de mes gestes... je... je vais nettoyer ce sang...

- Maître de vos gestes... il y a de cela un instant vous régliez le compte d'un inconnu en lui fourrant votre poing au fond de la gorge, pour frapper le tout contre le sol. Quelques temps avant... nous vous avons entendu vous mutiler et vous frapper tout seul. Et tout ce chemin sur ces rails... à parler dans le vide...

- Je parlais à un type... un squelette... caché sous un linceul... vous n'avez pas du le voir... il faisait très sombre... il se fondait dans le noir...

La fille brune a posé sa caméra. Elle reprend la conversation...

- Allons... Nous vous avons rencontré à la sortie du train. Nous savons différencier deux personnes par rapport à un homme parlant seul à voix haute, en se cognant parfois au sol, ou contre les murs... à plusieurs reprises même. Vous vous êtes énervé sur le quai abandonné... vous avez même tendu la main dans le vide...

Laissons le temps à l'information de parvenir au cerveau... l'homme du train n'a jamais existé. Je regarde mes mains... Elles sont rouges... Ce rouge... c'est mon sang...
Ma tête tourne... je croyais être encore sain d'esprit... je... je suis déjà atteint... je perds l'équilibre... mental... physique...

Je tombe... des bras me rattrapent...


Le morceau de joue que j'ai cru arracher dans le noir... je constate avec amertume qu'il ne s'agit que de la pièce manquante à mon biceps brachial droit... Je ne ressens même plus la douleur... J'essaie de me la remémorer... la folie a du s'insinuer en moi comme un virus... a trop vouloir s'en protéger... on la contracte...



Je regarde celle qui soutient... elle serait plutôt jolie, sans ce masque punitif... oh, et puis elle est déjà jolie... je n'ai plus de comparant suffisant pour parler de tares... Ici, c'est moi qui suit anormal... mais je me rends compte que je m'adapte très bien à la folie ambiante... un peu trop... depuis combien de temps suis-je en train de délirer... l'asile est-il aussi grand qu'il n'en a l'air... qu'est-ce qui est réel... qu'est-ce qui ne l'est pas... ou plus...

- Il est bon pour un aller simple au pays des merveilles. Allons-y maintenant.

Le grand frère me prend l'autre épaule tandis que la brune ouvre la marche. Je veux bien marcher aussi... nous sortons par un conduit que je n'avais même pas remarqué, un peu plus loin à droite de la cave. Un couloir plutôt bien éclairé.

La rédemption...

3.16.2005

Séq. XXXII

Cette porte n'existe pas non plus... c'est étrange, ces obstacles fictifs...comme si tout l'asile était ouvert... du moment que l'on tente de franchir ses barrages...

Juste sur ma droite... une petite cave protégée par des barreaux en fer... je n'ai qu'à les passer aussi... je vais rejoindre les voix..



Le choc sur le crâne n'a d'égal que la surprise de tomber sur une vraie porte. Apparement, on cherche à se protéger de l'extérieur... Les voix se sont tues. J'entends quelques chuchotements, puis plus rien.

- Il... il y a quelqu'un ?

Les voix... elles sont derrière moi. Dans le noir. Je jette un regard à gauche, puis à droite. J'ai à peine le temps de me retourner - juste le temps d'encaisser un formidable coup de pied dans le bas-ventre. Je m'écroule lentement, sur les genoux. Est-ce à mon tour de finir en chair à pâtée... Encore un coup... sur la nuque... je m'écroule... je ne peux plus bouger... je me sens porté... enroulé...

Pris au piège...




Je rouvre les yeux peu à peu... je tombe nez à nez avec une jeune fille en train de me filmer. Une caméra... ici... Mais ça n'est pas le plus remarquable. Le visage de la fille... .il a quelque chose de désagréable... de malsain...ses yeux ne sont pas symétriques... ni le reste, d'ailleurs... en jetant un coup d'oeil à gauche et à droite, je m'aperçois qu'elle n'est pas seule. Elle est agenouillée juste au-dessus de moi. A ses côtés, deux autres personnes - Un homme et une autre adolescente - possédant visiblement les mêmes tares qu'elle. Cela confirme ce que m'avait dit l'homme du train... A propos des gens difformes...

- Ou... ou suis-je... Qui êtes vous...

- Questions stupides. Vous êtes sur notre territoire. C'est déjà trop. C'est quoi, ce sang ? Est-ce le vôtre ? Etes-vous blessé, ou meurtrier ?
C'était la voix de l'homme. Réponse aussi inattendue que désobligeante... je préfère ne pas relever...

- Je... je ne sais plus trop... je ne vous veux aucun mal... je... je cherche des bébés... non, une ville... je ne sais plus... je suis perdu... et arrêtez de me filmer, je vous prie...

- Je ne vous filme pas, je vous scanne. je cherche une trace de manipulation cérébrale.

- Je vous demande pardon ?

- Certaines personnes ici semblent avoir totalement perdu la raison. On dirait des carcasses sursautant sur un courant de dix mille volts. Elles doivent être manipulées par des forces extérieures pour être aussi résistantes à la douleur... et j'ai bricolé la caméra pour qu'elle détecte toute trace d'onde, quel que soit leur type.

- Oui... on appelle ça des Supplicants... Aucun rapport avec une manipulation d'onde... il s'agit seulement de gens qui ont perdu la raison...

- Les résultats des scans m'ont montré le contraire. Dans votre cas, par exemple. L'image n'est pas très nette... je vois quelques signes... tout est confus...

Qu'ils sont laids avec leurs visages étirés... j'arrive même à me mettre d'accord avec la pensée eugéniste... ces gens n'ont pas leur place au paradis...

- Hypoplasie médiofaciale. Dieu a décidé de gâter notre famille. Il a offert trois enfants à notre mère... et à nous, il nous a offert cette déformation. Mes soeurs vous dégoûtent... sachez que vous nous dégoûtez tout autant... n'imaginez pas que vos massacres s'effacent dans les méandres de ces lieux...

Je suis allongé sur le sol, dans leur petite cave. Je peux vaguement voir deux matelas ainsi que quelques caisses en carton. L'éclairages se résume à une ampoule fixée au plafond. L'air est plutôt humide et frais. Malgré cela, le sang continue à réchauffer mes membres souillés...

La première soeur a posé la caméra tandis que la seconde s'assoit sur un des matelas posé à même le sol; Elle commence à caresser ses longs cheveux blonds, tout en prenant la parole.

- On en fait quoi ? On l'emmène au parc d'attractions ?

- Hé, bonne idée... J'irai bien faire quelques tours de manège...

Le manège...

- La route est longue... mais pourquoi pas. De toute façon, que peut-on faire d'autre d'un fou pareil... il semble avoir quelques bouffées de lucidité entre quelques spasmes de démences... c'est très mauvais pour son moral et son psychique... autant tout détruire un bon coup...

- Que penses-tu de cela... on va te faire payer pour tes actes de violence. Tu auras le chemin pour penser à ce que tu as fait... et concernant ta rédemption... on s'en charge.

Mais qui sont-ils... ils font la justice eux-même... je devrais me défendre... mais ils connaissent un chemin pour le manège... depuis le temps que je voulais voir cet endroit... je les tuerai une fois là-bas... oui, c'est mieux ainsi...

3.15.2005

Séq. XXXI

Là, sur la gauche. J'ai vu quelqu'un bouger !



On dirait une cellule, sans barreaux. Apparemment, il ne souhaite pas sortir de lui-même. Va-t-il falloir que j'aille le chercher...

- Non, ne m'approche pas ! Bordel, je dois me réveiller... Va-t-en ! Laisse-moi !

Un homme, tout ce qu'il y a de plus normal. Il est emmitouflé dans un grand manteau noir et cache des yeux remplis de larmes sous une paire de lunettes tordues. Il semblerait que ça ne fait pas longtemps qu'il est là. Il croit encore être dans son lit...

- Viens... ne te réveille pas... goûte à mes plaisirs... reste parmi nous... continue à rêver...

La peur suinte de son visage. Il panique, il se recroqueville dans l'angle au fur et à mesure que je m'approche. Il me fait penser à moi... lorsque je suis arrivé... tremblant devant quelques pathétiques bébés...



Je jette mon bras en avant, tentant d'agripper son poignet. Mais un réflexe d'autodéfense de sa part fait qu'il reçoit le coup en plein visage. Je profite de la confusion pour lui bloquer les avant-bras entre mes genoux. Ainsi tenu, il ne peut plus me résister...

Je peux enfin jouer.


Cette fois, j'ai le plaisir de voir ce que je fais. Du sang sur les mains, en l'air, partout. Des coups d'ongles, des morsures. Ses cris me déchirent les tympans... si je pouvais lui retirer les cordes vocales... Tiens, l'idée n'est pas mauvaise... il suffit d'ouvrir la bouche... un peu plus... l'élasticité de sa peau ne me le permet pas. Je vais devoir tout casser... un craquement de mâchoire. Ca y est, ma main rentre. Elle est aussitôt repoussée par un bouillon chaud et urticant venant du fond de l'estomac. Réflexe corporel... encore une victime de la chair... Ainsi tenu, une main autour du cou et l'autre à l'entrée de l'oesophage, il fait moins le fier. J'espère qu'il ne continue pas à penser qu'il rêve, tout de même... Oh, et puis... il ne m'amuse plus...

Je n'ai qu'à lui fracasser le crâne au sol. J'enlèverai ma main souillée par la même occasion. Mon geste est si violent que sa tête explose littéralement par terre. Son corps... il bouge encore... Tout est carmin autour de moi...



Ma main... ma main droite fume légèrement. Elle se fait ronger par les sucs gastriques. Ca picote... ça n'est pas agréable... Ce... qu'ai-je... fait...

Quelques pas en arrière...

bon sang, qu'est-ce que je viens de faire...

J'ai l'impression de re réveiller peu à peu... j'ai massacré un homme... pour le plaisir... et qu'est-ce que cela m'a apporté... rien d'autre que de la saleté, de la souillure... et un sentiment égoïste... coupable...

Je lève les yeux aux ciels. La lumière m'éblouit... qu'est-ce que c'est... je me sens observé... comme un lion en cage... ou plutôt un rat de laboratoire...

J'ai honte de mon geste... je vais continuer ma route... mais je ne sais pas... je ne sais plus pourquoi... je vais faire comme si de rien n'était... Un monde sans conséquences, c'est un monde rempli de remords... Je l'apprends à mes dépends...

Et si je croise d'autres fous... que peut-il bien arriver...

Et si je croise des gens perdus... dans cet état... Les mains dégoulinantes, les vêtements en loque... avec le poids de deux massacres sur le dos...

Ma route s'arrête devant une porte grillagée. Les voix... je les entends à nouveau. Bien qu'elles soient très confuses, j'arrive à discerner au moins trois personnes. Les voix proviennent de quelque part plus loin derrière la porte. Je n'ai qu'à la franchir...

3.14.2005

Séq. XXX

J'ai bien fait de rester seul. C'est si bon de se sentir à nouveau vivre. Pour la première fois depuis que je suis tombé ici, je me sens exalté. Je crois que je viens de fracasser le crâne de l'inconnu contre le sol. J'ai entre mes mains quelque chose qui s'apparente à un cou. Je n'ai plus qu'à frapper, frapper encore. Des goutelettes de sueur se mélangent avec le sang versé dans le combat. Je le sens s'accrocher, déchirer mes vêtements... mais que croit-il faire... Je joue le jeu de la démence, et je gagne. Il essaie de m'ouvrir la peau avec ses ongles, je crois. Ca me brûle un peu partout. Mais toutes ces sensations se mélangent avec l'adrénaline pour faire en moi l'effet d'un cocktail explosif. Qu'il hurle, qu'il s'arrache la gorge... Je crie plus fort que lui. Il n'est plus que matière vivante. Lambeaux. Mes coups d'ongles couplés à ses convulsions font jaillir de son torse une multitude de plaies d'où s'échappe l'hémoglobine en filets, se faufilant sous mes doigts....

J'avais besoin d'exorciser. Je crois que je suis arrivé à mes fins...


Il ne se défend plus... je l'entends remuer comme un poisson hors de l'eau... Je me relève peu à peu... je suis essouflé... je m'essuie le visage et les bras avec ce qui me reste de mes vêtements... Bon sang, quelle libération...

Un grand coup de pied à l'aveuglette, et je reprends ma route. J'avais entendu des voix, me semble-t-il... Si je trouvais un peu de lumière par ici...

Mon pied trébuche. Je me serai écroulé de tout mon poids sur le sol si je n'avais pas été retenu par les marches d'un escalier dissimulé dans le noir. Je prends un angle en pierre juste sur l'arcade... Un peu de sang en plus ou en moins...

Tiens, il y a de la lumière dans la volée de marches suivante...



Les murs sont sales, puants... mais ça n'a plus d'importance. Maintenant, seule ma survie compte. Et elle passera par beaucoup de distractions. Souffrir... se mutiler... les habitants de l'asile n'ont rien compris... il faut savoir s'amuser...

Comme ce type, juste devant moi. S'il savait ce qui l'attend, avec sa tête bizarre et ses bras tout blancs... Je cours vers lui. Hé, il repart ! Je finis de monter l'escalier en courant pour tenter de le courser dans le couloir délabré qui s'offre à moi. Par où est-il parti...

Là ! sur la gauche. Dans un petit coin noir, derrière les tuyaux. Je ne l'aurai jamais vu si ses yeux ne l'avaient pas trahi. Ils reflètent la lumière de l'ampoule...

- Sors de là ! N'aie pas peur... Viens... Viens partager ta douleur... je suis là...

Les yeux s'éteignent. Il s'efface littéralement de sa cachette !

- Reviens !

Tant pis. Je trouverai quelqu'un d'autre... j'aimerai me défouler à nouveau... ça m'a fait le plus grand bien... mais je suis déjà en manque...

Je cours à travers les couloirs. On dirait un labyrinthe... des portes de partout... je n'ai aucune idée d'où je suis, et je m'en fiche pas mal... je n'ai qu'à continuer tout droit... c'est amusant, le plafond est clairsemé par des vitres laissant passer une lumière... sauf qu'il n'y a pas de ciel ici-bas... mais je n'ai pas envie de lever les yeux. Je n'ai plus qu'une seule envie. Tuer. Du moins faire semblant.

3.13.2005

Séq. XXIX

J'ai de plus en plus de mal à le voir. Il se fond dans les ténèbres environnantes. J'évite de le quitter des yeux, de peur de le perdre définitivement de vue.

La lumière augmente peu à peu... Ceci dit, mes yeux sont suffissamment habitués à l'obscurité pour se permettrent de parfaitement voir le quai. Il se résume à une plateforme en ruines d'une quinzaine de mètres carrés incrustés dans le mur. Deux portes y ont accès, l'une d'entre elles étant fermée. J'escalade le muret séparant les rails du sol.... Je n'ai pas remarqué sur le coup que ce dernier n'est en fait qu'un amas de détritus. Je marche sur des bris de verre, des câbles, des planches... Ma route est rapidement stoppée par des câbles venant du plafond ainsi que par
diverses poutrelles traversant le quai de part en part. Tout est déchiqueté, démoli.



- Tout ça me semble abandonné depuis fort longtemps... êtes-vous sûr de votre route...

- Oui. Sans conteste. Si vous vouliez bien me venir en aide pour escalader le muret, je vous en serai reconnaissant.

Bon sang, je l'avais oublié, lui et sa cécité. Je reviens sur mes pas et lui tend ma main. Il l'attrape de ses doigts squelettiques à travers son linceul. J'ai l'impression de d'extraire une part d'obscurité à ce lieu désaffecté... Il se relève sans encombre, et me dit avec beaucoup d'assurance :

- Ce qui se trouve derrière la porte fermée n'est pas ce que nous cherchons. Continuons plutôt dans le couloir de gauche.

- Et qu'y a-t-il derrière la porte de droite ?

- La réponse ne dépend que de vous. Mais pour le bien de tous, ne l'ouvrez pas. Ai-je été clair ?

Quelle prétention... mais que sait-il de tout cela... enfin.. s'il veut qu'on lui obéisse...

J'aurais aimé emprunter le couloir de gauche. Mais quelque chose m'en empêche. Il y fait très noir... et j'ai comme l'impression qu'il y a déjà quelqu'un à l'intérieur. Quelqu'un qui attend.

- Dites-moi... est-ce qu'il y a un autre moyen d'aller à notre but... je n'aime pas ce passage...

- Je ne l'aime pas non plus ; et pour tout vous dire il existe bien d'autres moyens d'y parvenir. Mais il est bien trop tard pour revenir sur notre décision.

J'étais à deux doigts de le faire... mais là, je ne peux plus. Les ténèbres viennent de sursauter. Une forme est apparue à l'entrée du conduit... Vaguement humaine... un visage trouble, indéfinissable... et deux manches blanches... voilà tout ce qui ressort du noir qui le régurgite peu à peu...

- Quelqu'un ! Là ! Il me regarde !



Je deviens paranoïaque. Mais il me met très mal à l'aise... il ne bouge plus...

- Mais allez-vous arrêter une bonne fois pour toutes de vous affoler sans cesse ? Gardez votre sang-froid. Ce lieu est tout sauf hospitalier, aussi serai-je dans l'obligation de vous sommer de retrouver votre calme, à moins que vous ne préféreriez devenir fou ici et maintenant.

- La ferme, bon sang ! Je n'en peux plus... il a... il a disparu...

- Bien entendu qu'il a disparu. Et dans quelques minutes vous allez le revoir et me refaire la même scène. Cela va-t-il durer longtemps ?

De quoi parle-t-il ? Je n'ai jamais vu cet homme auparavant...

- Oh, vous ne devez pas me croire. Mais à ne pas les voir j'ai appris à ne pas les oublier. Ils vous suivent, ils vous observent, vous épient. Puis ils disparaissent. Ils s'effacent de vos souvenirs. Puis ils reviennent. Il est de mauvaise augure que d'en avoir un à ses trousses.

Le voilà qui délire aussi. Je ne comprends plus. Je croyais qu'il était encore sencé... mais je ne suis même plus son discours. Et puis... il m'a amené dans ce coin tordu... Je ne sais à quoi m'attendre à présent... je ne crois plus en rien... si j'arrive à prendre assez de recul sur tout cela... j'arriverai à penser que plus rien n'a de sens... plus rien n'a d'intérêt...

- Ainsi donc vous vous déclarez nihiliste...

- Vous avez l'impertinence suffisante pour lire dans les pensées des gens ?

- Je ne suis pas magicien... vous parlez tout haut... vous parlez tout seul...

-Laissez moi, bon sang. Je ne veux plus vous voir. Je peux très bien continuer sans vous. Adieu !

- Vous avez besoin de moi. Ne serait-ce que pour vous indiquer la route...

- Quelle route... nous parlons d'un but alors que vous n'avez aucune idée d'où nous allons... bon sang, je ne sais même pas pourquoi je vous ai écouté depuis le début. Vous ne m'avez apporté que des emmerdes... c'est vous qui avez besoin de moi... qui me suivez... lâchez-moi... débrouillez-vous tout seul... allez crever dans votre Manège... je n'en ai plus rien à cirer...

- Vous me faites honte. Enfin, s'il faut que votre raison vous abandonne maintenant. C'est notre lot à tous, après tout... dites-moi juste une chose, et je vous quitte : avez-vous vu quelqu'un dans le couloir à l'instant ?

Il est complètement malade. Il était avec moi, il a bien vu qu'il n'y avait personne avec nous. Mais pourquoi cette question ?

- Croyez-vous que j'aie des hallucinations ? Il n'y a pas un chat avec nous. Gardez vos stupidités avec vous. Je saurai m'en passer.

Je suis plutôt fier de m'être débarassé de cet être si hautain. Sans me retourner, je prends le tunnel sombre qui prend peu à peu des allures gigantesques au fur et à mesure que l'obscurité englobe tout sur son passage. Je me retrouve après quelques virages dans le noir complet. J'entends le silence. J'entends mon coeur battre, j'entends quelques voix. Il s'agit d'un acouphène. Ou d'un souvenir. Non... inutile de se mentir... j'entends bel et bien des voix. J'aurais pu prendre le temps de chercher à savoir d'où elles venaient, si je n'avais pas pris ce formidable coupe de poing sur la tempe. Quelqu'un s'est jeté sur moi. Je ne l'ai pas vu, pas entendu. Mais il semble furieux. Dément. Supplicant.

J'essaie de me défaire de son emprise. Impossible. J'encaisse des coups, des morsures. Des petites étoiles colorées tournent autour de mes yeux. J'essaie de frapper... en vain. Il grogne, il bave.... Bon sang, il va me casser le bras ! Je dois le retenir... il s'est agrippé à moi comme une tique à son... Mais oui, j'ai compris ! Une tique... un parasite... il veut mon corps... il veut m'absorber...

Je ne le laisserai pas faire.

Cette fois, c'est moi qui hurle. Je suis passé à l'attaque. Je le frappe de toutes mes forces. Je sens des lambeaux de peau se décrocher à chaque fois que je lui agrippe le dos. C'est un corps à corps à l'aveuglette. Puisqu'il aime mordre... Je crois que j'ai coincé une de ses joues entre mes deux mâchoires. Je n'ai plus qu'à tirer. Un coup sec. C'est amusant, le sang réchauffe mon visage. Il est moins résistant que je le pensais. Son énergie vient du fait qu'il ne craint pas la mort. Il ne sait même pas qu'il en est dispensé. Mais moi, je le sais. Et je tiens à lui faire comprendre. J'ai attrapé un de ses bras. Je n'ai plus qu'à le tirer. Dans un sens, pour trouver l'articulation. Puis dans l'autre sens. Plus fort. Encore un peu...

Un craquement, un hurlement. Je viens de lui déboîter le bras. Et même dans le noir complet, je sais qu'il peut me voir sourire.

3.12.2005

Séq. XXVIII

Le train est passé et est reparti aussi vite qu'il était venu. Le silence reprend place...

L'aveugle... il a du se faire percuter... Je me relève, j'éponge mes lèvres ensanglantées...

- Vous revoilà ! J'ai bien failli vous perdre. Il serait temps de reprendre la route, au lieu de trébucher partout.

Un choc dans mon esprit.

Non... dis-moi que je j'ai pas entendu... dis-moi que...


- Dites-moi... que vous plaisantez... vous cherchez à m'effrayer...

- Je n'ai cure de vous effrayer. J'aimerai avancer, voyez-vous. Il y a des rames qui continuent de circuler sur cette voie. Le mieux serait d'abord de trouver un endroit plus sûr. Là-bas, nous aviserons.

Une fois de trop. Il a l'air on ne peut plus sérieux. Mais moi, je craque. Je ne... non... tiens le coup... ça n'est pas le monde qui flanche... c'est toi... J'ai besoin de hurler... un grand coup...

Mon cri est si fort que je l'entends résonner pendant plusieurs secondes après m'être essoufflé. L'homme du train parut plutôt surpris par cette soudaine crise de nerfs.

- Bon sang, Tempérez-vous ! Nous êtes en train de chuter... ne vous laissez pas abattre... rien ne peut vous effrayer ici. Continuez à me suivre, et tout ira bien.

Oui, c'est cela, et dans quelques secondes le train devrait revenir, je vais passer dessous, et je vais me retrouver dans la même situation qu'avant, et ainsi de suite ?
Dois-je vraiment rester sain d'esprit devant tant de mauvaise volonté de la part de mon inconscient ?

N'ai-je pas entendu quelque chose derrière ? Un frémissement... En me retournant, je ne vois que les murs poussiéreux qui s'enfoncent dans l'obscurité. J'allais détourner la tête... mais quelque chose a changé. Quelque chose... a apparu.

Là-bas, au fond du tunnel. A peu près là où je venais de me relever. Une silhouette indéfinissable, avec une tête inappropriée, changeante, malsaine. Seules deux manches blanches reflètent la pâleur du couloir.

- Là ! Quelqu'un nous suit !

Je regarde le type voilé se retourner. Mais le temps que je regarde à nouveau... plus personne. L'obscurité, et rien d'autre...

- Quelqu'un... enfin j'ai cru voir... une silhouette...

- Vous perdez la raison, mon cher. C'est triste à dire mais c'est inévitable.

- J'ai peur... j'ai peur de ma folie... j'ai peur de ce qui m'attend...

- Courage. Nous sommes bientôt arrivés. Vous allez pouvoir retrouver un endroit familier.

Derrière moi... c'est des pas que j'entends à présent. Bien sûr qu'il n'y a personne. Mais je les entends quand même. Je crois que j'entends des chuchotements... des petits rires... comme si toutes les démences me suivaient à tâtons, juste assez loin pour que je puisse les voir... je me sens si mal... je sue de tous mes pores... comment peut-il être aussi calme...

- Nous arrivons à une station. Gardez votre calme, il va falloir la traverser, et je ne sais pas plus que vous ce qui nous y attend.

3.10.2005

Séq. XXVII

- Attendez ! Dans ce cas, dites-moi comment cette feuille a fait pour se retrouver ici !

- Qu'est-ce que c'est ?

J'avais oublié qu'il était aveugle. Il doit pouvoir ressentir les gens... mais il ne peut pas voir le monde qui l'entoure...



- Un plan. Enfin je crois... il y a des dizaines d'inscriptions, des gribouillis. Des flèches en tout sens... et le symbole pi qui réapparaît plusieurs fois. Je crois que le train y est représenté... il y a un grand cercle qui se termine aussi sur une flèche... sur un tourbillon... c'est très confus...

- Allons... un plan. Qui serait assez résistant pour faire tout le tour de l'asile... assez prétentieux pour en fixer les limites... assez sain d'esprit pour tout mettre sur papier...
Comment voulez-vous faire le plan d'un lieu sans début ni fin, sans passé ni futur... mais où vous croyez-vous... dans un pays étranger ? Dans un monde parallèle, peut-être ?

- Ce monde... vous me l'avez décrit comme un refuge... il doit bien exister quelque part...

- Dans votre esprit dément, oui ! Vous cherchez des explications de midi à quatorze heures alors que la réponse est sous votre nez. Vous êtes déjà fou... Vous avez eu le malheur d'accepter l'asile comme votre nouvelle réalité... Je vous vois douter à nouveau... mais n'ayez crainte que l'asile ne s'efface ; il est mu par une force qui lui est propre... il restera autour de vous tant que faire se peut... Depuis le début, vous êtes sur la mauvaise piste... ne cherchez pas un objectif... il n'y en a pas, et c'est cela qui vous perd. Cherchez le commencement...
Ici, il vous faudra remonter la rivière jusqu'à la source...

N'est-ce pas ce que nous faisons en ce moment même, sur ces rails ?

- J'aimerai... j'aimerai me rappeler. Ce qu'il y avait avant... j'ai l'impression que peu à peu je retrouve quelques traces du passé... ces notes... la ville...

- Quelle ville ? Il n'en a jamais été question.

- Un autre rêve... sur les rails... je crois que j'ai vécu deux choses à la fois... l'une étant la conséquence de l'autre... sauf que... la conséquence a eu lieu avant la cause... J'ai perdu la raison pendant un moment... puis j'ai trébuché, ce qui aurait dû être la cause de ma crise... mais passons... j'ai cru voir le charnier... j'ai rencontré des êtres aux moeurs discutables... c'est là que j'ai trouvé cette feuille. J'ai alors emprunté un escalier... un escalier gigantesque... et là haut... à l'étage 141... je suis tombé, et j'ai vu cette ville... immense, vide, baignant dans un calme troublant...j'ai cru mourir... et puis j'ai atterri. Sur ces rails...

- Surement votre inconscient qui panique. Il lutte contre votre conscience... il tente de montrer qu'il y a autre chose. Que tout n'est pas perdu. Vous devriez peut-être retrouver cette ville. Vous semblait-elle familière ?

- Oui, je crois. Elle -

Un crissement, deux phares, un train sortant de nulle part. Là, devant nous. Trois mètres nous séparent tout au plus.



A peine le temps de réagir. Je me jette au sol, m'ouvrant la lèvre par la même occasion. Les wagons s'enchainent à toute allure juste au dessus de moi. Tout tremble. J'entends le bruit de soupape venant de chaque rame, j'entends les roues frotter l'acier, j'entends les boulons résister à la pression exercée par les tonnes de fer et de métal hurlant à quelques centimètres de mes oreilles.

Quelque chose différait du train habituel. Le cabine conducteur n'était pas condamnée... il y avait quelqu'un à l'intérieur.

Tout ce que j'ai pu voir de du conducteur se résume à deux manches blanches.

Séq. XXVI


Je ne vois pas le sol. Il fait trop sombre pour mon oeil fatigué... Vais-je finir cette chute... Je vois le pied de l'immeuble d'où j'ai glissé. Ca y est, c'est fini.

Un éclair.



Un milliard d'images superposées. Moi, mon existence réelle, mon expérience. Avant d'arriver ici. Je vois tout, je vois ma naissance, mes amis, d'innombrables personnes familières. Des lieux, des centaines de lieux. L'inconscient en plein orgasme. Je vois des gens normaux, du moins tel que je pouvais définir la normalité à l'époque. Je me souviens de tout. Les portes de ma mémoire ont volé en éclats. Je -

Les ténèbres.



"Des cendres aux cendres, de la poussière à la poussière."



Non... je ne suis pas mort. Je ne suis même pas blessé. Je rouvre mon oeil lentement... il me semble que quelque chose a changé. Mon champ de vision... s'est élargi...
J'approche mes mains de mon visage... Mes mains. Elles n'ont pas de cicatrices, pas de blessures. Elles sont comme avant. Je touche mon visage... deux yeux, un nez, une bouche. Je crois halluciner. Je ressens une douleur dans mon dos. Je suis allongé sur quelque chose de très dur. Je me relève... je suis sur des rails. Les barres métalliques s'enfonçaient dans ma colonne. Mon dos est redevenu sensible. Tout mon corps est revenu...

Ai-je rêvé tout cela ? Ou suis-je ?

Je dois tenter de me rappeler... la ville... elle était devant moi, j'en suis sûr. Je suis tombé... j'ai vu quelque chose... je n'ai le souvenir que d'une certitude : cette ville... elle s'apparente à un de mes souvenirs lointains... le reste... je ne m'en rappelle plus...


Et même avant cela. Les... les démences. les ai-je rencontrées ? Mon corps... mon corps m'avait abandonné... j'essaie de remonter dans...

- Vous revoilà ! J'ai bien failli vous perdre. Il serait temps de reprendre la route, au lieu de trébucher partout.

- Je... je ne me sens pas très bien. Peut-on s'arrêter un instant...

Il paraît exaspéré, même caché sous son linceul.
- Il y a des rames qui continuent de circuler sur cette voie. Le mieux serait d'abord de trouver un endroit plus sûr. Là-bas, nous aviserons.

- Je vous suis...

Cette fois-ci, plus question de le perdre de vue. Je le suis à la trace. Je me demande quand même... à quel moment suis-je tombé... quelque chose cloche... car je n'ai suivi l'homme du train qu'après avoir perdu mon corps... Ca ne tient pas la route... les deux évènenements se chevauchent... comment ai-je pu commencer à rêver avant même d'être tombé... deux cauchemars se superposent... Aurai-je vécu dans deux états de conscience en même temps...

- Dites-moi... Ai-je perdu mon corps...

- Je vous demande pardon ?

- Mon corps... il y a de cela quelques heures... il m'a quitté... j'étais dans le même état que vous... c'est là que je vous ai revu... j'ai revu l'artiste difforme... j'ai vu le charnier...

- Ne dites pas n'importe quoi... nous marchons sur ces rails depuis que nous sommes sortis du train. Ce dernier n'a même pas redémarré depuis.



Ainsi ma chair ne m'a jamais trahie... je n'ai jamais revu le géant... je n'ai pas emprunté ces escaliers... je n'ai pas vu cette ville imaginaire... Ces cannibales psychotiques du charnier... ils se disent "démences"... n'est-ce pas là un beau nom pour mes propres deliriums...
Je reprends mon rythme, à quelques pas derrière lui, glissant mes mains dans mes poches.

Dans mes poches.

Dans une de celles-ci, la feuille gribouillée.

Selon ses dires, je n'ai fait que de délirer depuis que nous sommes sortis du train.

Et dans mes mains, un souvenir de voyage.

3.09.2005

Séq. XXV

Il n'y a pas trente-six possibilités. Continuer à monter...

Je dois me rappeler ce que l'on m'a dit à propos du Manège. Un raccourci... un lieu qui rend fou en très peu de temps. Je me demande bien ce qu'il peut y avoir là-bas... et plus secrètement, j'espère bien le savoir tôt ou tard... simple curiosité. Je tiens tout de même à rester maître de moi-même. Je ne comprends pas l'emploi de ce procédé, pas plus que je ne comprends comment on peut arriver à se suicider. Dans les deux cas, il s'agit de fuir devant l'épreuve... d'abandonner devant les difficultés... quelle lâcheté... et comme l'homme du train me l'a démontré, son suicide ne l'a même pas libéré de ses souffrances...

J'espère ne pas être entré dans un escalier sans fin. Ca ne m'étonnerai même pas qu'il en existe ici.

Mes délires se révèlent infondés. Je vois une lueur à l'étage du dessus. Enfin quelque chose de concret... je grimpe les dernières marches me séparant de l'étage supérieur avec l'espoir de passer à autre chose. J'arrive sur un petit palier où se trouve une grande baie vitrée brumeuse d'où sort une lumière teintée de turquoise. A ma droite se trouve une porte fermée ainsi que la suite des escaliers montant.

En m'approchant de la vitre, je réalise qu'il y avait déjà quelqu'un en haut des marches. Etait-il là il y a un instant ? Un homme très silencieux, vêtu de noir avec deux longues manches blanches. Son visage semble anormal... suffisamment pour mettre mal à l'aise... mais pas assez pour savoir pourquoi...



Trois chiffres collés sur la glace annonçant sans doute le numéro d'étage : 141. Par rapport à où ? Au charnier ?

- Excusez-moi... savez-vous où nous sommes ?

Soit il est muet, soit il est aveugle, soit les deux. Il n'attache visiblement aucune attention à moi. Au moins il n'est pas agressif...

J'essaie de mettre ma main sur son épaule, mais une vibration de sa part semble avoir eu raison du contact physique. Je ne l'ai même pas vu bouger ; pourtant, ma main n'a pas réussi à l'approcher à moins de quelques centimètres. Je retente le coup... Pour voir son bras se déplacer sans même frémir. Est-il intouchable...

Il ne me sera pas d'une grande utilité... il est rivé devant la vitre, regardant au loin les vagues lueurs du paysage extérieur. Le paysage ! Des lumières ! On dirait les lumières d'une ville ! Bon sang, et moi qui croyait que cet univers était clos ! Il y a autre chose derrière cette vitre ! mais sa texture opaque m'empêche d'en voir plus...

Il faudrait que je puisse la casser ! Savoir, comprendre ! Je dois voir cela !

Il n'y a rien autour de moi que je puisse utiliser pour mettre mon idée en pratique. Je n'ai qu'à frapper dedans...

Un coup sec, suivi d'un bruit venant de mon dos. Je viens de me déplacer une omoplate. Quelle importance... vu l'état de mon corps... Je n'ai pas beaucoup d'élan. Je vais essayer d'en prendre en montant quelques marches de l'escalier ascendant.

Seconde tentative. La vitre a émis un bruit sourd, et mon thorax a perdu une côte. Je me décompose... Le verre doit être renforcé. Si je passais par la porte de droite... peut-être qu'elle mène à la ville...

141.

Si je suis au cent quarante-et-unième étage d'un immeuble, j'espère juste ne pas avoir à tout redescendre à nouveau...



Je franchis la première porte pour me retrouver dans un sas. Au fond... une seconde porte... celle-ci est blindée... surélevée par deux petites marches. J'ai trop attendu, j'ai perdu patience. Je fonce vers elle et l'ouvre d'une traite.

Regrettable erreur.

Derrière la porte... le vide. Pas de sol, pas de balcon. Et cent quarante-et-un étage plus bas, la chaussée. L'inertie et la gravité seront les deux responsables de cette seconde mort. J'ai maintenant la tête en bas. En guise de sol, les ténèbres. Et à la place du ciel, une ville morte, éclairée à certains carrefours. Du peu que je peux en voir, aucun habitant, aucun véhicule. Une ville sans raison d'être. Qui se rapproche vite. Terriblement vite.



J'aurai bientôt la vitesse d'une balle de revolver. Et d'ici quelques secondes, je serai en miettes.

3.08.2005

Séq. XXIV

Je m'approche de lui sans faire de bruit. Mon physique pourrait l'effrayer, je pense. Il ne me voit même pas...

Son visage... c'est son visage qui provoque ce malaise. Il est trouble... Insaisissable... Il semble animé de centaines de petits mouvements qui donnent à sa tête une imprécision dérangeante... Le reste du corps semble normal, vêtu de noir et surmonté de deux manches blanches.

- Vous m'entendez ?

Je réalise à quel point ma voix est déformée. Je ne la reconnais même plus.

Aucune réponse. Il semble pétrifié devant l'incandescence de la lampe. Je vais passer derrière lui... tant pis, je dois continuer ma route...

J'essaie de le frôler plus ou moins volontairement en le contournant. Son mutisme me surprend, comparé à l'énergie destructrice véhiculée par les habitants de l'asile que j'ai pu rencontrer. Peut-être est-ce sa manière de se sauver... l'enfermement... Je me retourne une dernière fois avant de me plonger à nouveau dans l'obscurité ; mais rien ne laisse présager qu'il fasse le moindre mouvement. Face à lui... face aux ténèbres... Je me sens seul...

Devant moi se dessine peu à peu l'embouchure d'un escalier. Et s'il remontait jusqu'au train... Je pourrais retrouver mon chemin... Il ne me reste plus qu'à monter, et à espérer.

Je monte sans encombre la première volée de marche. Puis la seconde. Puis la troisième. Je ne me suis pas posé la question... quelle est la hauteur de cet escalier... je commence à compter les marches. J'ai du en monter une trentaine. Je n'ai qu'à continuer... dix par demi-étages...

...

Je me suis perdu dans mes comptes. Je dois en être à environ trente-sept demi étages... peut-être quarante... mon corps ne ressent plus la fatigue... mais mon esprit est toujours sujet à l'ennui... je me laisse à nouveau emporter par mes réflexions... quel est le mieux à faire ? Rejoindre les bébés ou quiconque de non-hostile en ce bas-monde, ou bien chercher à en savoir plus sur cet être spectral qui m'a cité ce nom, "Pandemonium" ? Ca me laisse le choix entre ralentir ou accélérer mon échéance. La réponse logique est simple... mais une fois la logique dépassée... le problème se complique...

Des pas. Dans l'escalier.

Silencieux comme un chat, mais pas suffisamment. Quelqu'un me suit. Depuis le début, forcément, puisque je n'ai croisé aucune autre issue depuis. En revanche j'ai bien croisé quelqu'un...



Le personnage silencieux a quitté son point d'ancrage. Il monte les marches très rapidement... il est juste en dessous de moi...

Sa façon de marcher est pour le moins singulière. Il semble tout à fait détendu, et pourtant, il va plus vite qu'un enfant sautant les marches quatre à quatre. Des spasmes... Je le prends sur le fait. Il se secoue par instants... comme si tous les mouvements de son visage libéraient une formidable énergie dans son corps, le propulsant aussitôt un mètre en avant.

Il m'a vu !

Il s'arrête. Son regard vague croise le mien. Qui est-il... sa vue me glace le sang... son silence me crispe...





Il reprend finalement sa route, se secouant à nouveau pour rattraper son retard. Il va arriver à mon niveau... Bon sang ! Il a disparu !

Plus aucune trace de lui. Evaporé. Comment...

Derrière moi ! Quatre marches plus haut... le voilà qui reprend sa marche saccadée. Je ne l'ai absolument pas senti passer. J'en ai des frissons dans le dos.





Il va nettement plus vite que moi. Je l'aurai bientôt perdu de vue. J'aurais aimé connaître sa destination... Le meilleur moyen serait de le suivre...

J'accélère mon mouvement. Je saute les marches deux à deux. Seulement, il va encore plus vite. Plus je cours, plus il s'éloigne. Il sort de l'espace-temps... il s'échappe de ma mémoire... il s'annihile...

...

Je me réveille peu à peu. Je me suis assoupi en montant cet interminable escalier. Je n'ai bien aucune idée de combien de temps j'ai continué à grimper en dormant... Je me sens seul ici. Je n'ai croisé personne d'autre que ces cannibales détraqués dans le charnier depuis que je suis sorti du train. Peut-être suis-je dans un secteur inhabité, voire abandonné...


Je lève les yeux dans la cage d'escalier, espérant secrètement voir un rayon de lumière déborder d'un étage.


Rien.

3.07.2005

Séq. XXIII

J'essaierai de déchiffrer ça plus tard. Pour l'instant... le mieux serait de trouver un lieu plus fréquentable...

J'avance dans la pénombre... j'ai l'impression que le charnier n'en finit pas... s'il pouvait avoir une frontière... mais il ne semble même pas rattaché à l'asile...

Un son, devant moi. Un son que j'ai déjà entendu. Un cri. Un hurlement déchirant le silence d'un coup de mâchoire. Un Supplicant.

Que faire ? Il semble s'approcher. Je ne le vois pas. Mais je le devine... Mes veines gonflent, mon pouls s'accélère. Peut-être n'ai-je plus de coeur... mais le sang continue de faire son office. L'adrénaline monte. Mon nouveau corps s'emballe. Il tremble. Il a peur...

Il est à gauche, je crois. Peut-être à une quarantaine de mètres de moi. Je n'arrive toujours pas à le voir. Mais son cri est si déchaîné qu'il en fait trembler mes tempes. Ma tête me fait mal. Mais... si le corps n'est plus qu'une idée de l'esprit... je devrai pouvoir ignorer la douleur...

Là ! je l'ai aperçu !

Je n'ai vu qu'une vague silhouette passer, mais elle m'a largement dégoûté d'en voir plus. On aurait dit un insecte amputé par quelque jeux d'enfants. Mais cet insecte avait un visage humain... et une taille avoisinant les trois ou quatre mètres d'envergure.

Il revient !


Il ne court pas, ni ne rampe. Il roule, il se secoue en tout sens. Il a visiblement perdu tout sens de l'équilibre. Ses membres démesurés retournent de grandes mottes de chair à chaque mouvement. Il semble à la fois mal en point et dans un état de fureur absolue.

Je fais quelques pas en arrière... il ne m'a certainement pas vu. Mais moi, je l'ai reconnu. Le géant au bec-de-lièvre... Il ne produit plus de lumière. Il n'a plus de tablier. Il est devenu la finalité même de l'asile. La rédemption par la folie. Quelle pitié de le voir ainsi... Sommes-nous tous destinés à finir comme lui, esprits perdus à jamais, errant pitoyablement comme des bêtes attendant l'euthanasie...

Ma survie... je dois y penser... il est grand temps de partir... Mes oreilles sont endolories par les monstreux sons émis par la gorge du Supplicant. Il me fait trop de peine. J'ai presque envie de pleurer... Mais je ne dois pas m'apitoyer. C'était sa volonté d'aller au Manège...

Voilà une destination peu envisageable. Quand je vois dans quel état l'on en ressort... J'essaie d'y réfléchir tout en courant. Où aller ? Retrouver le train ? Se renseigner sur Pandemonium ? Si j'avais un but... Une raison d'être... Je pourrais éviter de simplement retarder l'échéance finale...

Une lueur lointaine fait renaître en moi tout l'espoir que j'avais alors perdu. Un cadre lumineux... Une porte ! La fin du charnier ! J'espère juste qu'elle ne mène pas là où l'on fabrique les Supplicants. En tout cas, je place toutes mes espérances en cette porte... Elle n'est plus très loin à présent. Je peux presque voir sa...



Là voilà qui s'ouvre... sur l'embrasure se trouve à présent une forme vaguement humanoïde, dénué de tête et de bras. La lumière derrière elle m'éblouit... Le temps que je frotte mon oeil... la silhouette a disparu. Au bruit, elle s'est enfuie dans le charnier. Qu'elle y reste...




Ma vue s'est considérablement dégradée depuis ma transformation. Cette blancheur me fait mal... j'entre toutefois en baissant mon regard vers le sol. Je fais bien puisque je n'aurais pas aperçu les marches qui se trouvent juste devant mes pieds. Un tout petit couloir qui mène à une unique porte coupe-feu... les murs sont sales, décrépis... Rien ne me laisse présager un quelconque accès au train par ici. On dirait plutôt des sous-sols...



J'ouvre la porte du bas en appuyant fortement sur la barre métallique qui se laisse finalement manipuler. Ce que je vois de l'autre côté du mur me fait sursauter. Je ne m'attendais pas à rencontrer quelqu'un ici ! Un couloir plus sombre que le premier... Doté d'un éclairage précaire composé d'une lampe hémisphérique ainsi qu'une autre lumière semblant venir directement d'un trou dans le mur de droite.

Et devant ces deux sources lumineuses se trouve une personne immobile... Fixant les ampoules sans mot dire...

Il parait plus humain qu'une démence... pourtant... il a quelque chose en lui qui me met mal à l'aise...

3.06.2005

Séq. XXII

La tension monte entre les différents protagonistes. J'ai alors l'occasion de voir le grand monstre de plus près... Sa tête est boursouflée de partout, recouverte d'yeux et de blessures suppurantes. Ses membres sont artificiellement rallongés par des prothèses métalliques, plongeant dans la chair pour en ressortir ensanglantées ou rouillées de l'autre côté. L'un de ses bras semble se terminer sur un moignon transpercé de lames, tandis que de l'autre pend une main amputée de trois doigts. Il est vaguement vêtu d'un pantalon déchiré de toutes part et d'un gilet agrafé à même la peau.
Un concentré de folie.

- Laisse-le partir... ça ne l'amuse pas, tu vois bien.

Je peux lire beaucoup de rage dans les yeux de l'apode à quatre bras... Les autres semblent rester en dehors du conflit. Il ont l'air habitué à cette scène...

- Redis encore quelque chose de ce genre et c'est avec toi que je vais jouer. J'arracherai tes dents une à une, j'ouvrirai ton ventre avec les ongles, je te ferai pleurer de tous tes yeux. Crois-moi, ça me fera beaucoup rire.

Etrangement, aucun rire ne vient souligner la phrase de celui qui semble le leader du groupe.

- Laisse-le partir. Joue avec moi si tu veux. Mais ne rate pas ton coup.

Le bond de l'apode est si vif que je n'ai même pas le temps de réaliser à quelle vitesse l'autre s'était préparé à l'attaque. Deux furies qui s'engagent dans un combat visiblement très sanglant. La raison semblait les avoir délaissé... il n'y avait plus que rage et hurlements au milieu du charnier. Même les autres monstres s'éloignaient peu à peu du combat. C'est bain de sang sur un monticule de cadavres. Une carcasse se vidant de ses organes dans un abattoir. Rouge. Noir. Rouge.

- Si tu veux partir, fais-le maintenant. N'espère pas la pitié de qui que ce soit ici. Et si tu tiens à savoir comment on nous appelle, parle seulement de "démences". Ca devrait suffire, je pense.

Je ne l'avais même pas remarqué à ma gauche, de par sa petite taille. Un nain difforme vêtu d'une bavette à fleurs, souillée de vomissements et d'hémoglobine. Il portait sur son visage un sourire bloqué par deux hameçons reliés à la base de la nuque.

Partir... par où...

Je me retourne. Je cours. Devant moi, un horizon de chair désossée. Comment retrouver les bébés... ou l'homme du train... n'importe qui de plus familier... fuir ces monstrueux charognards... Mais inconsciemment... ils m'ont donné leur physique... cette absurdité anatomique... je suis devenu un monstre...




Dans ma course, je perds quelques lambeaux de chair qui n'ont visiblement pas eu le temps de se fixer aux os. J'ai l'impression de me désagréger... Je m'éloigne peu à peu du massacre qui, au bruit que je peux entendre, semble maintenant rassembler toutes les démences à la fois. En me retournant à nouveau, je constate avec amertume que je n'avais pas tort. La scène de boucherie se situe à environ cinquante mètres devant moi maintenant. Je les regarde se mettre en pièces... ils s'entretuent en poussant des cris et des rires... pourtant, ils étaient encore dotés de parole. Ca doit être des ascendants Supplicants... ils ont presque l'air heureux de leur condition... des déchets humains... plus pathétiques que des hyènes... j'espère sincèrement ne pas avoir à les rencontrer à nouveau. Une chance que j'ai pu m'enfuir...

Mais je suis perdu à présent... je n'ai plus qu'à suivre une ligne droite... vers nulle part. J'essaie d'éviter tant bien que mal de piétiner les visages qui gisent sous mes pieds... je dois toujours me dire que cette chair est vivante... et qu'elle forme un tout avec notre âme et notre squelette...

Ainsi l'un est au dépend de l'autre... mais qui est le parasite de qui ? Après ce que j'ai vécu... je ne peux me résoudre à penser le corps comme esclave de l'esprit... Pourtant... il s'agissait bien d'une rébellion...

Je suis tiré de mes réflexions par quelque chose à moitié englouti par le sol carné. En m'approchant, je m'aperçois qu'il s'agit d'une bête feuille de papier blanc imbibée de sang. Ce n'est qu'en la retournant que je comprends pourquoi elle a attiré mon attention vers elle. Le verso est rempli d'inscriptions... la plupart d'entre elles ne sont que gribouillis compulsifs. Mais certaines parties semblent avoir un sens... très obscur à première vue...

3.05.2005

Séq. XXI


Qu'ont-ils fait de moi...

Ma nouvelle enveloppe... je suis un monstre... comme eux...

Ils piaillent autour de moi... ils sont si répugnants...





Ils semblent tous déformés à un point que je n'aurai pu soupçonner... la chair semble suivre le cours de leur imagination... Leurs extentricités fonctionnent, leurs nombreux membres aussi... Celui-ci a deux corps plaqués l'un à l'autre, dos à dos... celui-là doit avoir cinq ou six yeux tout autour de son crâne... le tout réhaussé de hameçons retenant une partie du visage à une autre. Le cyclope à deux mâchoires ! Ca me revient. Il devait surement faire partie d'eux...

- Qui... Qui êtes vous ?

- Quelle importance ? Quand on va voir les autres, tout ce qu'on entends c'est "Cours !" Alors on s'en fiche pas mal, non ?

C'était le type aux multiples yeux. Je remarque qu'il a une jambe et deux jambes de bois, dont une lui faisant office de bras. Il se déplace bizarrement, sur trois membres, le dos complètement courbé.
Sa réponse est complétée par quelques rires épais venant de droite et de gauche.

- Hé ! Tu dois manger. Vous devez avoir faim. Relevez-vous, on a des trucs pour toi.

Je reconnais le langage absurde de celui qui m'avait "rhabillé"... il s'agit d'un enfant, je crois. Il déplace sur ses main. Sur... quatre mains. Il n'a plus de jambes. Deux bras supplémentaires sont rattachés à son tronc. Et ce visage... difficile à cerner. On croirait que trois visages ont été réunis en un. Je me relève... lentement... je réalise que je suis plus grand que la plupart d'entre eux. Non seulement parce qu'ils se tiennent courbés, mais aussi par leur morphologie. Il y en a un seul très grand, que je n'avais même pas remarqué avant cet instant. Son regard... était différent. Je pouvais lire quelque chose dans ses nombreux yeux... quelque chose qui s'apparente à de la peine.

- Tiens ! Avalez ça ! C'est bon pour le manger. Il faut manger. Hmmm...

Hé ! Mais...
Je n'ai même pas eu le temps de me retourner. Sa main a déjà franchi l'ouverture de ma bouche. Il me nourrit pas, il me gave. J'essaie de me débattre mais il me tient fermement de ses deux mains latérales, tandis que la première m'enfourne de grosses poignées d'une matière caoutchouteuse. De la viande crue... De la chair humaine... J'essaie de recracher... mais sa poigne est très résistante. Pas moyen de...

- Tu vas avaler, que vous le vouliez ou non.

Ses doigts sont très musclés, et surtout opposables. Je l'apprends à mes dépends, lorsqu'il me les enfonce directement dans la gorge. Il élargit mon oesophage... sous les yeux exorbités de ses comparses.



- Non ! Laisse-le tranquille !

La voix venait du grand silencieux. Bizarrement, je m'y attendais... Ca n'est pas le cas de mon bourreau et de ses frères, qui se retournent, très surpris.

- Toi... la ferme.
Le ton glacial employé par l'un d'entre eux fait l'effet d'une bassine d'eau froide jetée sur des braises incandescentes.

3.03.2005

Séq. XX

Le mieux est encore de rester immobile. Faire le cadavre. Quoi de mieux dans un charnier... Sauf quand on est le seul à avoir des os...

- Un nouveau ! Un nouveau ! Venez voir !

Quelle voix atroce ! On croirait entendre un enfant baveux découvrant ses nouveaux jouets. Elle venait de celui qui marchait. Il m'a repéré...

- Où ça ? Où ça ? Il est comment ? Il est beau ?

- Non... il n'a plus que les os sur les os. Mais on va se fair un plaisir de l'habiller ! Pas vrai ?

J'entends des rires gras venant de part et d'autres de ma position. Allongé là, je me sens plutôt mal à l'aise. Qui sont ces personnes aux voix ratatinées ? Et surtout que me veulent-ils ?

- Tiens ! Attrapez ça !

Un choc.
Je viens de recevoir quelque chose de mou dans la cage thoracique. Un morceau de bras que l'un d'entre eux a ramassé...

- Attends ! Prends celui-ci !

- N'oublie pas tes jambes !

- Et tes yeux !

- Et tes tripes !

Combien sont-ils ? J'en reçois de partout. Pourquoi me font-ils cela ? Ooh... mon crâne... je viens de prendre un coup juste là où il était fracturé... Qu'ils arrêtent vite... Ca ne m'amuse pas... J'essaie d'ouvrir la bouche... mais suis las de tenter de hurler... et puis, acculé comme je suis, je ne peux que me protéger...

- Arrêtez... je vous en supplie... laissez-moi...

Je ne crois qu'aucun d'entre eux ne m'a entendu. Ils rient, ils crient autour de moi... Je les entends bouger... danser... Je me sens comme un animal pris au piège par quelques cruels chérubins... Ils continuent de me lancer des bouts de chair. Ca semble les amuser au plus haut point... Arrêtez, bon sang... ces gamins ont du perdre la raison en tombant ici...

- Alors, tu joues avec nous ? Vous nous prêtez ton squelette ? On veut t'habiller. On veut jouer !

- Oui, on veut jouer !

- Jouer ! Jouer ! Jouer !

Cette fois, ils n'ont plus que ce mot à la bouche. Ils l'hurlent en cacophonie totale, les uns aux autres, comme un mantra psychotique. Ils se rapprochent de moi... Ils veulent m'habiller... Ils veulent jouer...

Je sens leurs mains sur mon corps. J'essaie de me débattre, mais contrairement à moi, ils ont un corps et beaucoup de force. La crise de tout à l'heure m'a beaucoup affaibli... je me vois mal combattre contre une vingtaine de déments sans même l'usage de mes yeux. Je n'ai plus qu'à me laisser... habiller... ils me traitent comme une vulgaire poupée en plastique. Ils me tordent en tout sens... que me veulent-ils... Ils appuient sur mon crâne... Ils veulent... Ils veulent le casser !

- Non ! Laissez-moi !

Je tente de résister. Je cogne dans tous les sens. J'entends parfois des grognements lorsque je touche quelque chose. Mais j'entends surtout des rires. Des rires de névrosés. Des rires d'attardés mentaux. Des rires insipides, glauques. Ca bave, ça crache en tous sens. A moins que ça ne soit autre chose...

Cette fois c'est bon. Ils ont eu raison de mon crâne. Je... j'espère ne pas finir piétiné ici. Après mon corps... voilà que mon squelette m'est soustrait... J'ai mal... même sans pouvoir ressentir ma douleur... il me suffit de l'imaginer...

- Habillons-le à présent !

- Oh oui ! Mettons-lui ceci !
Je sens une main arachnéenne plonger mes phalanges dans un morceau de viande encore chaude.

- Laissons-lui une main !
Un gant ? Ils m'enfilent un gant... Non, c'est de la peau... ils recouvrent mon squelette. J'ai compris... ils me rhabillent... ils me redonnent une forme...

Je les sens qui me tripotent de partout. Peu à peu, c'est tout mon corps qu'ils reconstituent à partir de pièces détachées.. Mais... je n'ai pas l'impression que tout soit vraiment à sa place. Mes articulations... elles ne s'accordent pas avec les muscles... Je crois qu'ils mettent n'importe quoi n'importe où...

- Il est bien mieux comme cela, non ?

- La tête ! Nous avons oublié la tête !

- Un oeil ! Mettons-lui un oeil !

- Des dents !

- Attendez, mettez le cerveau avant ! J'en ai deux bouts ici, ça fera l'affaire !

Je n'avais même pas réalisé le fait que j'avais toujours pleinement conscience de mon existence... sans cerveau... Je nage en plein rêve...

J'essaie de pleurer. Je ressens peu à peu la vie qui se reforme... les nerfs s'enrouler autour de mes tibias... de mes radius... de toute ma cage thoracique... Et alors, je prends conscience de la douleur que cela implique. Comme si tout mon corps était en flammes... J'aimerai hurler.... mais je ne pousse qu'un râle. C'est un peu comme une renaissance... une mise au monde crépusculaire...

Ma mâchoire est bloquée. J'essaie de me toucher le visage. Ils ne m'ont visiblement pas refait à l'identique. Mon nez... où est mon nez... où est...

- Ouvrez ton oeil ! Ha ha, tu vois, on vous a rhabillé. On a bien rigolé, hein ?

J'essaie de rouvrir mes yeux... mais malgré le discours insensé que j'entends... j'ai bien peur d'avoir compris qu'il ne s'agissait que d'un seul oeil...

Je me remets à voir. Difficilement. D'habord, tout est flou. Et puis, tout est rétréci. Mon angle de vue... je... je ne vois que juste devant moi... D'étranges grimaces... voilà ma première vision... Toute la famille réunie autour du berceau... Des formes plus vagues... le tout baignant dans une atmosphère de chambre froide...



- Tiens ! On a toujours un miroir sur nous. T'as qu'à t'admirer !

Une main sanguinolente me tend une lame de verre brisée...

J'avais a déjà eu la sensation de ne pas me reconnaître devant un miroir...

A ce stade... ça ne sera plus une question de sensation. Ca sera un souci d'adaptation...


ACTE II : Crépuscule - Séq XIX

- Votre esprit s'est plutôt bien adapté à sa nouvelle condition. Votre corps, en revanche, semble l'avoir refusé bien vite... quel dommage.

J'essaie de me relever en tatonnant ce qui sert de sol autour de moi. Plus aucune trace de ma chair. J'essaie d'émettre un son. il en sort une voix d'outre-tombe qui me fait sursauter... la même voix que mon interlocuteur...

- Vous... vous n'avez jamais donné votre corps au charnier. Il est parti aussi, n'est-ce pas ?

- Non... vous vous fourvoyez. Je savais que mon corps allait me quitter, aussi ai-je fait moi-même la démarche de le livrer sans douleur. Je n'ai plus d'espoir ici... mais ça ne m'empêche pas de craindre la souffrance...

- Alors... vous êtes aveugle, vous aussi ?

- Je le suis... mais sous mon voile noir, personne ne me remarque. C'est le juste retour de la cécité. Maintenant, venons-en au fait. Si je suis venu vous sortir d'ici, ça n'est pas par sympathie envers vous. Disons que j'ai un service à vous demander.

- Sortons d'ici... Nous en reparlerons plus tard, si vous le voulez bien...

Je n'ai qu'une seule envie... retrouver la vue... j'espère que je n'aurai pas à rester ainsi pour l'éternité...

- Prenez ma main. Ne la lâchez pas. Rappelez-vous que dans le monde des aveugles, le borgne est roi.

Etrange mise en garde... je sens ses phalanges contre les miennes. Quelle tristesse d'imaginer la scène... deux squelettes marchant dans le noir, le plus naturellement du monde... Je ne sens plus son contact par mes nerfs mais par la résonnance créée par le choc entre chaque os...

Cet être de vapeur...qu'est-ce que cela pouvait bien être... il semblait venir d'ailleurs... de plus bas... Il comprenait ce qui m'arrivait... il faudra que je le retrouve...

- J'aimerai un nouveau corps. Je ne m'habituerai pas à celui-là... donnez-m'en un autre...

- Nous arrivons tout près du charnier. Vous n'aurez qu'à choisir. Mais faites attention, du point de vue des Supplicants, ça n'est qu'un grotesque parc d'attractions. Ils viennent souvent s'y défouler. Ca n'est pas un spectable agréable à entendre, encore moins à subir. Surveillez vos arrières...

Toujours se méfier... se protéger... j'ai l'impression qu'aucun endroit ici n'est...

- Attention devant !


Quelque chose. A mes pieds. Je perds l'équilibre... je perds sa main... je titube, je glisse, je tombe.

Je fais une chute de quelque secondes. J'atterris sans douleur contre une matière flasque. Flasque... et tiède. Le charnier...

Mon Dieu... le silence reprend sa place autour de moi... Pourtant... je sens la vie bouillonner sous moi... devant moi, partout... j'ai la sensation que cette salle est immense. En avançant... j'essaie de repérer une forme... un bras... une tête... Je... je ne me sens pas très bien. Tous ces corps... ils semblent plus que vivants. Ils semblent... conscients. J'ai presque l'impression de déranger... J'aurai bien du mal à m'en choisir un... Je les sens qui m'observent... des yeux, ça et là... des langues qui humectent des bouts de lèvres... des narines à l'affût... Ils guettent... à moins que mon imagination ne s'emporte encore...

Un bruit. Derrière. Un corps a bougé ! A une vingtaine de mètres sur la gauche. Encore ! Non ! Ce sont des bruits de pas piétinant la chair, comme des bottes pataugeant dans de la boue.

- Il... y a quelqu'un ?

Mes sens m'ont abandonné. Pourtant j'entends encore... il ne me reste plus que cela. Et mon intuition...

Aucune réponse...

Encore quelques pas... ça se rapproche...

3.02.2005

Séq. XVIII

Convulsion. Secousses. Au bruit, mes omoplates s'entrechoquent. Impossible. A moins d'avoir une colonne vertébrale en miettes...

Mon corps... il implose. Dans tous sens. La douleur, je dois sortir ma douleur ! Je dois la concrétiser, la dépasser ! Je ne peux... je n'arrive plus à me concentrer. Elle m'envahit...

Mon coeur tambourine dans sa cage. Il veut sortir. Il veut se libérer... le sang... mon sang doit sortir. Il doit jaillir...

- Tu as mal. Nous le savons... nous le ressentons. Libère-toi. Crie...

J'aurais suivi son conseil, si ma gorge m'obéissait. Mais elle ne fait que cracher. Cracher du sang, cracher de la fureur. Mes côtes... que... non ! Pas... pas mon thorax...
Je n'ai plus qu'à tendre le peu de muscles encore sous mon contrôle et penser très fort à autre chose... Mes mains ont décidé de libérer mon coeur. Que cela aille vite... je n'en peux plus... j'ai... je suis à bout de souffle...

- Cette enveloppe ne t'aime plus...

Rouge. La couleur du voile qui recouvre mes yeux, ma bouche, mes mains. Je me sens défaillir. Le sang... il coule dans le néant. Il se fait absorber... Je crois que l'obscurité m'engloutit peu à peu... Je n'aurai jamais du descendre du train ! J'aurai du rester... je vais disparaître ici... trahi par ma propre chair...

- Non... Elle n'est pas à toi. Oublie-là. Laisse-toi faire...

Je n'ai plus que mon fort intérieur comme ressource. Je me sens prisonnier de mon âme. Je ne peux plus parler, je ne peux plus bouger. Je n'ai plus qu'à subir les tortures que m'offrent mes mains couleur vermillon. Je subis la vengeance de l'esclave. La liberté du sujet. Je me sens étouffé par la douleur. Rongé. Opressé.

- La douleur n'est qu'instinct. L'instinct est charnel. Or tu n'es plus qu'essence...

Que veut-il dire par là ? Je ne comprends plus rien. Mon esprit se détruit aussi. Seul dans ce qui me reste de cerveau... j'essaie de sauver ma raison sous cette avalanche de violence... Spasmes. Tremblements. Déchirement. Mon ventre... mes... mon organisme... se libère... ma substance...



- Laisse partir ton corps. Laisse-le fuir. Viens...

Je crois que je vois un appendice blancheâtre sortir de la forme devant moi. Si mes poings voulaient bien me laisser regarder... Mais ils ne font que me frapper, encore et encore. Ils extraient mes intestins ; et peu à peu, toute trace d'appartenance à une quelconque espèce vivante.

- Une âme. Tu es une âme. Tu dois nous suivre. Dépêche-toi. Nous allons devoir...

La déchirure... elle se referme. La vapeur glaciale semble se retirer peu à peu. Du moins c'est ce que je vois depuis mon seul oeil ouvert. L'autre est soit à l'intérieur de mon crâne, soit exorbité. De toute façon, j'ai perdu le fil de la raison. J'attends juste qu'il ait assouvi son désir le plus fort. La liberté corporelle... comme si depuis le début, l'âme dominait le corps comme un maître dominerait son servant. Mais quand ce dernier n'a plus rien à perdre... il a tout à risquer.

- Pandemonium. N'oublie pas cela. Pandemonium. Nous nous reverrons...



Il semble parti. Ma crise s'est dissipée. Je... je ne peux plus bouger... mes os... seuls mes os sont restés... dénués de toute vie... déplacés, brisés, cassés... ils ne me seront pas d'une grand utilité...

J'essaie de toucher mon visage, mais je ne cogne plus que sur mes dents. J'aurai bien essayé de regarder devant moi. Mais dans le noir et avec des orbites vides... que puis-je encore espérer voir...

Je suis là... allongé par terre... incapable de bouger... le silence a repris son cours...


Pandemonium, a-t-il dit. C'est le premier nom que j'aurais entendu ici-bas. Qui est-ce ? Un habitant ? Un lieu ? Il semblait savoir ce qui m'arrive... qu'avais-je à comprendre... je suis une âme... je me perds moi-même dans le peu d'esprit raisonnable que mon corps a bien voulu me laisser. Pourtant... même coincé ici... j'ai confiance. J'ai comme l'impression que quelque chose m'attend... quelque part...

Mais pour le moment... il s'agira de retrouver de l'aide. je ne peux plus me déplacer. J'aurais désormais besoin de quelqu'un...

- Vous aurez plutôt besoin d'un nouveau corps. Le votre vous a abandonné aussi...
La voix caverneuse de l'homme du train ! Je ne peux le voir... je ne sais comment il m'a retrouvé.

- Je vous en prie... aidez-moi... pour l'amour de Dieu...

- Je crains que Dieu ne puisse vous être d'une quelconque utilité ici. Pensez plutôt à vous adresser à vous-même. Et encore...

Il m'a menti... concernant l'abandon de sa chair... il avait dit qu'il avait fait intentionellement. Mais il lui est arrivé la même chose qu'à moi...

3.01.2005

Séq. XVII

- Hé ! Attends-moi !

Il a l'air pressé. La rame est en marche ! Comment va-t-on faire pour descendre ? Je sors de la cabine et passe sous les membres démesurés du monstre qui a désormais un regard on-ne-peut-plus vide. Arrivé à la première porte de droite, le nourrisson se retourne et me dit :

- Fais très attention à toi. Nous allons traverser un no man's land. Une sorte de néant physique qu'aucun esprit humain n'a franchi. Ce sont ce que l'on pourrait appeler "les barrières de l'imagination". Une sorte d'image...

- Je crois avoir compris. On y va ?

- Suis-moi.

Le voilà qui franchit aussi ces portes inexistantes. N'ont elles aucune autre utilité que visuelle ? Je les passe à mon tour, et malgré la vitesse de la rame, je ne ressens aucun appel d'air. En me retournant, j'aperçois le train continuer sa route comme si de rien n'était...

La différence entre la lumière véhiculée par le géant et les ténèbres environnantes est si forte que mes yeux se fatiguent à tenter de distinguer quoi que ce soit ici.

Le noir absolu.






Comme si le linceul de l'homme du train enveloppait tout l'univers...

Aucune trace de l'enfant... A-t-il été absorbé par les ténèbres ? Par où dois-je aller ? Mon coeur recommence à s'emballer. J'ai de nouveau peur... Il n'y a même plus de sol, plus de plafond, plus d'horizon. Rien.

J'avance au hasard... J'ai l'impression que le néant s'insinue en moi... comme si le vide entre mes atomes enveloppaient peu à peu toute ma substance... Je me sens... absorbé... digéré...

Un craquement. Derrière moi ! Non, ça n'est qu'une vertèbre déboîtée. Mon corps... j'entends mon corps. Il semble agité... je le ressens... tous mes os résonnent en moi. Mes organes vibrent... ils ont l'air exténués. Ils semblent m'envoyer des messages. Ils se plaignent. Ils ont faim. La faim ! Voilà une sensation à laquelle je n'avais plus goûté depuis mon arrivée. Manger... manger quoi ? Et surtout où ?

Il est furieux. Mon organisme est furieux. Il est délaissé... ma survie ne dépend plus de lui. Il se fait remarquer... je sens ma bile remonter. Un haut-le coeur me prend soudain. Je m'agenouille dans le vide... rien ne sort. Pas plus qu'il n'en rentre. C'est si... déroutant... Mon cerveau ignorait jusqu'à présent ces messages. Ils n'ont plus de valeur essentielle. Mon corps est devenu contingent...

Mais cette fureur... sait s'exprimer. Elle glisse depuis les organes aux membres, jusqu'au bout de mes ongles. Mes doigts... mes doigts ne réagissent plus ! Ma main... elle se laisse tomber. Ma chair protège sa vie. Sa survie... Mes genoux me font s'écrouler. Mes phalanges commencent à se tordre. Je les regarde faire avec horreur... Je vois mes mains se broyer allègrement l'une sur l'autre.




Je tente de hurler... Mais le vide étouffe mon cri depuis les cordes vocales. Rien que le silence, qui me fait partager cet instant grotesque où je regarde, impuissant, mon corps se disloquer. Un bruit sourd se fait entendre. Le poing formé par mes deux mains encastrées viennent de me frapper au visage. Je tombe sur le dos... mes convulsions se font maintenant ressentir de partout. Ca attaque mon visage... il s'emballe complètement. Mes yeux pleurent... je ne contrôle plus ma tête... suis-je en train de cracher ? de vomir ?

Que quelqu'un me vienne en aide ! Mon Dieu, attachez-moi ! Ne me laissez pas faire ! Je vais...

Non, je ne vais pas mourir. Et il le sait. Je ne vais que souffrir... J'entends ses protestations à travers mes muscles qui se secouent en tous sens. J'entends ses râles. J'entends mes côtes craquer. J'entends sa colère.

Je le vois à présent en face de moi. Il a déchiré les ténèbres, il apparaît sous une autre forme, peu définissable. Un corps blafard, vaporeux, rempli de spasmes, avec deux cernes esquissant un regard sinistre. Il ne se tortille pas ; il se convulse... Est-ce une seconde tête qui pousse à présent sur l'épaule ? Bon sang... mais... ça n'est pas mon corps ! C'est quelque chose d'autre ! Ses bras disparaissent... deux appendices lui poussent sur le front... Qu'est-ce que...



Quelque chose semble creuser un trou dans la vapeur blanche. Une mâchoire se forme... quelques dents, placés çà et là dans cette lueur vague... ainsi qu'une langue blanche, livide, presque tentaculaire... le tout fumant comme de l'azote liquide... C'est cela... de l'azote liquide... cette chose semble n'être formée que de cela... elle a un air spectral, glacial, comme si elle sortait tout droit des recoins les plus glauques de l'asile...

De la bouche vaporeuse sort une douce voix à peine audible. Un subtil mélange de sensualité empreint d'érotisme et de tristesse. Comme un chuchotement d'enfant caché sous son lit...


- Rejoins-nous...


Son regard croise le mien. Ses excroissances s'agitent.

Mon corps n'est plus que haine.

Et moi, je ne suis plus que terreur.