4.30.2005

Séq. LXIX

J’entends les enfants qui frappent à la porte. Je les entends grogner, crier et pleurer. Mais je ne peux rien faire. Ne sachant ce qu’ils sont vraiment, je ne prendrai pas le risque de les libérer. Quitte à ce que leurs cris me hantent... Je ne suis plus à un remords près.

- Viens voir !

Elle m’attend au palier du dessus, devant une impressionnante baie vitrée précédent la volée de marches suivante. Les vitres donnent sur une gigantesque quantité d’eau rougie par des filets vermillons ondulants au gré du courant.



- Tu crois que les enfants sont liés d’une manière ou d’une autre à cet aquarium ? Toute cette eau… qu’est-ce que c’est ?

- Je ne le sais pas plus que toi… hé ! Regarde à tes pieds !

Une petite fêlure d’environ cinq centimètres laisse s’échapper l’eau qui dévale les marches jusqu’à la porte du dortoir. Les murs et les sols environnant sont si humides que l’on pourrait croire qu’ils ont été saturé d’eau avant même d’avoir été placés. Si ce container est fêlé à chaque étage, il n’est pas étonnant qu’il inonde la tour de part en part. A quoi sert-il ? Rien n’est habitable. A moins que sa présence ici ne soit que symbolique… Et comment se forment ces dessins rouges juste sous sa surface ? Je serai tenté de dire qu’il s’agit de sang… Mais je n’arrive pas à voir plus haut que le plafond me le permet. Je ne peux que spéculer…

Je poursuis ma route droit devant, là où le couloir s’enfonce dans le noir. M’a-t-elle emboîté le pas ? Je ne la vois plus.

- Où es-tu ?

Pas de réponse. Je m’avance un peu dans le couloir, mais celui-ci devient si sombre que je préfère attendre au niveau de la baie vitrée. C’est en me rapprochant de celle-ci qu’un bruit étouffé vient à ma rencontre. De tout petits sons d’enfants qui pouffent et de chuchotements. Ils viennent d’en bas. Du dortoir.

Je redescends et constate avec horreur en m’approchant de la porte que j’avais cassé le verrou en enfonçant la porte.

Un terrible cri venant de l’intérieur me rappelle l’urgence de la situation. J’ouvre la porte en grand pour y voir plus clair, mais sitôt entré tout se referme derrière moi. Et me voilà dans le noir absolu, entouré d'êtres torturés qui me frôlent les jambes, à chercher une fille dont je ne connais même pas le prénom.

« Niveau 20. Ils sont enfermés. »

Erreur. Nous sommes enfermés.

4.29.2005

Séq. LXVIII

- Eloigne-toi de la porte, je vais tenter autre chose !

Je redescends les deux marches, espérant trouver de l’élan au milieu des petits démons qui sont maintenant en train de s’attaquer les uns les autres, sans même faire attention à nous. Je prends suffisamment de recul pour pouvoir me servir des marches comme tremplin, me permettant ainsi de faire sauter la serrure, qui heureusement n’était pas aussi solide que la porte elle-même.

J’allais agripper la main de ma compagne en courant vers la sortie, mais je ne la vois plus dans le rayon de lumière. J’entends cependant plusieurs rires étouffés venant de gauche. Ils l’ont eu ! Ils lui bloquent la bouche d’une poigne ferme, de fait, elle n’a pas pu m’avertir. Ils sont quatre, peut-être cinq autour d’elle. Je ne ferai pas de cadeau non plus. Excuse-moi…

Ce qui se passe en suite n’est que craquements et bruits de corps tombant dans l’eau. Je ne veux pas voir dans quel état ils sont, je veux juste partir et sauver celle qui m’accompagne. Les derniers enfants qui tournaient autour d’elle s’enfuient à présent en pleurant. J’arrive à lui agripper la taille et à la mener tant bien que mal jusqu’à la sortie. C’est là qu’un petit bras m’accroche le bas du pantalon pour m’inviter à me retourner.

Devant l’entrée, un des enfants. Son grand crâne chauve trouve un écho dans ses yeux globuleux, et la pâleur de sa peau laisse imaginer qu’ils sont enfermés dans le noir depuis un certain temps. Je le vois me fixer d’un air attristé, affichant un visage plus sombre qu'une personne en deuil.



- Tout ça, c’est de votre faute.

Je pousse un cri comme seule réponse et referme la porte du pied avec une rare violence. J’aperçois alors la même inscription gravée de l’autre côté du dortoir…

- C’est bon… je peux marcher, merci.

- Tu as une idée de ce qu’ils sont ? Il y avait tant de peine dans ses yeux…

- Je n’en sais rien et je ne tiens pas à le savoir. Si comme tu le dis nous sommes dans l’esprit des gens, je n’ai pas envie de savoir à qui ces enfants appartiennent.

- Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à monter.

4.27.2005

Séq. LXVII

La première chose que je constate, outre le sempiternel manque d’éclairage, est le taux d’humidité de l’air environnant. De l’eau coule depuis les plafonds jusqu’au sol dans un languissant clapotis, formant un filet d’eau d’un bon centimètre sur le plancher saturé.

Ce n’est pas ce que je vois qui m’effraie, c’est ce que j’entends. De petites respirations. Des bruits d’enfants sages qui font une sieste après que la maîtresse leur ait lu une histoire. Mais il n’y a pas de maîtresse ici, et encore moins d’enfants sages. Ne pas faire de bruit… Ils semblent bercés par le battement que produit la tour. Le gnome qui m’a sauté au cou faisait-il partie de ces enfants ? Si oui, il serait bon de traverser la pièce au plus vite et le plus silencieusement possible.

- Ecoute… nous allons y arriver ensemble. Tiens-moi la main, tout ira bien. La porte est en face, regarde : on en voit le halo…

Nous traversons le dortoir lentement, profitant d’un bruit parasite pour avancer un peu plus vite à chaque fois, tout en évitant de faire gicler l'eau par terre.

- Je les vois… tu ne me lâches pas ? J’ai si peur…

- Silence…


La porte n’est plus qu’à quelques mètres. On aurait presque pu l’atteindre sans encombres, si ma compagne n’avait pas trébuché sur les deux marches qui nous séparaient de la sortie. Je la rattrape de justesse, sur le parvis de la porte.

Le battement de cœur se fait toujours entendre.

L’eau qui coule du plafond se fait toujours entendre.

Les enfants, eux, se sont arrêtés de respirer.

Je vois leurs petits yeux briller çà et là, à environ un mètre du sol. Ils nous scrutent sans bouger, ni grogner. Puis ils se lèvent. Tous ensemble. Tous ces petits yeux se rassemblent.

- Ouvre la porte, vite !

- Je n’y arrive pas ! Elle est coincée !

- Tu te fiches de moi ? Laisse-moi faire !

Elle a malheureusement raison. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et l’autre accès est bloqué par les petites silhouettes qui s’agitent de plus en plus. Je les vois bouger dans l’obscurité, je les vois s’exciter.



- Tire ! Tire de toutes tes forces !

« niveau 20. Ils sont enfermés. »

Nous les avons réveillés.

4.26.2005

Séq. LXVI

- Il n’y a rien à voir ici. Rebroussons chemin…

Cette fois, c’est moi qui passe devant. Nous sommes à nouveau plongés dans le noir… je m’habitue au rythme récurrent des marches, mais j’entends parfois les pieds de la jeune fille trébucher au hasard des paliers. Ni l’un ni l’autre ne lâchons la rampe circulaire.

- Je voudrais te dire quelque chose… tu n’es pas la seule personne que j’ai rencontré ici. J’ai croisé d’autres gens perdus… une autre fille, d’ailleurs.

- Que lui est-il arrivé ?

Je revois le corps maltraité de l’adolescente voler en miettes autre les deux rames du train…

- Elle n’a pas survécu à son internement.

- Je… j’ai moi aussi vu quelqu’un…

- Je croyais que tu étais arrivée ici toute seule ?

- C’est que… je ne sais pas si j’avais rêvé… Je ne me suis pas réveillée ici. C’était dans un égout. Un couloir inondé… de l’eau m’arrivait jusqu’au genoux, et il faisait si sombre que je ne voyais pas le sol sous mes pieds. Je ne voyais pas le bout du couloir non plus… Mais j’ai vu un homme, qui me tournait le dos. Il s’éloignait peu à peu, en griffonnant quelque chose sur une feuille que je n’arrivais pas à voir… Je me suis approchée, j’ai essayé de l’appeler, mais malgré tout, il s’éloignait et je ne parvenais pas à le rejoindre… alors j’ai hurlé ; et il s’est arrêté… Et quand il s’est retourné, mon Dieu…

- Qu’avait-il ?

- Son visage… il n’avait plus de visage… son crâne avait l’air d’une coquille vide aux parois coagulées. Il a lâché sa feuille, puis a disparu dans le noir… Et je me suis réveillé dans le même lit où je t’ai trouvé.

- Te souviens-tu de ses vêtements ? Et qu'est-ce qui te faisait dire que ça n'était pas qu'un rêve ?

- Ses vêtements étaient flous…noirs, je pense… et je pensais l’avoir rêvé jusqu’à cet instant… mais je viens de retrouver sa feuille dans ma poche.

Quelqu’un me précède depuis le début… les rares traces d’écriture que j’ai pu voir sont toujours gribouillées avec la même hargne… Qui cela peut-il être ? Qui prend des notes dans les confins de la démence, et les dissémine au gré du vent ? Que signifiait l’absence de visage qu’elle m’a décrit ?

Devant moi se dresse soudainement le dernier palier. Son éclairage est si saturé que j’en cligne des yeux. Quelques planches sont posées là, entourant la seule issue possible, elle-même dégoulinante de sang. Ce sont les murs qui saignent… les battements se font entendre de plus en plus. Cette tour est vivante…

- Ma tête… ma tête tourne… je ne me sens pas très bien…tout ce sang…

- Tiens-toi à mon épaule, nous sommes arrivés.

En m’approchant de la poignée, je constate une petite inscription gravée au couteau à même le métal : « Niveau 20. Ils sont enfermés. »

Les charnières grincent sous le poids de la porte, laissant entrer un filet d’air froid à travers l’ouverture. Je replace le bras de la jeune fille sur mes épaules et effectue un pas en avant.

4.25.2005

Séq. LXV

- Hé ! Relève-toi !

Je suis allongé par terre au centre de la petite pièce, à côté du cadavre de la monstruosité naine qui venait de m’attaquer. Et juste au dessus de moi, la jeune fille mutilée qui laisse perler des gouttes de sang depuis sa blessure jusqu’à mon visage. Je me relève et l’observe un moment. Elle semble inquiète, mais aussi résignée…



- Ecoute… cet escalier me fait peur. J’ai besoin de quelqu’un pour être avec moi… mais promets-moi que tu fais cela seulement par légitime défense. N’est-ce pas ?

Un doute surgit en moi… a-t-elle vu le spectre ?

- Oui, bien entendu. Pourquoi me poses-tu cette question ?

- Avant que tu ne perdes connaissance… je t’ai vu réduire l’enfant en bouillie… et il m’a semblé t’avoir vu sourire… ça m’a fait très peur. Mais je n’ai pas vraiment le choix, pour ce qui est de te suivre, n’est-ce pas ? Et puis… tu as aussi besoin de moi… Que t’es-t-il arrivé soudainement ? Tu t’es écroulé, le visage crispé dans la terreur… comme si tu avais vu la mort elle-même…

- Je ne sais pas… j’ai cru voir quelque chose. Cet endroit n’est pas sain. Nous ferions mieux de continuer notre ascension…

Nous quittons la pièce l’un après l’autre, en prenant soin de refermer la porte derrière nous. Ai-je entendu des bruits ? Non… ça devait être la charnière.

Nous gravissons en silence les volées de marches qui s’ensuivent, établissant ainsi entre nous une relation méfiante, quoique indispensable à tous deux. La quasi pénombre nous permet à la fois de se suivre sans se regarder et nous autorise des moments d’introspection. Comme à propos de ses dernières paroles… Ai-je vraiment pris du plaisir à tuer cette petite créature ? Je n’ai donc pas tiré de leçons de mon passage dans l’asile…

- Regarde, sur le palier !



Cette fois, la porte est grande ouverte, et il y a de la lumière provenant de l’intérieur. Puisque nous sommes là… autant jeter un coup d’œil.

- Si tous les étages sont habités par ces… enfants ; si tu le veux bien, nous nous abstiendrons d’ouvrir les portes une à une jusqu’en haut…

- D’accord. Regardons juste ce qu’il se trouve derrière celle-ci…

Il s’agit d’un dortoir. Quatre lits sont également répartis aux angles de la pièce, éclairée par une ampoule suspendue au plafond. Les lits sont les seuls meubles que j’ai pu voir ici… cela aurai-t-il un sens ? Trois d’entre eux sont libres, le quatrième semble occupé malgré qu’aucun mouvement de respiration ne soit perceptible, vu de l’entrée. En m’approchant du mur du fond, je réalise que j’avais raison sur les deux points : non seulemet il est occupé, mais son occupant n’aura plus jamais l’occasion de respirer.



Crédit photo : Myana

4.24.2005

Séq. LXIV

Du moins c’est ce que j’ai cru au début. L’homme aux manches blanches s’avance très lentement, sans même poser de pieds au sol. Je cherche la fille… elle a disparu de la pièce. Je constate aussi la disparition de la porte qui mène à la cage d’escalier. Et moi qui croyait ce lieu plus stable que l’asile…

Je me retrouve coincé dans cette petite pièce sombre, avec cette silhouette indéfinissable qui se approche peu à peu de moi. Il n’y aura aucun échappatoire.



- Qui êtes vous ?

Son silence ne me surprend pas. Il n’est pas humain… Il flotte à quelques centimètres du sol, les bras et les jambes crispées. Il se rapproche toujours… Son visage semble aussi volatil que de la vapeur d’eau ; malgré cela, il laisse parfois apparaître des traits d’un homme au visage dur.

Est-ce moi qui tombe ou le parquet qui se dérobe ? Bon sang, que se passe-t-il ? L’environnement ne semble pas imperméable à sa présence. Les murs suintent, se déforment tandis que le fond de la pièce s’évanouit totalement. Son corps réagit aussi… des petites ouvertures se forment à la surface des parties visibles, comme si des gouttelettes d’acide venait à le transpercer. Je profite de la distorsion du mur qui se trouve derrière moi pour reculer à une distance respectable de ce spectre qui continue à se dissoudre en fumerolles blanchâtres. Elles me font penser à quelque chose… Mon Dieu, la silhouette glaciale, faite d’azote liquide !



- Te voilà enfin… nous t’avons attendu… Rejoins-nous…

Sa voix est pour le moins ambivalente… elle a le don de m’effrayer et de m’attirer à la fois. Je reste là, pétrifié devant cette ombre blanche, semblant venir du plus profond des abîmes… Autour d’elle tournoient les parois de la pièce où nous étions il y a un instant, dans une ronde grotesque et terrifiante. Je sens son aura sinistre se propager en moi, accompagnée d’un froid intense qui me gèle de l’intérieur.

Comment savait-il que j’allais emprunter Pandemonium ? Et comment fait-il pour détruire tout ce qui l’entoure de cette manière ? Il ne fait pas partie de l’Asile, et pourtant, j’ai l’impression de l’avoir déjà vu… Comme s’il était derrière tous les murs, à me surveiller constamment…

- Libère-toi… Ton fardeau est lourd sur tes épaules. Tu te poses des questions… trop de questions… et j’ai les réponses. Suis-moi…

- Non !

Je ne me laisserai pas faire, quoi qu’il en soit. Je dois tenir tête. J’ignore juste à qui j’ai affaire…

Ses vagues globes noirs m’observent un instant, puis sans mot dire, la silhouette commence à se résorber et à s’éloigner en empruntant le même chemin en sens inverse.

4.23.2005

Séq. LXIII

J’essaie tant bien que mal d’éviter les coups de mâchoires de mon agresseur, tout en lui bloquant les bras derrière son dos. Nous nous sommes déséquilibrés, et je suis à présent à terre, avec cette horreur à quatre pattes sur moi, crachant et grognant tel un chien enragé. Ses yeux décentrés roulent chacun dans une direction différente, tels ceux d’une poupée détraquée.

- Enlève-moi ça !

Je ne sais pas si ma voix est passée au dessus de ses hurlements, cela dit, elle a la bonne idée de s’approcher suffisamment pour enfoncer ses talons dans le flanc du gnome. Cela a pour effet de lui faire cracher une nouvelle gerbe de sang que je reçois en plein visage, sans qu’il ne se décroche pour autant.

Cette scène me rappelle ce que j’ai vécu auparavant… je me rappelle… que la seule solution… c’est d’attaquer…

Dans un cri de rage, j’agrippe sa petite nuque et effectue un quart de tour aussi sec que possible. Sans lui laisser le temps de réaliser ce qu’il lui arrive, il se retrouve face contre terre baignant dans son jus, les deux mains derrière le dos. C’est le moment de frapper fort… Un talon dans les phalanges, un talon dans la tête. Ni les uns ni les autres n’étant opposables, la seule réaction possible reste une succession de craquements d’os et de cartilages. Il ne crie plus. Il ne bouge plus.

- Viens… il faut partir.

Elle ne bouge plus. Collée au mur, elle me regarde m’essuyer le visage dans mon col, le regard terrifié. Elle ne s’attendait pas à ce genre de réaction… Pour chaque pas que je fais dans sa direction, elle recule un peu vers l’obscurité.



- Ne… ne m’approche pas ! Tu es comme eux… tu l’as tué !

- Je n’ai pas survécu à l’asile par la volonté divine, tu sais. Certaines situations nous obligent à repousser nos propres limites… Je n’ai fait que de me défendre. Viens…

- Je ne te suis pas ! Comment pourrais-je te faire confiance ? Tu es comme eux… tu es comme eux… tu es dans ma tête… va-t-en ! Je dois me réveiller… je vais me réveiller… tout ça n’est qu’un cauchemar ! Et les cauchemars sont faits pour disparaître !

J’essaie de l’agripper mais elle pleure et se débat tant qu’elle se cogne contre le mur de gauche. Le choc résonne à travers toute la pièce… et vient mourir au pied d’une grande silhouette.



L’ouverture du fond…

Deux manches blanches, un visage troublé. Je n’entend plus de pleurs, je n’entends même plus de grésillements ou de bruits de machine.

Je n’entends que le vide qui nous sépare de lui.

Quelque chose dans sa présence me fait dire qu’il vaudrait mieux s’enfuir dans l’instant.

Mais nous restons.

Crédit photo : Myana

4.22.2005

Séq. LXII

Tout en montant les marches, je tente de lui expliquer ce que je sais à propos de cet endroit, de ses connexions métaphysiques, du fonctionnement de l’esprit et de l’importance que prend le perceptif dans notre cerveau ainsi que les conséquences qui en résultent. J’essaie toujours de me mettre à sa gauche pour éviter de plonger mon regard dans sa balafre. Elle m’écoute sans mot dire, bien que je ne sache si elle me comprend vraiment ou si elle se demande simplement quand elle va se réveiller. Lorsque je lui parle de mon séjour dans l’asile, des supplicants, des bébés, de l’homme du train, du Manège, elle me regarde d’un air si sceptique que j’en arrive moi-même à douter de ma parole. La seule chose qu’elle paraît admettre est qu’elle n’est plus dans la réalité et que cet endroit n’a rien de rassurant.

- J’ai toujours pensé qu’on avait un monde intérieur… un petit coin caché où l’on se retrancherait parfois. J’ai essayé de l’atteindre plusieurs fois, avec des trucs de méditations, sans trop y croire… je m’imaginais un petit jardin, avec de la verdure et des petits animaux qui courent partout…

- On est bien loin du compte… De toute façon, comment un espace sans début ni fin pourrait-il être confortable ? On se sent toujours perdu, abandonné… Dieu sait si cet escalier se termine sur quelque chose de concret. Tu sais, je crois que j’ai réussi à me réveiller, à un moment donné. On m’a fait subir un choc qui m’a fait rouvrir les yeux l’espace d’un instant. Ce que j’ai vu était si lumineux, si beau que je donnerai n’importe quoi pour y retourner. Mais nous sommes coincé ici, dans ce petit jardin, comme tu dis, et je pense qu’il ne faut pas perdre notre temps à nous lamenter, mais plutôt à se protéger et à trouver des solutions concrètes.

- Oui, je…

Un tremblement se fait soudain sentir, faisant grésiller les ampoules suspendues. Cela vient d’en bas… La rambarde remue sous ma main… je jette un coup d’œil en dessous pour constater que le rez-de-chaussée s’est éteint. Un petit silence se fait, puis ce sont toutes les ampoules des étages inférieurs qui commencent à rendre l’âme. Comme des bougies que l’on souffle, celles-ci s’éteignent les unes après les autres et laissent les ténèbres nous rattraper.



Je sens son bras qui m’agrippe la manche…

- Tu… tu sais ce que c’était ?

- Non… Tu est là depuis plus longtemps que moi, comment le saurai-je ? En tout cas cela n’indique rien de bon. On devrait presser le pas…

- Regarde, il y a une porte à l’étage du dessus, on devrait peut-être regarder ce qu’il y a derrière…

Je sens une gouttelette tomber sur ma nuque. Je n’avais pas encore remarqué, mais l’humidité est assez présente dans ces couloirs… l’eau s’insinue à travers les parois, depuis les plafonds… Peut-être cela joue-t-il sur l’électricité, qui sait ? En tout la lumière continue à s’amenuiser autour de nous, ce qui nous donne une bonne raison d’ouvrir la porte qui se trouve à présent devant nous.



Une pièce vide. En apparence… ce ne sont pas des meubles qui la remplisse, mais une atmosphère qui met mal à l’aise… la dernière ampoule du couloir ne réussit pas à en éclairer le fond, séparé du reste par un encadrement de porte qui n’a visiblement jamais servi.

- Regarde là-bas, dans le noir ! Je crois que quelque chose a bougé…

Elle a malheureusement raison. Quelque chose se déplace dans l’antichambre suivante… d’ici, je n’arrive qu’à voir des reflets furtifs et à entendre des bruits de pas pressés sur le plancher. Mais rien ne m’a préparé à ce qui s’ensuit…

J’ai d’abord sursauté à cause du hurlement de ma compagne. Puis à cause de ce qui est sorti de l’encadrement de la porte. D’abord un bruit de régurgitation, à moins que ça ne soit un rire, puis une petite silhouette extrêmement vive qui me fonce dessus avec une effrayante assurance. Ses petits pas saccadés frappent sur la plancher comme le tambour d’un automate détraqué. Je ne vois son visage que lorsqu’elle me saute au visage, éclairé pour la dernière fois par l’unique source d’éclairage restante qui commence alors à grésiller.

4.20.2005

Séq. LXI

- Que fais-tu ici ? C’est ma cachette… je ne voudrais pas que l’on se fasse voir. Pas par eux…

- Eux ?

- Ne me dis pas que tu ne les a pas vu ? Ces énormes yeux qui s’infiltrent dans les murs et les sols… et qui te dévisagent pendant des heures… ils m’effraient. C’est pourquoi je me cache… Mais toi, qui est-tu ? Que fais-tu ici ?

- Je ne suis qu’un visiteur… une âme perdue dans son propre abîme… et je rentre chez moi. Je vais monter…

- Tu as l’intention de remonter les étages de la tour ? Méfie-toi… il s’y passe des choses inquiétantes.

- Que veux-tu dire par là ?

- Je ne saurai pas te dire vraiment… j’entends parfois des rires venant d’en haut, des rires si déformés qu’ils ressemblent plus à un grincement de métal qu’à un rire d’ange… et puis des cris, d’affreux hurlements suivis de tremblements… des bruits de machines, de chaînes et d’acier traînés sur du carrelage… Parfois, en regardant par dessus la rambarde, j’aperçois des silhouettes dévaler les escaliers… de petites silhouettes, pas plus grandes que des enfants… Elles m’effraient tant que je m’enferme aussitôt dans cette pièce pour ne plus en bouger des heures durant...

Ce qu’elle me raconte n’annonce rien de rassurant pour la suite des évènements… mais c’est là que nous allons. Et puis j’ai survécu à l’asile…

- Ecoute… je ne sais pas comment tu es arrivée là ni…

- Je me suis réveillée ici. Ca te suffit comme explication ? Moi, non. Je n’ai sincèrement aucune idée de ce que je fais là… je n’ai plus de souvenirs de mon passé… j’ai du m’endormir… et je me suis retrouvée là, sur ce lit. Je n’ai pas bougé beaucoup depuis…

- Si tu veux, tu n’as qu’à faire un bout de chemin avec moi. Je crois avoir compris plusieurs mécanismes de ce lieu… c’est assez complexe. Je t’expliquerai en route…

- C’est que… cela m’effraie vraiment d’aller là-haut…

- Crois-moi... tôt ou tard, ils descendront, et ils te trouveront. Et tu te retrouveras seule face à eux. Et de ce que j’en sais, ça sera pire qu’un cauchemar, bien pire.



La peur de se retrouver seule peut se lire à travers son œil unique. Celui-ci laisse filer une larme…

- Je te suis… je ne veux plus être seule ici. Tu as raison… il faut avancer. Ensemble…

- En route, dans ce cas.

J’ouvre la porte et laisse passer ma nouvelle compagne de voyage dans la cage d’escalier. Bien que je ne le laisse pas transparaître, je suis aussi rassuré qu’elle de ne plus être seul dans ces interminables couloirs. Elle a quelque chose d’humain sous sa terrifiante blessure… je n’ose lui demander comment c’est arrivé. Pour l’instant, je reprends ma place d’éclaireur. Ensemble, tout de noir vêtus… espérons que nous effectuerons sans trop d’encombres cette ascension qui s’annonce périlleuse.

Crédit photo : Myana

4.19.2005

Séq. LX

Je laisse glisser mes doigts dans l’embouchure de la porte et m’introduit dans la pièce qui se trouve derrière. L’éclair age est-il automatique dans tout ce secteur ? Toujours est-il que la lumière s’est allumée à mon arrivée. L’intérieur se présente comme une petite chambre jaunie par l’humidité et la décrépitude. Des gouttelettes tombent par moments sur le plancher, imbibant les boiseries qui ont pris peu à peu une texture spongieuse. Et coincé au fond de cette pièce… un lit.



Psychologiquement, c’est le facteur déclencheur d’un terrible coup de sommeil. Je ne me suis pas reposé depuis la sieste prise dans le train il y a de cela quelques mois. Le temps n’a pas la même valeur ici… mais mon cerveau est toujours persuadé qu’il a besoin de dormir. Et moi aussi.

Pas de draps, pas d’oreiller : il ne me reste qu’à m’allonger sur le sommier. Je prends soin de fermer la porte malgré l’absence apparente de danger. Ca n’est peut-être pas le moment de se reposer, mais si je ne prends jamais le temps pour le faire, comment pourrais-je en avoir le temps ?

En fermant les yeux, je n’entends plus que le vrombissement lancinant des machines qui régissent ces lieux. J’arrive même à en extraire à nouveau le battement de cœur. Quelques bruits parasitent mon oreille… Etaient-ce des pas que j’ai entendu dans l’escalier ? Je suis trop las pour vérifier… et ces gouttelettes avec leur plic-ploc incessant forment une petite mélodie qui ont vite fait de m’hypnotiser.

Les yeux fermés, sur ce matelas… je n’ai aucune idée de si je suis en train de dormir, si je viens de me réveiller ou si je ne me suis pas encore endormi. Le sommeil a quelque chose de plus complexe lorsqu’il n’est pas accompagné d’images oniriques…

- Qui est-tu ?

Je sursaute si haut que j’en effraie la personne qui se trouve en face de moi. Mon Dieu, ma tête me fait mal… Je rouvre les yeux lentement, après avoir pris soin de le frotter de mes poings.

Encore un gâchis de ce monde…
cette fille aurai pu être si belle… sans cette blessure. Ses immenses cheveux noirs ne réussissent pas à cacher une vilaine balafre qui lui ouvre le visage depuis le nez jusqu’à la tempe droite. L’œil droit a lui aussi disparu… et le gauche reste en vainqueur, magnifique. Qui est-elle ?




Crédit photo : Myana

4.18.2005

Séq. LIX



Je suis dans un hall d’entrée. Je le sais à présent que l’éclairage s’est mis en route. Le battement de cœur que j’ai entendu a laissé place à un grincement provenant d’une machine mise en route à mon entrée. Le bruit semble dire que la machine date d’une autre ère, et qu’elle se remet en route après des millénaires de sommeil.

L’entrée est étrangement normale… j’ai l’impression d’être à nouveau dans un immeuble. Il y a même des boîtes aux lettres… anonymes, vides et cabossées, mais belles et bien là, au plus profond du néant psychique. Et au bout du couloir, quelques marches laissant présager le début d’un long escalier. Mes doutes se justifient lorsque je lève les yeux au pied des marches…



La première fois que j’ai emprunté un escalier dans l’asile, j’ai crapahuté cent cinquante étages pour tomber par dessus-bord une fois arrivé en haut. La seconde fois, j’étais à deux doigts de tout comprendre et je suis revenu à mon point de départ. Qui sait ce qui m’attend en haut de celui-ci… de toute manière, je n’ai pas d’autres possibilités.

Il y a dix marches entre chaque demi-étage. Je vais essayer d’en faire le compte… le premier étage est très éclairé, et ne donne sur rien d’autre qu’une volée de plaquettes métalliques placées en tableau sur le mur. Celles-ci sont gravées d’un chiffre semblant correspondre à un demi-étage. A supposer que le rez-de-chaussée corresponde au premier… je me situe au second, soit la plaquette marquée d’étranges symboles.



Pandemonium est différente du Supplicant Asylum… peut-être plus structurée… plus rationnelle. Ce n’est pas un luxe, vu la complexité à tout assimiler… un autre mystère m’intrigue cependant. Qui l’habite ? Sa base s’accroche au monde des onirides… et son sommet rejoint l’asile. Vais-je y rencontrer des hybrides ? D’autres cauchemars ? Et les bébés, eux qui viennent du monde réel, peuvent-il emprunter cette tour comme je le fais ? Beaucoup de questions restent encore en suspens…

Je monte d’un niveau. Celui-ci comporte une porte sur la droite, avant la volée de marches. Je m’en approche pour constater que celle-ci est très légèrement entr’ouverte. Je sais que je dois monter… mais je dois attiser ma curiosité.

4.17.2005

ACTE IV : Pandemonium - Séq LVIII

Je longe le mur hybride tout en essayant de découvrir d’autres indices qui pourraient se rendrent utile à ma progression. En vain… Le sol flou ne reflète que l’aspect vaporeux de ces lieux, et les murs n’ont rien à raconter d’autre, si ce n’est leur apparente ancienneté au vu des fissures et des moisissures qui se sont encastrées là au fil du temps.

Je finis par trouver l’entrée principale à une vingtaine de mètres devant moi. Celle-ci possède une petite allée grillagée abritant une volée de marches donnant sur l’intérieur. Cependant, il fait trop sombre après le seuil pour que je puisse y apercevoir quoi que ce soit.



Y a-t-il quelqu’un pour garder l’entrée ? Et après, qu’est-ce que je fais ? Je monte les escaliers en demandant mon chemin ? J’ai l’impression de toujours marcher dans le noir, les pieds nus sur un sol hérissé de pointes… Tout se joue sur le hasard, sur le facteur chance…

J’approche de l’entrée et gravis les premières marches. Arrivé sur le palier, je regarde derrière moi ; fort de ma surélévation, je tente de voir quelque chose d’intéressant aux alentours. Je ne vois que des formes, des vagues sur le sol… Tout est en mouvement perpétuel, tout s’agite dans un grand trouble digne d’une marmite en ébullition.

Je prends finalement mon courage à deux mains et mets le premier pied dans la tour. J’avance à tâtons… je sens le sol vibrer à chacun de mes pas. Tout a l’air si sensible… J’essaie de percevoir des bruits… j’arrive à entendre un son indistinct venant de beaucoup plus haut. Un autre son m’interpelle aussi… le battement d’un cœur. Je l’entends autour de moi, sans pouvoir savoir d’ou il vient.

Et s’il venait du lieu lui-même…

4.16.2005

Séq. LVII

- Je peux vous renvoyer à la surface de cet espace, mais mes capacités s’arrêtent là. Vous devrez remonter seul la tour qui rejoint l’asile. J’aime autant vous prévenir : ça ne sera pas une traversée de tout repos.

- Que trouve-t-on dans Pandemonium ?

- Je ne saurai vous dire… à vrai dire, peu nombreux sont ceux qui l’ont traversé de part en part. En théorie, c’est là que se côtoient les créations oniriques, les déments de l’asile et ceux qui n’ont jamais retrouvé leur chemin.

- J’ai déjà fait de nombreuses rencontres, et je suis encore là pour en parler. J’ai réussi à sortir de l’asile, je pourrai bien passer à travers ces obstacles.

- Vous avez sans doute raison. Oh, attendez… non, il n’y a pas que cela. D’autres choses hantent les conduits sinueux de la tour… considérés parfois comme des spectres… nul n’a encore pu percer leur secret. Des formes blanches, vous invitant à les suivre… et puis disparaissent. Puissiez-vous ne jamais en rencontrer…

- Je l’espère aussi…

- La voie vous est ouverte. Je vous retrouverai en haut…

Ma destination m’apparaît peu à peu, et avec elle mon corps qui revient à moi.




Un petit chemin trouble me mène jusqu’au pied de la gigantesque colonne, située à environ un kilomètre de l’emplacement où je me trouve. Cela me laisse un petit moment à moi, au milieu de cette plaine sombre et glaciale, perdue dans les méandres d’un rêve inhabité…

Ainsi tout ici est régi par une corrélation psychanalytique... Le Supplicant Asylum n’est qu’une partie de ce monde intérieur… ce dernier est alors divisible en plusieurs parties distinctes, qu’il me semblerait judicieux de poser au propre si j’en avais le temps. Je ne suis que le visiteur accidentel des sous-bassements de l’esprit humain… Cependant, quelque chose m’obsède. Pourquoi tout est-il si sombre ? L’obscurité à perte de vue… ces gens fous, désespérés ou glauques… Ou bien n’ai-je pas encore découvert où se trouve la « partie optimiste » de ces lieux, si tant est qu’il y en ait une ; ou bien sont-ce mes yeux qui ne voient que ce qu’ils ont envie de voir…

J’arrive petit à petit au pied de Pandemonium. Elle se révèle très impressionnante, en levant les yeux. Telle la tour de Babel, elle se perd dans l’obscurité de telle sorte qu’on n’en voit pas la fin. Avec sa texture hybride, entre ferraille et organisme, on aurait presque l’impression qu’elle vit…

En m’approchant du mur à la recherche d’un moyen d’entrer, je tombe nez à nez avec un gribouillis qui retient toute mon attention. Le trait ressemble étrangement à celui de la feuille ensanglantée et griffonnée… de plus, il semble indiquer la voie à suivre.

4.15.2005

Séq. LVI

Je me déplace lentement autour de l’œil… à moins que ça ne soit lui qui tourne autour de moi. Sans repères visuels, plus rien n’a de sens.

J’ai l’impression qu’il me sonde… qu’il essaie de comprendre ce que je fais là. Je me le demande moi aussi… cet être peut-il parler ? A-t-il seulement une consistance ? Plus vague qu’une eau troublée… plus profond qu’un puits obscur… Je vois sa pupille se contracter et se dilater selon la distance qui nous sépare… Projette-t-il quelque chose, ou est-il seulement passif ?

- Savez-vous seulement ce qui se trouve devant vous ?


La voix du Manège ! Elle semble distante… j’arrive cependant à la discerner sans trop de gêne…

- C’est un oniride. C’est le nom que l’on donne à ces entités du psychique. Vous avez beaucoup de chance d’en voir un dans son élément. Ils s’arrangent toujours pour disparaître de votre mémoire dès votre réveil. Celui-ci est aussi surpris que vous… vous ne pouvez vous réveiller, il ne peut donc s’effacer.

- Qui sont-ils ?

- L'oniride est une forme de vie qui n’a pas d’existence dans le monde matériel. On peut le trouver dans la réalité quantique et dans les rêves. Dans les deux cas, la perception du temps et de l’espace étant différentes, l'oniride peut prendre toutes les formes possibles et imaginables. Il change de forme selon son état d’esprit ou selon son rôle. Ils sont innombrables. En effet, ce sont ces créatures qui affectent le psychique de l’être. Ce sont eux qui vous font souffrir intérieurement lors d’un grave souci, ce sont encore eux qui se chargent de nous mettre de bonne humeur si besoin est. On peut les voir en dormant, ce sont eux qui structurent le très volatil monde des rêves.

- Font-ils partie de nous ? Et ce monde, pourquoi est-il relié à chacun ? N’avons-nous pas tous notre propre monde intérieur ?

- Certaines parties de ce monde sont personnelles… d’autres sont collectives. Les onirides ne naissent pas en nous, mais dans le quantum. Leur structure essentielle est purement quantique. Ils sont des concentrés d’illogismes, de paradoxes et de matière à réflexion. De nature placide, ils remplissent tout de même brillamment leur rôle dans le monde irréel, même si ce rôle change constamment du fait de leur polymorphisme. Et ils sont en aucun cas affectés à une seule personne… ils doivent se déplacer d’un esprit à l’autre, et pour cela, ils utilisent cette surface.

- Je ne sais pas comment je dois interpréter tout cela… Ces mondes existent-ils vraiment ? Suis-je en proie à une gigantesque mascarade, ou bien tout cela est-il si bien caché que nul ne peut y accéder ?

- Ces mondes, comme vous le dites, Ne sont pas faits pour êtres révélés. Doit-on toujours ouvrir chaque machine pour savoir comment elle fonctionne ? Doit-on lever le rideau des coulisses après chaque pièce de théâtre ? Doit-on gratter la peinture de chaque oeuvre pour retrouver l’esquisse ? Certains hommes ont réussi à lever le voile sur certaines facettes du psychique. Sigmund Freud a découvert mon existence et mon rôle ; tandis que Auguste Comte en son temps a réussi à percer une partie du secret des onirides*.

- Ils existent mais ne sont pas fait pour être fréquentés, si je comprends bien…

- C’est cela. Mais vous faites une expérience singulière. Vous vous êtes perdus dans les méandres de la métaphysique, au plus profond de votre être. Et peu à peu, vous en comprenez les rouages complexes. Mais dites-vous bien que les mystères les plus profonds qui régissent ces sous-mondes sont fait pour le rester, de par leur essence même.

- Savez-vous comment je peux quitter le monde des rêves ? Je dois retrouver ma mémoire… je ne fais que de m’en éloigner…

- Pour retourner dans votre mémoire, vous devrez repasser par les secteurs les plus profonds de l’asile. Vous devrez y remonter par le seul lien existant entre l’asile et le monde du rêve.

- La gigantesque colonne organique ?

- C’est cela même. L'avez-vous vue ? Savez-vous comment on la nomme ?

Comment saurai-je cela ?

- On la nomme pandemonium.

A ces mots, la monstrueuse paupière frétille, puis se referme aussi vite qu’elle s’était ouverte.



* "Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d'engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l'explication consiste alors à assigner pour chacun l'entité correspondante."
Auguste Comte ( 1798-1857) in Cours de philosophie Positive I

4.13.2005

Séq. LV



- Je vous demande pardon ?

- Je vous dis que vous êtes dans mon rêve, que je ne vous connais pas et que vous n’avez visiblement rien à y faire. Vous m’avez perturbée… je ne vais pas tarder à me réveiller, maintenant que je sais que tout cela est faux.

- Vous ne restez pas ?

- Non… ils ne veulent pas que l’on sache. Ils nous offrent ce monde… mais ils n’aiment pas qu’on le brise. Vous n’y êtes pas le bienvenu…

L’atmosphère a encore changé. Nous sommes devant la salle de bain d’un appartement moderne, et face à moi cette jeune fille qui, avec ses cheveux sombres et humides collés sur son visage, donne l'impression d'avoir reçu un baquet d'eau sur la tête. Son visage ne me dit rien, et pourtant, j'ai l'impression d'avoir déjà vu ces couloirs…

- Qui ça, ils ?

- Les yeux… partout autour de nous. Je les vois parfois, cachés dans les murs… vous devriez partir, vous aussi.

Je constate avec horreur que ses avant-bras disparaissent peu à peu, suivis de près par ses chevilles et ses tibias. Son visage arbore une expression inquiète.

- Faites comme moi… réveillez-vous. Ne restez pas là… pas quand le rêve s’achève…

Facile à dire pour quelqu’un de conscient ! Comment dois-je faire pour…

- Partez ! Vite !

Voilà les derniers mots qui se perdent à présent dans le vide. L’appartement lui-même se dissout peu à peu, comme un comprimé effervescent, laissant apparaître çà et là les ténèbres qui reprennent leur dû. Tout se met à tourner autour de moi. Je perds peu à peu l’équilibre… qu’est-ce qui m’arrive ? Une myriade de petites étoiles me voilent peu à peu les yeux… je regarde mes mains… je suis en train de disparaître avec le rêve ! Mais si je ne puis me réveiller… où vais-je aller ?

Je suis en train de réaliser l’ampleur du désastre… je me suis retrouvé piégé là où les rêves se forment… loin de l’asile, loin de moi ; peut-être dans l’inconscient d’un autre… Et je vais disparaître, coincé au milieu de cette chimère qui s’évapore aussi vite qu’elle est apparue…

Je me sens absorbé… tout implose, tout est ingéré dans le vide…

Noir.

Mon corps… a de nouveau disparu. Mon seul autre souvenir purement psychique reste le Manège… qui m’avait mené jusqu’à ma mémoire… j’étais revenu à l’asile… et me voilà ailleurs. Je devrais tenter de dresser un plan, quelque chose… Mais j’avais un plan ! Trop tard pour le retrouver… j’aurai pu tenter de le déchiffrer…

Quelque chose a frémi devant moi. Du moins il m’a semblé…

Telle une gigantesque fleur, une paupière d’environ deux mètres de larges vient de déchirer le néant, révélant un œil monstrueux, massif, suintant le liquide lacrymal par toutes les ouvertures. Il bouge lentement, révélant un mouvement semblable à celui d’une respiration.

4.12.2005

Séq. LIV

Il reste immobile au milieu des épines ; sans cligner ou frétiller. Il me suit cependant au fur et à mesure que je me déplace, comme une caméra de sécurité. Je me sens mis à nu devant lui... comme s'il voyait à travers mon corps, ma chair, pour constater l'état de déchéance de mon fort intérieur...

J'essaie de toucher ce reflet vivant mais je n'arrive qu'à me piquer sur le tronc du cactus. Comment expliquer cette présence... Je me sens observé de toutes part, épié ; j'ai l'impression que cet oeil n'est pas seul... Je me retourne, mais la surprise est telle que j'en oublie momentanément mon principal problême.

Une ville est apparue là, pendant que j'avais le dos tourné. Une ville qui m'est inconnue... j'essaie de voir si cela est en rapport avec mon observateur mais il a laissé place à une ruelle quelconque dont les trottoirs sont jonchés de poubelles.

En effectuant quelques pas, j'ai l'impression de marcher au dessus du vide, comme si tout autour de moi n'est que vapeur inconstante. Moins qu'une image... il s'agit d'un rêve. Une part de souvenir, une part d'imagination...

Un oeil, plus grand qu'une maison, vient d'apparaître entre deux rues sur ma droite. Son silence n'a d'égal que sa taille. Chacune de ses veines doit faire vingt centimètres de largeur et je pense que je pourrais m'allonger entier sur sa pupille sans même toucher le contour. Grotesque et absurde...

Où suis-je encore tombé ?

- Vous êtes dans mon rêve, répond une voix derrière moi.

4.11.2005

Séq. LIII

Je sens ma mort imminente, je sens ma vie se raccourcir à chaque seconde. Pas d’échappatoire.

Attends…
Où que je sois, je reste dans un monde psychiquement altérable. Je peux donc éviter l’inévitable, et par là même sauver ma peau. Une solution, il me faut une solution d’urgence. Il me faudrait un sol meuble, qui puisse m’amortir… Une forêt ! Une forêt si dense qu’on ne puisse y tomber sans être stoppé par les branchages. Oui, c’est cela même, j’y tombe !

C’est à peine si j’ai le temps de voir le sol se métamorphoser.. J’atterris lourdement sur la branche touffue d’un immense séquoia. Bénies soient ces entorses à la réalité… j’ai réussi à me sauver la vie. À un certain prix, vu la chute que je suis en train d’effectuer à travers les arbres. Je ricoche entre chaque tronc, laissant à chaque fois un peu de mon sang sur l’écorce râpeuse de mes sauveurs. Ca y est, j’ai touché le sol. Je me relève lentement… L’accueil fait par la végétation est des plus médiocres ; en effet, je me retrouve piégé au centre d’un cercle de cactus peu enclins à me laisser repartir. Rien d’autre que la jungle n’est visible autour de moi…

Où ai-je bien pu tomber… je m’approche du barrage épineux pour y tenter une sortie, c’est alors qu’apparaît devant moi un être des plus singuliers. Un œil s’est soudainement ouvert au milieu des branches. Non pas derrière ou sous les branches, mais sur les branches. Un œil qui me fixe, me dévisage ; un œil qui me trouble.

4.09.2005

Séq. LII

La chute semble interminable dans cet atmosphère frigorifique. Mon dieu, j’ai froid… le vent gèle peu à peu les extrémités de mon corps qui dépassent. J’essaie de me mettre en boule, je tente de garder tant bien que mal ma chaleur corporelle… Mais le vent me rattrape, il s’insinue dans les interstices, s’insinue en moi comme un présage de mort…

J’aperçois quelque chose qui retient mon attention plus loin dans l’ombre, comme une gigantesque colonne sans début ni fin. J’essaie de m’en rapprocher en utilisant les courants d’air… De plus près, il me semble voir une tour, une immense tour organique ponctuée de quelques créneaux et de nombreuses canalisations la traversant de part en part. Elle n’est pas faite de pierre ni d’acier… c’est à mi-chemin entre le vivant et l’abstrait. Elle se poursuit sur des kilomètres… Elle doit partir de l’asile, pour finir où ? Son gigantisme m’effraie. Elle doit faire une cinquantaine de mètres de large, mais quelle est sa longueur ? Je ne fais que chuter, et pourtant, je n’en vois pas la fin…



J’espère juste qu’elle a une fin, car sinon, je crains que mon état psychique ne supporte pas l’idée de faire une chute éternelle. Que je m’écrase au sol est un fait… je m’en suis toujours sorti ici-bas ; mais j’appréhende vraiment l’idée de passer le reste du temps à tomber. Je peux toujours essayer de m’accrocher à la colonne… mais à cette vitesse, j’y laisserai sans doute un bras, voire les deux.

Voyons… essaie de réfléchir.
Difficile dans ce froid… mais c’est essentiel. Je dois comprendre ce qui m’arrive… J’étais arrivé à entrer dans ma propre mémoire… qui s’est trouvée être touchée par un « trou de ver » creusé par le vieux soldat allemand. Celui-ci faisait partie de l’asile… non, il était plus bas. Dans des niveaux inférieurs… là où j’ai rencontré les fabricants de peluches. J’étais arrivé dans une seconde version de ma propre expérience… et puis, l’électro-choc. On a tenté de me réanimer. Je suis donc dans le coma… mais comment puis-je avoir conscience de ce qui m’arrive ? C’est ce qui me perturbe le plus… Le choc m’a ramené visiblement très près de la surface, hors de l’asile.. La surface, serait-ce l’éveil ? Dans ce cas, ma chute est-elle l’image que se fait mon corps de son état de conscience ? Plutôt pessimiste comme vision… cette chute me mènerait-elle vers la mort ? Celle-ci n’était pas observable dans l’enceinte de l’asile… ainsi suffirait-il de sortir de l’asile pour qu’elle reprenne sa place ? Dans ce cas, ai-je seulement une chance de survivre à cette chute ?

Je me pose tant de questions… j’aimerai tant savoir… je n’aime pas l’idée de mourir. Ca m’effraie.

Cela m’effraie d’autant que le sol commence à apparaître, quelques kilomètres en dessous de moi. Voilà mon terrain d’atterrissage, et accessoirement mon tombeau.

4.08.2005

Séq. LI

C’est étrange… ce bruit de moteur ne vient pas de droite ou de gauche… il semble venir de partout à la fois… il résonne dans le vide, à moins qu’il ne soit directement créé par le vide… et puis, aucun train ne sort de l’ombre. Juste ce son qui tambourine…

Brrrmmm… Brrrmmm… Brrrmmm…

- Le voilà enfin ! C’est donc certain… cet enfant ne refera jamais surface. Paix à son âme…

- Voyez-vous le train ?

- Non… lui seul le voit. Je ne fais que le suivre… il me dirige. C’est son train. Il va dans son asile… son refuge.

Le bruit s’est rapproché puis semble s’être arrêté tout près du quai. Je sens la présence de quelque chose, bien que je ne puisse rien voir d’autre que le quai. Son asile… son inconscient. Mais de quoi est fait l’inconscient d’un nouveau-né ? Son seul souvenir est pré-natal ; son seul traumatisme n’est autre que sa venue au monde. Dans ce cas, tout laisse à croire que son esprit n’a pas encore été affecté par quoi que ce soit d’autre. La sage-femme comme accompagnatrice vers la vie, vers la mort… Où est sa mère ? A quoi ressemble son asile ? Je veux savoir !

La jeune femme fait un pas en avant, puis un pas dans le vide. Elle marche dans le vide.

- Cela m’a fait plaisir de rencontrer quelqu’un avec qui discuter. Je retourne chez moi à présent.

- Attendez ! Je viens avec vous !

- Cela est impossible… les liens qui raccordent nos esprits se terminent ici.

Que dit-elle ? Il me suffit de la suivre dans sa rame imaginaire. Elle esquisse même un sourire… peut-être m’invite-t-elle quand même à essayer…



Je fais un pas maladroit dans le vide… je me retrouve vite déséquilibré.

- Non ! Ne me suivez pas ! Vous ne pouvez pas… vous allez tomber !

Le temps de le dire, et c’est trop tard. J’ai fait un pas de trop. Je tente de m’accrocher à son avant-bras, ce qui manque de faire chuter le nourrisson. Plus rien ne peut me sauver de la chute qui m’attend.

Je vois le quai s’éloigner, je vois sa silhouette s’effacer. Je vois les ténèbres m’envahir. Un souffle glacial m’entoure dans mon inexorable chute aux confins de l’asile.

J’essaie de hurler… j’entends les vagues échos de la soupape du mystérieux transport…




Pourtant… je ne sombre pas dans le néant. Je ressens le vent autour de moi, je sens la vitesse, j’ai vraiment l’impression d’être quelque part. Je vois parfois quelques formes indistinctes autour de moi qui passent bien trop rapidement pour pouvoir les apercevoir. J’ai une réelle sensation de chute. J’accélère de plus en plus… je n’ai qu’une certitude, c’est que lorsque je toucherai terre, je prendrai enfin les dimensions de l’univers.

4.07.2005

Séq. L

Après réflexion, je n’ai pas l’impression que ce bâtiment soit vraiment abandonné… on dirait plutôt qu’il n’a jamais servi. En effet, chaque volée de marches mène à des couloirs identiques, et à chaque fois que je me risque à ouvrir une porte, c’est pour trouver une pièce vide et poussiéreuse. Ces immeubles auraient été construits puis laissés au ravage du temps…

Je me retrouve bien vite au rez-de-chaussée. Celui-ci n’a même pas l’air d’être terminé. Quoi de plus triste pour un chantier que d’être en ruines avant même d’être achevé…



Le silence règne visiblement en maître par ici. Un peu comme dans le souvenir que j’avais de la campagne : il manque encore quelque chose pour que tout paraisse normal. Mon inconscient se refuse à restituer une réalité acceptable une bonne fois pour toutes… il me la renvoie parcelle par parcelle…

L’escalier continue à descendre sous terre. J’ai l’impression qui s’agit du seul moyen de sortir d’ici… et à nouveau, les ténèbres reprennent place. Je commence à me lasser de ces lieux… Ce que j’ai pu voir à l’extérieur était si lumineux, si vivant ! L’esprit humain n’est-il qu’un gouffre sans fond, glauque et pessimiste ? J’aime à croire qu’il existe autre chose ; dans ce cas, où se trouve la lumière ? Y a-t-il un lieu antagoniste à l’asile, quelque part, un paradis où ne règne que la paix et la tendresse ? Mais ces mots signifient-ils encore quelque chose ?

Les escaliers souterrains cèdent la place à un carrelage usé qu’il me semble avoir déjà vu quelque part. La pièce devant moi ressemble à une petite antichambre dans laquelle se trouve un distributeur de tickets hors d’usage et quelques affichettes vierges. Et juste derrière… le vide. Ou plutôt, une gare souterraine donnant sur le vide. Le carrelage n’est autre que celui qui se trouve sur toutes les stations que j’ai précédemment fréquenté. Le train… je suis à une des gares du train. Je n’y suis pas seul…



Il y a là quelqu’un qui regarde dans le noir, sans doute dans l’espoir d’y voir arriver la rame. C’est une femme, assez grande, en tenue de sage-femme et tenant quelque chose dans ses bras. Je comprends de quoi il s'agit dès l’instant où elle m’aperçoit.

- Savez-vous quand il arrive ? L’horloge ne fonctionne plus, et le panneau d’affichage ne donne aucune indication utile.

- Non… Je viens moi-même d’arriver. Vous voulez emmener ce nourrisson à l’asile ?

- C’est lui qui y sombre… je lui sers de jambes. Un triste cas de trisomie 13… il ne fera pas long feu là-bas. Un de plus…

- Si vous savez ce qui l’attend, pourquoi est-ce que vous l’accompagnez ? Pourquoi ne pas essayer de le sauver ?

- C’est lui qui m’a créé… je suis la seule personne qu’il ait vu de la surface du réel... Il sombre dans son propre néant, dont je fais partie… je ne suis rien d’autre qu’un vague souvenir qui disparaîtra avec lui…

Le nouveau-né semble paisiblement dormir dans les bras de l’infirmière. Pourtant, son visage défiguré laisse transparaître une bien sombre naissance. S’il entre dans l’asile… cela laisse présager que sa mort physique est imminente. Parfois, je me demande encore ce qui relève de la justice dans les lois de la nature…

Brrrmmm… Brrrmmm… Brrrmmm…

Le train arrive !

4.06.2005

Séq. XXXXIX

Ils sont six ou sept autour de moi. De pâles lumières éthérées, flottant lentement au gré des courants d'air. Le froid semble les accompagner. J'essaie de me réchauffer en frottant mes mains, mais plus rien n'y fait : l'environnement devient très vite aussi glacial qu'une chambre de congélation. Je m'accroupis par terre, en espérant que le sol soit un peu moins froid. Mauvaise idée... les spectres continuent à se rapprocher, s'entortillant les uns dans les autres, tournoyant, glissant autour de moi et formant peu à peu une cage imaginaire qu'il serait insensé de vouloir traverser. Ils semblent vouloir quelque chose... Ils suintent la mort... on dirait... comme un message, un effroyable avertissement. Comme l'imminence de quelque chose... mais quoi ?

Je n'ai pas remarqué tout de suite, mais leur vitesse s'est accélérée. Ils tournent à présent assez vite et dans tous les sens, si bien qu'ils s'allongent et donnent forme à de long serpentins m'encerclant de plus en plus vite, formant autour de moi une coquille frigorifique incassable. Je me sens pris au piège, et pourtant, quelque chose me dit que cela ne va pas durer.

Je ne me rends pas compte à quel point j'ai raison.

Mes yeux !


J'ai l'impression qu'ils se sont exorbités tout seuls. Un choc électrique d'une rare puissance vient de foudroyer mon corps. Tous mes nerfs, tous mes muscles, toutes mes veines se retrouvent soudainement élargies, laissant place à un flot d'énergie jaillissant comme un fleuve ayant brisé un barrage. C'est une incroyable énergie qui m'est redonnée une fraction de seconde. Ma gorge laisse sortir un hurlement qui se retrouve étouffé par un objet caoutchouteux. Un mors ? Et là, durant cet instant... je vois.




Et puis, le silence qui reprend place. Le froid a laissé place à une douce chaleur, et mon corps repose à présent sur un sol plus meuble que le précédent. Je reouvre mes yeux, lentement...

Je suis allongé dans l'ombre d'un immeuble. Ou plutôt de la carcasse d'un immeuble... il semble abandonné depuis bien longtemps. Tout comme celui d'à côté. En fait, cela ressemble plutôt à un champ de ruines... Je n'ai aucune idée de la manière dont je suis arrivé ici, mais je suspecte l'électro-choc d'en être partiellement responsable.



Le ciel... le ciel est plus noir que l'obsidienne. Il donne à ce lieu un manque concret de profondeur... j'ai l'impression d'être sur une plate-forme, au milieu de rien. Je vais essayer d'entrer dans une de ces bâtisses... Je me relève et tente tant bien que mal de progresser malgré que le sol soit jonché de débris et de gravats. Les portes d'entrée sont condamnées. Par où passer ? Je vais contourner le bloc, histoire d'être sûr qu'il n'y ait pas d'autres issues... et c'est avec soulamegemnt que je tombe sur l'escalier de service.



La vue depuis le troisième palier me permet de constater que je n'avais pas totalement tort ; en effet, le néant reprend place au bout de la plupart des rues que je peux apercevoir d'ici. Cet endroit est pour le moins dérangeant... entouré par l'obscurité... En face de moi se trouve la porte menant directement à l'étage correspondant. Je la pousse et me laisse engloutir par la bâtisse. Visiblement, personne n'a fréquenté cet endroit depuis fort longtemps. J'essaie de pousser les quelques portes qui s'ouvrent à moi, mais toutes sont verrouillées. Il ne me reste plus qu'à descendre les marches...

Mais je commence à sérieusement me méfier des escaliers...

4.04.2005

Séq. XXXXVIII

- Non... je continue seul.

- Non ! Je t'en prie, ne me laisse pas là ! Je... je n'aurais jamais d'autres occasions ! Je t'en supplie !

Ce que je vais faire... je sais que je vais le regretter. Mais je ne peux m'occuper de lui... j'ai bien assez à faire avec ma propre lutte. Puisse-t-il disparaître au plus vite...
J'entends ses cris de désespoir s'éloigner tandis que je franchis le seuil de la porte ensanglantée. Ils vont me hanter, je le sais... et pourtant, je ne peux plus faire marche arrière. Les larmes commencent à m'envahir. Non... ne te laisse pas rattraper par le remords... Je dois oublier cela. Vite.

Quelque chose vient de m'agripper le mollet gauche. Une main rèche, écailleuse. L'hybride ne veut apparamment pas me laisser partir...

- Lâche-moi immédiatement.

- Il faudra me détruire avant. Et si tu crois t'enfuire... Lui, il te rattrapera...

L'arrogance... voilà ce qui m'énerve au plus haut point avec ces fous. Cette fois, je serai sans pitié. Je constate avec soulagement que mes chaussures m'ont été restituées lorsque je suis entré au manège. Il s'agissait donc bel et bien d'un autre niveau de l'asile... Cela me rassure autant par souci d'hygiène que par souci d'augmenter la puissance du coup de talon. Cette fois, il ne reste plus rien de sa tête. Une magnifique explosion écarlate arrose le sol et les parois sur quelques mètres à la ronde. Bon sang, quelle jouissance ! Je retrouve goût aux plaisirs simples de ces lieux sans conséquences. Sa main m'a lâché et se convulse, comme le reste de son corps, dans de pathétiques tentatives pour retenir le sang qui jaillit maintenant à flots.



- Oublie-moi. Tu m'entends ? Je me fiche de tes menaces.

Je reprends la direction que suivent les tuyaux du plafond. Mais dois-je suivre le même chemin qu'au début ? Qui sait s'il s'agit du même, et non d'un secteur similaire... Qui sait si ce n'est pas simplement le souvenir qui me reste de mon arrivée que j'emprunte à nouveau... dans ce cas, l'action de répéterait à l'infini et je peux être certain de ne jamais retrouver ma route à suivre. Mais quelle route ? Je ne sais même pas. Je n'ai que quelques indices...

Je dois avancer. Les cris du monstrueux chérubin et l'odeur des litres de sang vont finir par attirer le type au regard hypnotisant. Où a-t-il bien pu partir... Peu importe. Je retrouve sans surprise les traînées de sang venant du mur. Deux choses manquent cependant pour rendre la scène identique... le bruit de soupape, et l'apparition du petit enfant-tronc. Mais j'ai appris à ne plus trop me poser de questions... Tout ce qui me reste à faire est de me plonger à nouveau dans la gueule du loup...



Je me rappelle ce que m'a dit la voix du Manège... Il existe des sorties. Il ne me reste plus qu'à en trouver une. Mais si elle sort de l'asile... c'est pour aller où ? Dans mon fort intérieur ? Dans d'autres niveaux ?

Des sorties pour me réveiller ?

Le monde réel... je l'ai oublié, dans sa plus grande partie. Ici, la survie est le premier enjeu... je ne sais même plus ce que qui faisait l'enjeu de la vraie vie... Elle m'apparaît peu à peu comme une utopie, un rêve lointain... l'inversion a déjà commencé.

Me voilà dans le noir, à nouveau. Je n'ai pas fait attention aux embranchements... je ne sens aucune paroi autour de moi. Suis-je dans une salle ? Je n'entends plus rien, rien d'autre que l'image que mon esprit conserve de mon corps. Cet endroit me rappelle quelque chose... les limites de l'imagination, avait-il dit... là où mon corps avait eu raison de moi... là où je me suis retrouvé face à moi-même... et face à quelque chose de terriblement plus puissant... cette silhouette blanche, changeante...

Elle était apparue ex nihilo, semblant venir d'un autre univers, d'un niveau bien plus profond. Une sensation de malaise qu'aucun mot humain ne peut décrire m'avait alors assailli. Et c'est cette sensation qui est en train de reprendre le dessus.

Je ne sais ou je suis arrivé, mais tout me pousse à croire que je ne suis pas seul. Plusieurs petits faisceaux commencent à s'allumer autour de moi...

4.03.2005

Séq. XXXXVII

Je trouve que la plaisanterie a assez duré... à quel moment suis-je retombé dans l'asile ? En descendant l'escalier... il faut que je trouve un moyen d'en ressortir. J'avais réussi à atteindre le manège d'une seule manière... l'auto-destruction. J'appréhende tout de même de recommencer l'expérience...

- Laissez-moi sortir !

- Taisez-vous donc ! Vous avez perdu la raison au point de vouloir souffrir immédiatement ?

- Je dois partir... par n'importe quel moyen. Si l'attente vaine vous satisfait, sachez qu'elle ne me convient pas. "Je préfère à l'amertume de l'oubli/L'étrange goût du supplice", disait un poème... je crois pouvoir m'accorder à cette idée.

- Si la torture est pour vous un moyen d'exister...

- C'est la seule manière pour moi de me dire que je suis encore en vie. Que je ne suis pas ici pour rien...

Un bruit de portes coulissantes se fait entendre. L'ampoule de la salle voisine dessine la silhouette de l'hybride. Il n'a visiblement rien de quelqu'un de serein. Il se dirige vers moi...

- Mais vas-tu la fermer, ou faut-il que je te casse la mâchoire moi-même ?

Sa phrase se termine sur un formidable coup de pied qui a pour effet de déboîter ma maxillaire inférieure. Mon Dieu, cette sensation... Je sens un goût amer envahir l'intérieur de ma bouche. Je m'agenouille sous le choc et laisse couler un long filet d'écume rouge sur le sol. Qu'ai-je à perdre... je dois rejoindre coûte que coûte le Manège. si c'est le seul moyen de retrouver le gardien... et cette sensation de dualité constante... Je me relève, courageusement. Je n'essaie même pas d'articuler tant ma bouche me fait mal. Tout ce que j'ai à faire est de m'enfuir, ou de me battre.

Face à face... même dans l'ombre, je vois sa laideur, reflétant chaque pore malformé de sa tête mutilée et laissant transparaître une grande raison de le réduire en miettes. Tout d'abord, il est plus petit que moi... et puis, ce type est un parasite. Ces morceaux de corps ne sont pas à lui... il se les est approprié. Il me dévisage d'un air outré, comme si le simple fait de lui faire face relevait de l'extraordinaire.

- Tu veux donc disparaître maintenant...

Ne pas lui laisser le temps de réagir.



Cette fois, c'est lui qui est à terre. C'est lui qui grogne, qui tient son visage entre ses mains, tentant tant bien que mal de retenir le sang qui s'échappe peu à peu. Le genou entre les yeux pardonne rarement, surtout lorsque l'on tient la tête des deux mains. Il y a eu ce bruit... Son crâne reconfiguré devait être fragile. Il était bien prétentieux, pour si peu... Cependant, il est toujours devant la porte. Je pourrais enfoncer le clou... mais j'ai pitié de lui. Je vais juste passer...

- Attends ! Je viens avec toi ! Je ne peux pas marcher !

La voix dans le noir... la "peluche". Maintenant que la lumière a retrouvé sa place, j'ai l'occasion de voir l'état de décrépitude de cette pièce... elle se trouve à mi-chemin entre une morgue et des toilettes délabrées. Quelques meubles rouillés recouvert de lambeaux de chair et de fil à viande... Le sol souillé de diverses matières organiques, voire fécales... Et deux tables recouvertes de bouts d'humains, d'apparences plutôt jeunes... des enfants, des nourrissons... même après le séjour d'internement que j'ai subi, cette vue réussit à me retourner l'estomac. Et celui qui m'appelle... coincé dans un recoin de la pièce... recroquevillé, immonde, pitoyable...



Dois-je vraiment m'encombrer de cet enfant-monstre...

4.02.2005

Séq. XXXXVI

- Nous allons découper ici, dit l'hybride en montrant mon poignet. Puis nous y mettrons une main plus douce. Il faut de la douceur. Beaucoup de douceur. Les enfants en ont besoin...

- Oui, tu seras très amusant pour eux, je pense. Gardons-nous la tête ?

- Oui, pourquoi pas. Peut-être pourrions-nous rallonger ses jambes... c'est à voir.

Leur discours n'est pas sans rappeler celui des démences... que me veulent-ils ? Pourquoi faire, amuser des enfants ? Ici ?

- Nous verrons cela plus tard... rangeons-le avec les autres.

- Attendez ! je ne suis pas -

Un terrible coup de genou dans le ventre m'envoie face contre terre en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

- Ferme-la.

Le calme qui les entoure m'effraie. Qui sont-ils ? Ils me traînent par les poignets jusqu'à une antichambre... visiblement habitée, vu les bruits qui en sortent. On dirait des gémissements... des sanglots étouffés par la noirceur du désespoir.. Malgré la très faible lumière, j'aperçois à quelques reprises des morceaux de chair mutilée bouger çà et là. J'ai l'impression d'être une écrevisse... prête à être bouillie, entassée parmi tant d'autres, à attendre...

- Tu restes avec les autres peluches. Nous retournons chasser.

Ils sont partis... ce qu'ils appellent peluches serait en fait la cynique appellation pour ces abominations défigurées ?

- Aide-nous...

- Que vous est-il arrivé ? Pourquoi cette séquestration ?

Je ne parviens pas à voir à qui je m'adresse... une autre âme en peine...

- Ils nous capturent. Ils nous attrapent depuis l'imaginaire de chacun. Ils volent nos souvenirs, en déforment les protagonistes. Et nous plongent dans nos propres défauts...

- Comment savez-vous cela ?

- Cela va faire six ans que je suis ici... j'en ai entendu des horreurs, ça oui...

Six ans. Soixante-douze mois immobilisé ici. Je ne pense pas que j'aurais tenu le coup...

- Ce sont ceux qui se nourrissent de culpabilité. Ils ont mauvaise augure. On les nomme aussi Oiseaux Noirs...

- Mais tout ça fait-il partie de moi ?

- En un sens. Ils font partie de tous... de l'hallucination commune.

- Je n'ai pas de temps à perdre avec cela... j'ai beaucoup de choses à découvrir encore.

- Vous ne comprenez pas... ils vous tiennent. Et tant que vous n'aurez pas réglé votre compte avec eux, ils ne vous relâcheront pas. Ou bien... sous forme de peluche.

- Peluche ?

- Ils enlèvent un morceau de chaque membre, rallongent vos doigts, vous greffent ou vous arrachent un visage et raccordent le tout à l'aide de hameçons... et vous laissent repartir en direction des bébés difformes. N'est-ce pas là le plus beau tableau du monde ? Un nourrisson et son doudou ?

4.01.2005

Séq. XXXXV

- Mais pour qui me prenez-vous ? Laissez-moi rejoindre mon passé !

- C'est vous qui vouliez savoir... pour revenir chez vous... il va falloir emprunter à nouveau l'escalier, ou bien attendre que l'espace se reconfigure...

- Comment cela ?

- Oh... je ne sais pas grand chose d'ici, mais depuis le temps que je creuse ces tunnels, j'ai pu voir comment cela fonctionne. Les surfaces bougent, tout se déplace, en fonction du souvenir souhaité, ou du rêve, ou des deux... C'est trouble, le plus souvent : ça ne cesse de changer. D'ailleurs, regardez à nouveau... c'est peut-être vous qui l'influencez.



Le couloir souterrain ! C'est là que tout a commencé !

- Si vous tournez en rond... prenez un chemin parallèle. Vous n'avez pas plus de chance de vous retrouver, mais au moins vous ne verrez pas les mêmes choses.

Je dois y aller. J'ai cependant un doute... une fois dans ce couloir... serais-je dans l'asile, ou dans mon passé ? Ou bien les deux se confondent déjà ?

- Au revoir...

Le petit tunnel ne doit pas faire plus d'un mètre de large. Je hisse mon corps par la seule force des bras et commence à me faufiler comme un ver dans le conduit. Oui, c'est cela... un ver de terre creusant dans la vase... la vase de mon fort intérieur...

Le sang est toujours sur le sol, toujours aussi frais. Cependant, je n'entends plus le bruit de soupape du train... non... je ne suis pas dans l'asile, du moins je l'espère. Un chemin parallèle...

Une des deux portes du mur de droite ? Elles semblent condamnées... et si je prenais le sens inverse ? Après tout... quand je suis arrivé là... et que je suis entré dans l'asile... je n'ai même pas pris le temps de regarder autour de moi.

Derrière... une porte grande ouverte, et... l'origine des traînées de sang.



Avec ce bref séjour en moi, j'avais failli oublier l'ampleur de la violence qui habite ces lieux... Ce n'est pas cela que je veux. Ca n'a rien d'amusant... je me fiche de savoir d'ou vient toute cette hémoglobine. J'étais... j'étais dans ma mémoire, et je compte bien y retourner.

- Hé, mais t'es qui, toi ?

La voix venait de derrière la porte. Je n'avais même pas levé les yeux plus haut que la flaque de sang... et là, suspendu au plafond... ces yeux...




- Personne... je ne suis personne. Ecoutez... je cherche juste mon chemin. Je ne vous dérangerai pas plus longtemps.

- Attends, tu crois aller où ? Tu es arrivé ici, devant chez moi, tu crois que c'est par hasard ? Viens, approche.

- Que me voulez-vous ? Laissez-moi !

Son regard me terrifie. Je n'ai pas envie de savoir à quoi il ressemble ni comment il tient au plafond. Je veux juste détourner mes yeux...

- Non ! Reste là !

Je fais demi-tour. Pour aussitôt échapper un cri d'effroi. Il est derrière moi ! Comment peut-il se déplacer aussi vite ?




- Viens par ici... j'ai beaucoup de jouets pour toi. On va bien s'amuser, non ? NON ?

Il me pousse d'un grand mouvement dans la direction de la flaque vermillon. Un peu déséquilibré, je trébuche et me retrouve quelques pas plus loin pris au piège... Une autre difformité me regarde... On dirait la symbiose entre un homme et un cheval... mon dieu, quelle laideur... il a l'air autant impliqué dans les massacres que son acolyte au regard perçant...




- Oh oui, de la viande fraîche ! On va bien s'amuser !

Il bave en parlant. Il régurgite de la salive rouge...

La porte s'est refermée derrière moi.