5.31.2005

Séq. LXXXXVII



Ainsi mon image me poursuit même dans mes souvenirs… Comment sortir de ce cercle vicieux ? Si je l’attaque, c’est moi qui souffrirai… si je ne le fais pas, il détruira avec l’asile le peu qu’il me reste de conscience…

- Attends encore un peu pour t’en débarrasser. Cela serait dangereux de le faire ici…

À ma droite est arrivée de nulle part la dame en noir et ses précieux conseils. Seul son visage ressort de l’ombre, faiblement éclairé par l’ampoule qui tient dieu sait comment sur la dernière partie du mur qui n’est pas encore absorbée.

- Pourquoi est-il encore là ? Pourquoi ne bouge-t-il pas ? J’ai vu ce que tu voulais me montrer… j’ai vu la scène du meurtre… Je suis un assassin, pas vrai ? Tu veux me faire payer pour cela ?

- Si tu le tues maintenant, tu ne sauras pas ce qui a fait de toi un monstre. Pour tout te dire… tu es bien pire que cela. Chaque chose en son temps… laisse-le.

- Et pourquoi je le laisserai ? C’est lui, le responsable. Si je le tue maintenant et que je survis, tout ira pour le mieux ! Je pourrais peut-être sortir de l’asile… Je n’ai pas envie d’en savoir plus. Finalement, c’est peut-être mieux que j’aie perdu la mémoire…

- Tu es entré ici parce que tu le méritais. Tu dois regarder certaines réalités en face… et il t’en manque encore beaucoup avant de te considérer comme pardonné.

- Ces réalités, je n’en veux plus. Elles mourront avec lui !

La lame de mon couteau a déchiré le fond de ma poche et brille sous mes doigts. Je retire le manche aussi vite que faire se peut et plonge la pointe métallique dans le creux de son crâne. Celle-ci ressort avec aisance de l’autre côté et vient percuter le mur. Au même instant, je sens quelque chose de froid me transpercer le fond de la gorge. Mes doigts lâchent l’arme et viennent à la rencontre de la base de ma nuque. Le sang coule lentement, puis s’accélère au fur et à mesure que mon cœur réagit à cette soudaine prise de conscience.

- Sombre imbécile ! Crois-tu vraiment t’en débarrasser de cette manière ? Ce Supplicant est à ton image : nuisible et creux… N’espère pas échapper à ton introspection de cette manière… ça sera juste plus douloureux.

C’est moi qui suis par terre à présent, tentant de stopper le fluide qui semble ravi de me fuir. Mes larmes se mélangent à d’autres liquides qui s’échappent de mes narines. Qu’ai-je fait…

Je vois les pieds du Supplicant faire quelques pas de côtés puis toute sa silhouette s'évaporer dans le noir, le couteau sévèrement enfoncé dans la tête.

- Aide-moi… Aide-moi, bon sang…

Pour seul soutien, je reçois un coup de talon dans le crâne qui me fait atterrir tête la première contre la plaque murale qui se fissure sur le coup.

Séq. LXXXXVI

J’entends des crochets remuer derrière moi. Il ne s’agit pas du chien ; il n’est pas assez grand pour atteindre les carcasses.

- Qui est là ?

J’aperçois le corps d’une gamine qui oscille légèrement plus que les autres. Je tente de me frayer un passage parmi les autres victimes qui viennent frapper mon visage avec leurs genoux. Cela me mène à une petite porte dérobée que je n’avais pas vu de prime abord… Je laisse tomber la porte de service. Quelqu’un est passé par ici.



Un petit couloir descend dans les sous-sols de la ville… je devrais rester là-haut, mais je dois savoir qui me suit de si près. Je remonterai après…

J’arrive dans un parking circulaire de taille conséquente. Seule une berline grise l’occupe… elle est abandonnée sur une intersection. Elle semble abandonnée depuis un bout de temps, au vu de la quantité de rouille qui s’est amassée sur la carlingue.

Des bruits de pas se font entendre au niveau inférieur… je prends la pente destinée aux véhicules et tente de repérer d’où ils proviennent.

Il y a là un homme assez jeune et vêtu d’une chemise rayée qui inspecte les emplacements vides un à un, comme s’il cherchait quelque choses au milieu de ce parking désert.

- Qui êtes vous ?

- Vous n’auriez pas vu ma voiture ? Je l’avais garé là…

- Je n’ai rien vu d’autre qu’une épave, à l’étage du dessus.

- C’est fâcheux…

Qu’est-ce que c’est que cet énergumène ? Ce n’est pas lui qui va m’aider à retrouver mon Supplicant…

- Dites-moi, avez-vous vu d’autres personnes ici ?

- Quelle importance cela a-t-il pour vous ? Est-ce la réponse qui vous intéresse où le non-dit qu’elle implique ?



Je ferai mieux de le laisser… j’ai comme l’impression de me fourvoyer dans mes recherches. Je m’éloigne de lui à la recherche de la sortie… C’est alors qu’il se manifeste. J’entends un gargouillis sortir de la gorge du malheureux type. Celui-ci tombe sur ses genoux à quelques mètres de moi, puis tente d’expulser quelque chose qui cherche à rester en lui. Tout autour de lui, les murs noircissent peu à peu, comme infectés d’un mal imperceptible.

Je le ressens sur mes tempes… dans mon cœur… quelque chose grandit.


L’homme se roule à présent à terre, serrant si fort son visage dans ses mains que des filets de sang viennent à glisser le long de ses doigts. J’entends un craquement venant de son crâne. Il se relève et se cogne sur le mur tant qu’il peut. Une entité prend possession de son corps… je peux le sentir jusqu’ici. Je recule prudemment de trois pas tandis qu’il tente de faire exploser sa tête contre le mur. Trop tard… Le parking a presque disparu, comme un rêve qui se dissipe. Il ne reste bientôt qu’un pan de mur et une lampe soulignant les traits torturés du monstre qui s’est emparé de lui…

Son visage n’a pas été aplati – il s'est retourné comme un gant à l’intérieur de sa tête.

Je n’ai pas d’issue…

5.30.2005

Séq. LXXXXV

Plusieurs voitures abandonnées bloquent les rues et les carrefours. Il n’y a personne à l’intérieur… cela donne l’impression d’une ville qui aurait été abandonnée dans la hâte, comme si elle avait été bombardée…

Les quelques enfants qui gambadaient sur les trottoirs s’en sont allés. Je me retrouve seul sur la chaussée… aucun vent ne souffle, aucun bruit ne vient à ma rencontre. Je n’ai que ce sifflement…

Je suis sur le point de déplorer le fait que je suis perdu ; mais au lieu de cela, je constate que mon chemin est déjà tout tracé. Les façades visibles forment un grand assemblage qui m’empêchent de me perdre dans certaines ruelles obscures. Les vitrines des magasins font écho à ce jeu d’ombres ; ici un magasin de chaussures dont la vitrine est presque vide, là un boucher où rien ne pend aux crochets… Dans chaque boutique, le néant engloutit le fond de la pièce qui donne à la façade entière l’apparence d’un décor de cinéma.

Quelque chose d’autre me tracasse… j’ai déjà fait un séjour dans ma mémoire, et j’ai souffert d’un mal terrifiant dû au fait que j’étais deux fois au même endroit au même moment. Pourquoi est-ce que ça ne se représente pas ? Suis-je dans un simulacre ?

Une silhouette noire…

C’est celle d’un homme de taille adulte. C’est celui que je recherche ! J’accélère tant que je peux pour tenter de rejoindre la petite ruelle dans laquelle je l’ai aperçu.



C’est une impasse… et pourtant, il n’est pas dans les environs. Il a du rentrer dans un des bâtiments… Je n’ai pas besoin de chercher longtemps par quelle entrée il s’est enfui. Il n’y en a qu’une seule qui ne soit pas engloutie dans le noir… et sa porte bouge encore. Une effluve nauséabonde vient retourner mes sens au moment où je m’approche de l’entrée. La même odeur que celle de la fille assassinée dans son lit. Une odeur de décomposition…

Quelques cliquetis de chaînes se font entendre. Ca ressemble à un entrepôt d’abattoir abandonné, avec des crochets suspendus partout dans la pièce et des carcasses pourrissantes à un mètre du sol. Seulement… ces carcasses ne proviennent pas de n’importe quel bétail ; elles viennent des moutons de Dieu. Plusieurs rangées de cadavres humains sont en train de se putréfier là, dans le silence et l’oubli. Respire par la bouche…

Je compte trente-sept victimes. Il y a là une majorité d’enfants en bas âge, des jeunes femmes, quelques bébés, et assez peu d‘hommes. Je déduis leur âge grâce à leurs corps car leurs têtes ont disparu. Cette macabre mise en scène doit bien avoir un sens…

Un des chiens qui rôdait dans l’appartement est entré dans le hangar sans que je ne m’en aperçoive. Il transporte dans son estomac la réponse à l’une de mes interrogations. Il s’assoit devant moi puis tente d’expulser ce que je n’ai pas envie de voir. Je reprends ma respiration et court en direction d’une des portes de service…

5.29.2005

Acte VI : Pi - Séq. LXXXXIV

C’est la seconde fois que je tombe dans cette ville étrange… Mais cette fois, j’ai bien l’impression que je vais atterrir tête la première sur l’asphalte. Je sens l’air qui me fouette le visage et qui refroidit mon corps en s’infiltrant dans les ouvertures de mes vêtements. Quoi qu’il s’agit plutôt de haillons… Je vois les pavés se rapprocher. Je vois l’inévitable.

Choc.

Tout est noir… j’entends un sifflement dans mes oreilles. Il est mélangé à une voix étrange… je n’arrive pas à la discerner suffisamment pour comprendre ce qu’elle dit. Puis la lumière me revient à travers mes paupières endolories. Il faut que je me relève… ne serait-ce pour constater les dégâts occasionnés par la chute sur mon corps. A ma grande surprise, je me relève sans trop de mal, et ce malgré un atterrissage plutôt hasardeux. Quelques éclats de verre se sont incrustés dans mes paumes… Je peux les retirer avec la pointe de mon couteau. Celui-ci est intact… L’opération se révèle douloureuse mais efficace.

Aucune trace du Supplicant… s’est-il enfui le temps que je revienne à moi ? Quoi qu’il en soit, je dois savoir où je suis tombé. La rue dans laquelle je suis semble piétonne… un détail curieux s’offre à moi tandis que j’erre dans les ruelles qui se présentent : certains pans entiers de façade sont inexistants, recouverts du voile du néant. Cela me donne l’impression de marcher dans une toile inachevée…



Il y a des gens dans cette ville. Elle a donc été épargnée par l’asile… Je croise deux fillettes aux cheveux noirs qui marchent dans la direction opposée. L’une d’entre elles, visiblement la plus âgée, entoure de son bras le visage de la plus jeune. J’arrive à discerner un petit faciès d’ange recouvert de larmes et de morve sous l’avant-bras qui en masque les yeux. Celle qui semble être la grande sœur est en train de la sermonner sur un sujet que je n’arrive pas à cerner. J’entends juste ce qu’elle dit lorsque nous arrivons au même niveau.

- Je te l’avais dit de ne pas regarder ! Ca t’apprendra !

Le reste se noie dans le bruit du vent… Je continue de marcher sur mon trottoir, cherchant à comprendre le sens des « oublis » creusés dans les murs. Aucune voiture ne circule non plus… Un groupe d’enfants apparaît à l’horizon. Ce n’est qu’en m’approchant que je constate que leur visage a tout bonnement disparu. Seules leurs mâchoires sont visible comme par rayon interposé. Ils sont une bonne douzaine à passer devant moi dans le silence le plus complet, pointant leurs dents à travers une espèce de muqueuse translucide.



Pourquoi n’y a-t-il que des enfants ?

5.28.2005

Séq. LXXXXIII

Les portes sur les côtés sont toutes condamnées. Il ne me reste plus qu’à savoir ce qui fait le petit bruit d’horloge dans la pièce du fond… Celle-ci est très mal éclairée et ne comporte aucun interrupteur. J’arrive tout de même à discerner une grosse horloge ronde accrochée sur le mur du fond. Chaque seconde est ponctuée d’un petit cliquetis digne d’une bombe à retardement. Cependant, les aiguilles ne tournent plus.



Elle affiche six heures…

La pièce se termine sur une grande baie vitrée qui donne directement sur une gigantesque ville. Il semblerait que nous sommes en hauteur, vu le champ de profondeur qui m’est offert. Cette ville… c’est la même que celle dont j’avais rêvé… J’ai l’impression que c’est là que j’y trouverai mes réponses… Certaines parties des rues sont plongées dans le noir, d’autres au contraires sont très bien éclairées. Je vois des passants… Il y a du monde dans cette ville ! Qu’est-ce que cela signifie ? L’asile n’est pas encore arrivé jusque là ?

Ma tête… Quelque chose ne tourne pas rond dans cette salle… Je me sens observé. Je sais qu’Elle est là, sur le parvis de la porte… Elle n’est pas pressée… elle sait que c’est inéluctable. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot.



Dong.

Un coup. Elle affiche six heures et ne sonne qu’une fois. C’est qu’elle ne sonne pas pour chaque heure… Elle sonne ma dernière heure. Les manches blanches frémissent, le visage fantomatique se tourne vers moi. Elle avance lentement dans ma direction. J’ai toujours mon couteau… Mais ai-je encore la force de l’utiliser…

La fenêtre ! Je peux peut-être sortir, si tant est qu’il y ait un moyen de descendre dans la rue en toute sécurité. Je n’ai qu’à…



Je le vois très mal, mais j’arrive à cerner suffisamment son contour pour savoir de qui il s’agit. Je l’ai retrouvé… et maintenant, je fais quoi ? Un coup de couteau dans le cœur, et c’est terminé ?

Dong.

Second coup. Je sens mon cœur résonner au fond de ma cage thoracique. Mes temps me brûlent. J’entends comme un sifflement dans mon oreille… Je ressens leur influence bien au delà du physique. Je sens mon Supplicant au plus profond de moi… Le creux de son visage est plongé dans le mien. C’est pire que s’il m’observait vraiment, car il donne l’impression de me dévisager. J’ai presque l’impression de voir mon visage se refléter dans le fond de son crâne…

Je tente une attaque et plonge mon couteau en direction de sa poitrine. Sauf qu’à l’instant où la lame touche sa chair, c’est moi qui reçois le coup. Je laisse tomber l’arme et tente de retenir à la fois mes larmes et le sang qui s’échappe de la plaie. Cette dernière s’enfonce de plusieurs centimètres entre deux côtes, heureusement sans atteindre son but.

Je m’écroule à genoux devant les pieds de mon reflet qui reste impassible. Derrière moi, j’entends les pas de mon destin qui se rapprochent.

Dong.

- Saute par la fenêtre. C’est ta dernière chance.

- Je vais… mourir…

- Oui. Mais pas tout de suite.

Un souffle glacial me fait l’effet d’un électrochoc dans l’échine. Elle m’a frôlé… Je me relève, contourne mon double et donne un grand coup de coude dans la vitre qui explose dans un grand fracas. Je n’ose regarder la longueur de la chute des éclats de verres jusqu’au sol. Je me contorsionne et ferme mes yeux. J’ai juste le temps de voir mon Supplicant prendre le même chemin.

5.27.2005

Séq. LXXXXII

Je n’arrive pas défaire mes yeux de la tête morte recouverte de grumeaux qui m’observe depuis la flaque de sucs gastriques. Elle vient de lever les paupières. Comme le cadavre ressuscité dans l’appartement en face de moi, elle pose sur moi un regard troublant, presque accusateur.

D’autres chiens entrent dans le corridor le ventre plein. Je n’ai pas envie d’avoir d’autres confirmations de l’état du bassin. Pourquoi m’amènent-ils ces têtes ?

Je me relève tant bien que mal, en tentant de respirer par la bouche tant l’air devient nauséabond. L’accumulation du sang, des cadavres plus ou moins vivants et des rejets intestinaux rend lieux plus qu’insalubres.

Le couteau… Je dois récupérer le couteau. C’est mon dernier atout… J’entre à nouveau dans la pièce où a eu lieu le carnage. Je trouve le cadavre de la jeune fille debout de l’autre côté du lit, son corps dénudé encore ruisselant des traces de mon passage. Ses yeux… Elle me fixe, immobile, de la même manière que les visages noyés… Dans son silence, j’entends ses plaintes, ses reproches… je me sens coupable… Je me baisse pour récupérer mon arme blanche. Seul son regard me suit. Elle ne fait aucun autre mouvement…

Sortir d’ici. Vite.


La meute dégoulinante s’écarte sur mon passage. Le fond du couloir rejoint une cage d’escalier qui me semble familière. J’entends des bruits de pas venant de l’étage du dessous…



- Elle te suit !

- Elle ?

J’ai comme une impression de déjà-vu. N’ai-je pas rêvé cette scène ? Quelque chose diffère cependant : je ressens cette vive douleur au fond de mon crâne qui me fait savoir qu’il ne s’agit pas que d’une dispersion de mon esprit. C’est bien plus réel… d’un point de vue subjectif…

- Dépêche-toi !

L’étage supérieur n’est pas mieux éclairé que le précédent, mais il a le mérite d’être propre. J’entends un petit tic-tac de montre à gousset provenant de la pièce du fond. Sachant qu’Elle est dans l’escalier, les possibilités sont restreintes… je ne peux plus reculer.

5.26.2005

Séq. LXXXXI

(La séquence précédente ayant été entièrement réécrite, je vous invite à prendre le temps de la relire)

Ma tête tourne… je perds l’équilibre. Je m’écroule au milieu du petit charnier qui s’est formé devant moi. Une soudaine céphalalgie fait vibrer mes tempes à un rythme terrifiant. J’entends un signal… quelque chose de terrible vient d’arriver. Je ne vois plus rien d’autre que du rouge. Le cartilage au sol frémit sous mes mains, comme s’il tentait de se reconstituer de lui-même.

Des bruits de draps se font entendre dans mon dos. Quelque chose bouge… une démence se serait-elle introduite par la fenêtre ? Non… celle-ci est condamnée. Je fais lourdement rouler mon corps sur le dos, essuyant d’une manche mon visage maculé d’hémoglobine. Quelle n’est pas ma surprise de voir que le cadavre de la jeune fille se convulse dans la ridicule position dans laquelle elle se trouve, le corps par terre et les jambes sur le lit. Ces dernières chutent lourdement et, pendant un instant, elle quitte mon champ de vision.

J’entends des bruits de pattes griffues tourner en rond dans le couloir. Qui peut encore venir maintenant ?

- Tu es fier de toi, je suppose ?

- J’ai soigné le mal par le mal…

- Soit. Tu as aussi ouvert de nouvelles portes à ta folie. Le bassin de Pandemonium vient de craquer. L’asile s’étend.

- Pourquoi continuer ? Qu’est-ce qu’il me reste ?

- Rien. L’espoir. A présent, lève-toi. Ton but n’est pas loin.

Je vois le haut du crâne de ma victime qui pointe de l’autre côté du lit. Ses cheveux… puis son buste. Ainsi recouverte de sang et de plaies, il serait très difficile de la reconnaître en cas d’identification. A moins qu’elle n’ouvre les yeux, comme c’est le cas ici. Elle me dévisage depuis sa position. Elle esquisse un sourire, puis tourne sa tête de l’autre côté ; pire, elle tord son cou au maximum et fait revenir sa tête dans sa position initiale après une rotation de trois-cent soixante degrés. Est-elle en train de se lever ?

C’est moi la victime…

Je dois fuir. Je dois partir. La chair se recompose sous mes pieds. J’entends déjà le grincement de dents des démences qui reviennent à elles. Je pousse la porte d’un coup sec et trébuche aussitôt dans quelque chose de mou et qui pousse un grognement de protestation. J’arrive tête la première contre le mur d’en face et m’écroule lourdement.

Je serre mes dents tant ma tête me fait mal… Tout résonne… En face de moi se trouve un chien. Un chien squelettique dont le visage est atrocement griffé ; mais tout de même, moi qui croyait qu’il n’y avait pas d’animaux ici… je me demande encore s’il existe la moindre règle de logique dans cet interminable cauchemar.



- Salut, le chien. Tu as plutôt mauvaise mine… désolé de t’avoir marché dessus…

Celui-ci ne s’attendrit pas de ma pathétique condition. Au lieu de cela, il émet des sons gutturaux et commence à effectuer des mouvements de cou qui laissent présager la suite logique.

- Ma parole, tu vas me gerber dessus !

Je fais un mouvement de côté suffisamment rapide pour éviter le contenu de son estomac. En dépit de son épouvantable odeur, c’est surtout la taille de sa déjection qui me surprend. La taille d’une tête entière… Il…

Non…


Une tête du bassin… elle en a encore la couleur bleu marine. Je n’arrive pas à croire qu’il ait pu ramener ici une telle monstruosité. Je tente de masquer l’odeur en protégeant mes narines avec mes manches mais celles-ci sont recouverts d'une telle couche de sang qu’il devient difficile de respirer tout court.

5.24.2005

Séq. LXXXX

La voix de la dame en noir… elle est dans ma tête.

- Ouvre la porte de gauche.




Celle-ci a visiblement été forcée maintes fois ; et j’en arrive à me demander comment elle tient encore debout. Son bois vermoulu est saturé de sang frais qui coule goutte à goutte dans une petite flaque s’étendant sous mes pieds. Je pousse la poignée qui me reste dans les mains.

L’endroit me dit quelque chose… une odeur terrible de chair en décomposition vient irriter mes narines et me provoque un haut-le-cœur. Quelque chose pourrit dans cette salle. Je croyais que rien ne pourrissait ici ? Ca a donc du arriver là tel quel…Il y un interrupteur sur la droite, je crois. Et si j’allume…

- C’est toi qui as fait cela ?


M’asseoir. Je dois m’asseoir.

- Oui.



Je ne le sais pas parce que je m’en rappelle, je le sais parce que c’est vrai. Je suis affalé sur une chaise dont je me rappelle l’existence. Et si je me rappelle d’une telle scène, c’est parce qu’elle s’est déroulée sous mes yeux. Il ne pouvait y avoir que moi avec elle. J’entends des mouches bourdonner autour de son corps, bien que je n’en vois aucune. Il y a tant de sang que je n’arrive même pas à cerner les plaies d’où il provient. Comment ai-je pu faire une chose pareille ? A-t-elle seulement vingt ans ?

J’entends des pas dans le couloir. Des pas irréguliers, parfois des coups de griffes ou d’ongles. Elles se rapprochent.

Elles sont responsables de ce carnage… Elles m’ont poussé à le faire. C’est l’occasion de leur faire comprendre que je n’ai plus besoin d’elles…

- Venez voir ce qu’il a fait !

- C’est si beau ! C’est excitant !

- C’est grâce à nous !

Quelque chose scintille par terre. Je me lève... J’ai retrouvé l’arme du crime. Un couteau de cuisine muni d’une lame d’environ vingt centimètres baignant dans une des flaques au sol. Il risque de resservir…

- Je dirai plutôt que c’est à cause de vous.

Leur chair reconstituée n’est pas aussi solide que je ne croyais. Je ne leur laisse pas vraiment le temps de riposter. Balançant mon bras de droite à gauche, les yeux fermés, je leur laisse le soin d’apprécier l’aspect visuel du carnage qui s’ensuit. Pour ma part, la chaleur humide qui me gicle au visage me suffit amplement. Je les sens parfois résister. Mais toutes se jettent dans le moulinet de mon couteau avec un rire largement audible : prennent-elles donc du plaisir à se faire déchiqueter ? Quoiqu’elles sont l’essence de ce qui a fait de moi un assassin… Pourquoi auraient-elles une quelconque appréhension vis-à-vis du meurtre…

Combien y en-a-t-il ? Parfois, j’attrape un membre et tente de l’arracher à son propriétaire. Celui-ci apprécie tant mon geste qu’il tire avec moi dans le sens opposé. Je reçois du sang dans la bouche. Je tente de recracher tout en maintenant mes yeux fermés. Je prends mon couteau à deux mains et frappe à présent dans leurs têtes dégoulinantes.

Je les aurai toutes.

Séq. LXXXIX

L’escalier est assez raide, aussi je fais de mon mieux pour ne pas chuter dans le vide malgré mon malaise. J’entends leurs voix baveuses s’estomper au fil de ma progression… Lorsque j’arrive sur le palier et que j’ouvre la porte, quelle n’est pas ma surprise de les retrouver…



- Tu ne l’aura pas. Pas tant que nous serons là.

- Et tant qu’il sera en vie, nous le serons aussi.

Laissez-moi… laissez-moi passer… Je tente de me frayer un passage entre leurs simulacres de corps humains… chaque fois que je les touche, j’ai l’impression d’enlever un petit morceau de chair… Vous n’existez pas… je vous le prouverai. Mon audace semble les avoir surprises puisque aucune d’entre elles ne tente de m’attraper.

- Mais où crois-tu aller ? Reviens !

Je cours le plus vite possible à travers les couloirs à la recherche de mon ombre… cette fois, elles sont à mes trousses. Je les entends crier et se décomposer derrière moi, malgré le bruit de mes pas qui résonnent dans mes oreilles. Est-ce sensé représenter un appartement ? Le plancher est en bois… et les portes sur les côtés semblent plus travaillées que ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. Je marche sur les ruines de mon passé, poursuivi par le présent…

Là ! Devant moi !




Il est là, immobile, debout contre le mur du fond de la pièce. L’ombre de son crâne semble s’ajouter à son corps pour donner forme à une seconde tête reliée au sternum. Mon cœur cogne dans sa cage… que faire à présent ?

Il se met à marcher lentement, devant lui. Il n’écrit plus. Il erre… Pourquoi est-il aussi calme ? Sa démarche saccadée lui confère le mouvement d’un automate détraqué.

Il passe une petite porte sans prendre le temps de la refermer. Je n’ai qu’à le suivre, et au moment opportun, je n’aurai qu’à le tuer d’un coup de quelque chose dans le crâne.

Attends…

5.23.2005

Séq. LXXXVIII

Derrière les ruines se trouve un corridor qui mène à un hall éclairé, et visiblement pas encore détruit. Un îlot d’espoir ?

Je ne dois pas traîner…
je sens mes forces qui s’affaissent peu à peu. Ma vue baisse. Tout le temps passé dans le noir m’a permis de développer une vision nocturne et voilà que celle-ci m’abandonne à son tour…

Je pousse les portes en verre pour découvrir un quai abandonné, donnant lui aussi sur le vide. Je dois longer les limites de mon imagination pervertie… Y a-t-il un train qui passe encore ici ? Les rames fonctionnent-elles encore ? Elles devaient certainement servir à étendre l’influence de l’asile sur le reste de mon psychique. Si c’est le cas… non seulement elles ne doivent plus fonctionner, mais elles ne devraient pas tarder à… ma tête tourne…où est la paroi, je perds l’équilibre. Ne pas tomber, non, surtout pas ! Mon équilibre devient précaire… je jongle d’une jambe à l’autre… je titube… je crois que j’entends quelque chose derrière moi…




- C’était long. Mais on t’a retrouvé.

Cette voix… je l’ai déjà entendu. Une des voix du charnier. Elles reviennent, mon Dieu… elles profitent de ma fatigue… elles veulent reprendre leur place…

- Tu te fais du mal, tu sais. Pourquoi ce fardeau, alors que tu peux tant t’amuser avec nous ? Nous t’invitons à jouer avec nous. Nous avons vu ton passé. Tu aimes la chair ? Nous aussi. Viens jouer avec nous. De la chair, on en a pour toi.

- Oui, on en a pour toi.

- Beaucoup de chair. Beaucoup de sang. Beaucoup de jeux.

- Pourquoi vouloir nous détruire ? Tu te plaisais avec nous, pas vrai ? Tu as pris du bon temps ici… Tu as tué pas mal de monde, avant qu’on ne te fasse la peau… Pourquoi te débarrasser de nous ? On ne partira pas aussi facilement… c’est idiot…

- Nous sommes tes enfants… tu dois jouer avec nous, papa. Tu es un bon père, non ?

- As-tu une fille ? Tu ne te rappelles pas, hein ? Non, tu n’en as pas. Mais tu as eu des femmes. Tu en as pris du plaisir avec elles, hein ? Ca t’a plu ?

J’essaie d’avancer, j’essaie d’ignorer. Je sais qu’elles se rapprochent. J’essuie ma sueur… La porte au bout du quai. Je sais que c’est par là.

- Ne fais pas semblant de ne pas nous voir. Tu es ingrat, tu sais. Tes plaisirs pervers, c’est nous qui te les avions offerts. Mais là, tu nous renie… As-tu l’intention de te laver de tes péchés ? Crois-tu que ta nature ne te rattrapera pas ?

- Tu n’es pas comme eux. Tu le sais. Ne nous détruit pas ! Tu n’échapperas pas à la mort. Elle rôde dans les alentours… Nous voulons ton amour… avant que tu ne disparaisse…

Ne regarde pas le Démon. Ne parle pas au Démon. N’écoute pas le Démon.


Des larmes viennent se mélanger à la sueur qui dégouline le long de mes joues. Si ces démences disent vrai, j’espère alors ne pas avoir à retrouver la trace de mon passé.

J’aurais ouvert la porte du fond si un autre chemin plus singulier ne s’était pas offert à moi. Un petit escalier en colimaçon grimpant dans le noir, derrière le quai. Au moins, j’éviterai de me faire suivre… Du moins je l’espère.

5.21.2005

Séq. LXXXVII

- Tu ne m’as pas tout expliqué…

- Tu trouveras les réponses en toi. Pour l’instant, dépêche-toi. Emprunte la porte qui se trouve au-dessus de toi, elle te ramène là-bas.

Au dessus de moi ?


L’air est presque aussi dense que de l’eau… je suis ses instructions sans même prendre le temps de me retourner pour savoir ce qu’il advient d’elle. Elle reviendra vite, je le sais. C’est sa raison d’être… Et elle n’a rien à faire dans un lieu comme l’asile.

Je tire sur la chaîne métallique qui fait office de poignée sur cette porte crasseuse. Un éclair me permet d’avoir un petit aperçu de ce qui m’attend de l’autre côté. Rien de très réjouissant ni d’innovant : un vieil escalier aux marches souillées de crasse et de rouille. Je dois arrêter de faire attention à la disposition du lieu. Celui-ci n’a aucun sens.. je dois chercher le Supplicant. L’homme sans visage. En même temps, j’appréhende de le revoir. S’il s’agit bel et bien d’une partie de moi, comment aurai-je le courage de m’en débarrasser ? Quand bien même je l’aurai, ce courage, comment tuer mon double, sans me détruire moi-même ? Et puis, va-t-il se laisser faire ?

La descente est longue et fastidieuse. En effet, plusieurs marches viennent à manquer, et la lumière s’estompe en même temps que le bruit de l’orage.




Je fatigue…


Cette partie de moi se détruit à son tour… que reste-t-il du semblant de lumière qui éclairait les murs décrépis de tous les couloirs précédents ? Les câbles ont été arrachés du plafond, les portes ont été défoncés, les murs démolis. Reste l’obscurité… et un désagréable sentiment de déjà-vu.

Où ai-je vu cette disposition des sols… Bon sang, ça date d’avant mon arrivée… C’est peut-être… une partie de ma mémoire… Le Supplicant Asylum s’élargit ; il prend de plus en plus de place en moi. Pourvu que j’arrête son expansion à temps..

Sur la gauche… il m’a semblé apercevoir une lumière derrière un des murs. Je ne peux agir que par instinct…


5.20.2005

Séq. LXXXVI

Le souffle du vent fouette mon visage et emporte avec lui les larmes qui tentent d’humecter mes yeux remplis de remords et d’appréhension. Je vais devoir faire face. Son regard transperce le mien, m’empêchant de lui tourner le dos. Derrière elle se dessinent parfois les silhouettes des rocs saillants dans l’horizon sans vie.

- Commençons par le commencement. Sais-tu pourquoi tu es piégé là ?

- Non… Il m’a dit que j’étais arrivé là par erreur… je veux bien le croire…

- Qui t’a dit cela ?

- L’homme du train… L’homme voilé, l’homme sans chair : celui qui m’a conduit au type avec les bras démesurés.

- Sais-tu qui il est ?

- Je ne sais plus trop… Il m’a dit qu’il s’était suicidé, et qu’il était arrivé ainsi dans l’asile… sans savoir pourquoi…

- Crois-tu à toutes ces conneries ? Non, je pense que tu ne le crois pas. Tu sais qui il est.

- Non, je… je ne l’avais jamais rencontré…

- Dis-le. Arrête de croire à cette illusion. Regarde derrière l’apparence. Tu sais ce qu’il est.

- Il est… mon arrogance.

- Juste. Et tu t’en es débarrassé. Tu as su te débarrasser de tes préjugés et de ta petite vanité. Tu as alors cessé de renier ton enfermement. Tu t’es mis à chercher des causes. Qu’as-tu trouvé ?

- La folie… je n’ai trouvé que la folie. J’ai vu ma lente descente s’amorcer, à travers les démences qui hantaient le charnier. Je les ai vu rire, chanter, se massacrer.

- Tu as fui. Tu as fui ta folie. Ta réponse était ailleurs… Qui as-tu rencontré ensuite ?

- Je n’ai qu’un vague souvenir d’un rêve… j’étais au plus haut d’un immeuble… J’ai vu quelqu’un là-haut, quelqu’un qui m’a glacé le sang. Silencieux, trouble… Je n’ai le souvenir que de ses bras blanchâtres et de son visage indiscernable. Je l’ai revu par la suite. Je crois qu’il me suit comme une ombre. J’ai l’impression d’être le seul à le voir…

- Sais-tu de qui il s’agit ?

- Je crois. J’ai peur de l’admettre, mais je crois savoir. Ensuite, je me suis fait tuer… et je me suis retrouvé au Manège. C’est comme une transition, non ? Entre l’asile et la mémoire ?

- En quelque sorte. Tu ne t’es pas fait tuer. On t’a juste retiré la garde de ton corps, puis on t’a laissé le soin d’imaginer le Manège comme tu le souhaitais. T’a-t-il satisfait ?

- Oui… non… je ne sais plus trop… mes souvenirs s’estompent…

J’ai de plus en plus de mal à me rappeler de tout ce qui m’est arrivé. J’ai marché sur mes souvenirs… Je suis comme pris dans une coquille d’escargot, tournant inexorablement en vrille, pour combien de temps encore ?


- Tu peux tirer un trait sur ton passé. Quand bien même tu sortiras d’ici, celui-ci aura trop souffert de ton séjour. Concentre-toi plutôt sur les dernières personnes que tu as pu rencontrer.

- Une demoiselle. Elle s’est jointe à moi pour remonter Pandemonium. Elle avait cette blessure sur le visage… il y avait ces enfants, tous ces enfants enfermés… et les têtes dans le bassin… oh… Je t’en prie, aide-moi ! Dis-moi ce que j’ai !

- Tu es fou, voilà ce que tu as. Tu t’es monté un monde de toutes pièces pour ne pas avoir à m’affronter. Mais voilà, tu as échoué. Je ne te reproche pas de m’avoir fui. Je te laisse une chance. Je sais comment tu peux t’en sortir. Sais-tu que tu es actuellement entre la vie et la mort ? Ton chassé-croisé avec ses longues manches blanches devient très dangereux. Mais tu as pire que moi à affronter… pire que la mort, oserai-je même dire… il y a toi. Le côté de toi qui a créé cet enfer. Tu l’as déjà croisé. Celui que tu seras. Celui qui te laisse des messages. Ton propre Supplicant.

Mes doigts fébriles s’accrochent à la peau de mon visage, comme pour s’assurer qu’elle y est toujours.

- La sortie n’est pas un trou dans le sol. La sortie, c’est lui. Rattrape-le avant qu’il ne prenne ta place.

- L’asile est sans fin... Comment puis-je savoir où il est ?

- C’est ton problème. Le temps joue contre toi… Et Elle te rattrape.

5.18.2005

Séq. LXXXV

- Pourquoi veux-tu sortir maintenant ? Nous sommes tranquilles ici. Tu ne crains rien.

- Je ne veux pas ! Je ne veux pas rester là ! J’en ai assez de des espaces clos ! Je dois trouver la sortie… Je vais la trouver, oui, je vais la trouver.

Je commence à gratter les parois qui émettent quelques vibrations de protestation. Quelques gouttelettes de sang perlent là où mes ongles ont rencontré le mur.

- Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? C’est vivant ? Je dois sortir !

Brmmm… Brmmm…


- Chaque chose en son temps. Calme-toi. Tu as des choses à me demander…

- Je m’en fous ! Je ne veux plus rien savoir !

Je cogne si fort contre la chair que mes os craquent par instants en rencontrant le cartilage qui fait office de mur. Je ne veux pas rester enfermé un instant de plus dans cet organe cubique avec elle. Je gratte, je cogne si bien que mon sang ne tarde pas à rejoindre celui de la pièce. J’entends un bruit de chaise et des pas qui résonnent derrière moi.

Choc.

Brmmm…

Mes yeux se plongent dans les siens lorsque je réalise que je suis allongé au sol, sa menaçante silhouette debout au dessus de moi. Son regard a changé… on peut y déceler beaucoup de colère. Ses cheveux crépitent en tout sens, comme alimentés par la foudre. J’essuie mes larmes… elle m’a cogné derrière la tête. Ca résonne… ça fait mal.



- Tu sais ce que tu es en train de faire ? Tu es en train de fuir ta raison. Tu fuis tes responsabilités. Regarde-moi ! Tu n’aimes pas cette pièce ? Tu veux de l’espace ? Je vais t’en donner.

Un grondement sourd se fait entendre, plus grave que les vrombissements espacés qui ponctuent chaque instant depuis mon arrivée dans ces ruines. Les murs noircissent… sont-ils en train de pourrir ? De larges cloques s’étendent au plafond et se rejoignent sur les murs. La dame en noir change aussi d’apparence : son regard devient insupportable, et sa silhouette disparaît tout comme l’ensemble de la pièce. Des courants d’air glacés s’infiltrent à travers les abcès noircis qui nous entourent. Derrière, dans l’obscurité se détachent parfois d’éblouissantes déchirures suivis du coup sec.

Brmmm…

L’orage. Nous sommes en plein cœur d’un orage... Au milieu d’une gigantesque plaine desséchée et sans couleurs, entourés d’éclairs découpant le ciel en lambeaux et faisant trembler la terre de leur impitoyable autorité. Il n’y a rien de vivant à des kilomètres à la ronde. Le vent souffle tout autour de nous, soulevant l’impressionnante chevelure de celle dont je dois affronter le regard. Sa voix s’élève et tourbillonne dans les airs et ses phrases se ponctuent le plus souvent par un formidable coup de tonnerre.

- Tu as l’espace qu’il te faut ? Pouvons-nous parler entre personnes raisonnables à présent, ou as-tu besoin d’encore plus d’espace ?

A ces mots, la terre sous mes pieds se met à vibrer différemment. Comme soumis à une pression souterraine… Celle-ci se craquèle et s’émiette tout autour de nous, puis s’écroule sur elle-même. La lumière saccadée me permet d’évaluer le diamètre du trou qui s’apprête à se former : cinquante mètres, peut-être plus. Nos pieds ne touchent plus terre… Nous flottons au dessus des gravats, entre le vide et le ciel en furie, perdu dans les abîmes les plus profondes de mes remords et de mes peines.

- C’est maintenant ou jamais. Fais face à tes démons. Par quoi veux-tu commencer ?

Séq. LXXXIV



Après une plus fine observation, j’ai pu constater que l’escalier extérieur s’arrêtait à environ deux mètres du sol. Il me reste à emprunter la porte qui se trouve en contrebas. Celle-ci est encore enveloppée dans du cellophane. Cela signifie-t-il qu’elle n’a jamais servi, ou bien qu’elle est hors d’usage ?

Brmmm…


Les vrombissements se font si irréguliers que j’en arrive à douter de leur valeur réelle. Tantôt très proches, tantôt lointains ; ils ressemblent davantage à des coups de tonnerre qu’à des bruits mécaniques.



Un choix s’offre à nouveau à moi. A ma gauche, une porte blanche ; à ma droite, un escalier montant. Je préfère suivre ce qui m’intrigue… en l’occurrence les bruit sourds : et ceux-ci viennent d’en haut. Ma voie est donc tracée…

Le premier étage se réduit à une seule pièce cubique, dont l’unique source de lumière est celle de rayons de soleil traversant une vitre rectangulaire. Sauf qu’il n’y a aucune vitre. Seul le reflet lumineux atteint le mur adjacent. Les parois de la pièce sont plutôt curieux, d’un ocre pâle virant au rouge par endroits… et leur texture est visqueuse comme la peau d’un batracien. Les murs seraient-ils vivants ? La réponse semble exclue de mon esprit. Il n’y a plus rien à faire dans cette salle, il ne me reste qu’à emprunter la porte blanche au rez-de-chaussée. Mais…

Plus aucune trace de l’escalier. Me voilà pris au piège dans ce cube organique… Du monde extérieur, il ne me reste que le lancinement monotone qui se répète par à-coups

Brmmm… Brmmm…

- Laissez-moi sortir !

Réfléchissons. J’ai réussi à y entrer, j’arriverai bien à en sortir. Mais par quel moyen ? Il n’y a rien autour de moi qui puisse me servir. Je fais le tour de la pièce… un, deux, trois, quatre, cinq pas de largeur. La même chose en longueur. Ca ne fait pas très grand, vu de l’extérieur. En fait, vu de l’intérieur non plus. Et par quel absurdité cette lumière vient-elle frapper les murs ?

Ces derniers amortissent mes poings lorsque je les cogne. Ils absorbent le choc. Autant frapper sur un matelas…

- Enfin, nous nous retrouvons. Il serait temps de discuter un peu, avant que tu ne me fasses disparaître à nouveau…

- Non, Attends ! Je veux dire, ne pars pas ! J’ai besoin de toi !

Derrière moi, assise nonchalamment les bras croisés sur une chaise, est apparue la dame en noir que j’avais rencontré après avoir tué la fille balafrée. Je commence à me faire une petite idée de qui elle est. Pour l’instant, je préfère rester silencieux. Elle me regarde d’un air trouble, comme si elle tentait de déceler la moindre trace de folie dans mon regard désespéré.

5.16.2005

Séq. LXXXIII

- Non ! Vous êtes venus là par vous-même… je ne suis qu’un homme égaré parmi d’autres. Je ne veux plus entendre vos plaintes dans ma tête. Va-t-en à présent !

Ses balbutiements ont quelque chose qui me font comprendre que ce ne sont pas des paroles en l’air. Comme si ces paroles lui coûtaient la vie. Le prix de sa libération.

- Tu… le… sais… que… tu… mens. Tant… que… tu… mentiras… nous… souffrirons.

Je ne veux plus le voir. Je ne veux plus l’entendre. Je ne veux plus voir de bébés. Je poursuis ma descente, laissant l’enfant double quelques mètres derrière moi.

L’escalier s’arrête sans raison apparente… je peux encore m’accrocher à la paroi et tenter de trouver un moyen d’y entrer. J’exclus volontairement le choix du saut dans le vide. J’en ai déjà fait les frais.



Heureusement que mes doigts sont musclés, parce que les rebords ne sont pas larges. J’avance à pas de crabe sur une petite distance quand un son retient mon attention. Un gémissement… le craniothoracopage pleurniche dans mon dos. Je ne peux pas me retourner dans ma situation, mais je le sais à quelques mètres de mon dos. Je l’entends renifler, retenir ses larmes. Jusqu’à ce qu’il craque.

Ses pleurs ont quelques ressemblances avec ceux d’un nourrisson, et tout autant avec ceux d’une bête à l’agonie. Ce déchirement sonore fait vriller mes tympans et grincer mes dents si bien que je me mets à verser une larme à mon tour devant un tel appel au désespoir.

Pourquoi ai-je pris ce chemin…


Nos deux cris se rejoignent, formant une pathétique litanie qui part mourir au fond du gouffre. Nos deux causes se rejoignent : Il pleure son état, je pleure mon exaspération. Et s’il dit vrai, tout pourrait se régler de la même manière : si j’arrive à comprendre, à partir ; peut-être que tout disparaîtrait et qu’ils pourraient retourner sereinement au néant primordial.

Sa voix se brise, ses cordes lâchent. Il ne pleure plus, il hurle à la mort. Je n’ai plus le cœur à l’entendre, ni l’énergie suffisante pour supporter ce son. Je dois trouver au plus vite un moyen de rentrer. Je frappe tant que je peux avec les pieds sur les carreaux plaqués au mur. J’espère tant qu’ils puissent se briser…

Espérance ?


Le mur s’effondre dans un tel fracas que mon corps perd l’équilibre et glisse tout entier dans la brèche. La chute est longue et l’atterrissage violent. J’arrive malgré tout sain et sauf de l’autre côté de la paroi…



Un champ de ruines à côté d’une grande bâtisse en pierre ; et aucune trace de la paroi. Voilà le spectacle qui s’offre à moi lorsque je retire la poussière de mes yeux. Tout semble détruit depuis longtemps. Rien de bien nouveau… Mis à part la luminosité qui paraît différente de ce côté-ci. Comme si le soleil frappait à travers le ciel noir ; l’ambiance prête à croire que nous sommes en pleine journée. A la différence qu’il n’y a pas de ciel. La lumière… vient de nulle part. Mais qu’est-ce qui me surprend encore ici ?

Brmmm… Brmmm… Brmmm...


Ce bruit de soupape, je le connais. Le train de l’asile ! Passe-t-il par ici ? Je n’oserai l’espérer. Le bruit vient de la maison... il semble plus aléatoire que le bruit auquel je me suis habitué, mais quelle importance, lorsqu'il s'agit d'un signe d'espoir. Je suis tenté de prendre l’escalier qui mène directement de ma position jusqu’au premier étage. J’aurai au moins une vue d’ensemble du terrain sur lequel je suis.

5.14.2005

Séq. LXXXII

Ces escaliers sont aussi vertigineux qu’étroits. Même si aucun vent ne souffle, je me colle contre la paroi pour ne pas être happé par le vide. J’ai alors un champ de vision plus large sur les structures d’en face. Je serai curieux de savoir ce qu’il s’y trouve… Sans doute d’autres cauchemars, enfermés dans des cages et n’attendant qu’un écart d’imagination pour surgir dans la nuit d’un enfant malchanceux. Entre eux et moi se dresse un gouffre sans fond où ni son ni lumière ne survit.

Qui peut bien emprunter ces escaliers ? Où peuvent-ils mener ? Ont-ils seulement un début et une fin, ou enroulent-ils simplement les structures comme les vignes étranglent les arbres ?

Quelque chose se détache de l’ombre, entre les deux immenses constructions. Quelque chose qui flotte dans l’air lentement, à la manière des têtes coupées du bassin. Qu’est-ce que c’est, bon sang ? Je n’arrive pas à distinguer correctement ses contours. Mais sa trajectoire dévie vers moi alors que je continue ma descente. Une chose est sûre : c’est moi qu’il vient voir.



Ca se rapproche… j’arrive à… Mon Dieu ! C’est un des bébés… non, deux ; où plutôt un monstre double : deux siamois fusionnés au niveau du torse. Deux corps, une tête atrocement gonflée. Cette terrifiante expérience de la nature se rapproche inexorablement de ma position. Inutile de se précipiter… il me suivra.

- Que me veux-tu ? Je ne resterai pas à l’asile. Je ne finirai pas comme vous. Je vais m’en sortir, je ne resterai pas ! Laisse-moi !

La tête enflée se contente de frémir du bout des lèvres. Je ne peux rien dire de son regard, ses yeux étant condamnés par des paupières anormalement larges qui tremblent à chaque fois que ceux-ci roulent dans leurs orbites. C’est bien l’enfant le plus repoussant que j’ai pu voir ici. Sa torpeur apparente rend la scène encore plus glauque. Il est maintenant à quelques mètres en face de moi, ignorant visiblement la gravité sensée l’envoyer mourir dans les ténèbres. Ses lèvres frémissent à nouveau. Il semble très malade… ses nombreux membres frétillent les uns après les autres comme les nageoires d’un poisson plongé dans de l’eau de javel.

- Pour…quoi… nous… abandonnes… tu…

Sa voix est plus rauque que celle d’un corbeau. Il peine à chaque syllabe, sa gorge hypertrophiée tentant tant bien que mal de sortir quelques sons humains de ces corps joints.

- Que dis-tu ? Je n’ai jamais dit que je resterai avec vous. Votre choix était la survie… le mien est la sortie. Je n’ai pas de compte à vous rendre !

- Tu… dois… nous… aider…

- Pourquoi crois-tu cela ?

- Parce que… tu…tu nous…a…créés…

5.13.2005

Séq. LXXXI

Mon regard plonge dans le gouffre béant de sa tête, qui s’avère plus profond que je ne l’aurais imaginé. Je vois les parois internes bouger au rythme de ses battements de cœur. Je reste pétrifié devant ce monstre, comme s’il s’apprêtait à m’engloutir tout entier. Je ne l’observe pas parce qu’il m’effraie, mais parce qu’il m’intrigue. Il m’est étrangement familier…

Il prend lui-même l’initiative de faire demi-tour. Il s’éloigne dans les ténèbres, à une vitesse de marche considérable. J’essaie de le rattraper, mais il court toujours plus vite. Lorsque je me décide à courir, il accélère si violemment que je le perds totalement de vue. Je cours tant que je peux, tentant tant bien que mal de suivre le bruit de ses pas.

- Et merde !



Je n’ai jamais de chance lorsqu’il s’agit de faire ce type de choix. Autant laisser tomber… Je n’ai qu’à suivre la voie de gauche. Tout semble en chantier, comme si des changements allaient s’effectuer prochainement. Ces changements, j’en suis responsable…

Me voilà à nouveau perdu. Je n’ai plus de repères physiques, je ne sais même pas si je suis dans l’asile et plus personne n’est là pour m’aider. Me revoilà contraint à errer, à la fois en spectateur et acteur de la lente disparition de ces lieux.

A gauche. Le revoilà !
Je l’ai vu passer. Je m’enfile une nouvelle succession de couloirs avant de le reperdre derechef. Une curieuse salle se dresse devant moi… Où suis-je tombé ?



La pièce est si grande que je n’en vois pas les murs. A moins qu’il s’agisse de l’extérieur ? Il fait trop noir pour pouvoir faire la différence. Je marche un petit moment en avant sans que le décor ne change. Le sol est uniformément composé de ces dalles blanches rehaussée d’une série noire.

Au bout de quelques centaines de mètres, j’arrive au bout de la salle. Ou plutôt au bout de l’asile tout entier. Au delà se dresse le néant ainsi que les parois de deux autres structures démesurées. Celles-ci n’ont pas de début ni de fin, se perdant dans l’obscurité qui régit depuis les profondeurs jusqu’aux cieux. Quelles peuvent bien être les dimensions de ces structures ? L’imagination n’est-elle pas sans limite ?

D’immenses escaliers de service longent les parois et semblent se perdre dans le néant. J’imagine que c’est la voie à suivre…

5.12.2005

Séq. LXXX



Tous ces escaliers, tous ces couloirs que j’emprunte font-il partie de ma mémoire ? Mon esprit serait-il en train de se perdre entre perception, souvenir et cauchemar ? Est-ce pour cela que je n’arrive plus retrouver ma mémoire ; suis-je en train de l’effacer en la piétinant ? Mais alors, tant que je serai ici, cela ne pourra aller qu’en empirant…

Je vais m’asseoir. Là, juste là. Prendre un instant pour réfléchir…


- Tu veux me faire comprendre quoi, au juste ? Que je suis devenu fou ? Je le sais déjà, ce n’est pas la peine de me le rappeler ! Oui, mes cauchemars sont sans fins ! Non, ils n’ont aucune morale ! Mais tout ça, c’est dans ma tête, n’est-ce pas ? C’est pour de faux… dis-le moi, que c’est pour de faux !

- Ton état me fait peine… je reviendrai te voir, si tu le souhaites. Pour l’instant, je préfère te laisser.

- Non ! Attends ! Ne pars pas !

Le temps de me relever, elle a déjà fait plusieurs mètres vers la fin du couloir. Ma vue se brouille… j’essaie de courir derrière elle, mais le sol colle sous mes semelles, comme du goudron fondu. Les murs à leur tour se défont lentement en lambeaux. L’ensemble dégouline autour de moi dans un bruit de plastique en ébullition.

- Attends ! Attends…

Je m’écroule lourdement sur le ventre, les jambes enchevêtrées jusqu’aux genoux par les ligaments huileux qui s’affairent à me recouvrir totalement. Le torse, puis les bras, et enfin ma tête. Noir.


Cauchemar.

Réveil.


La première chose qui me surprend en rouvrant les yeux sont les parois qui ont repris leur forme parfaitement normale. Seul quelques gouttes de sang trahissent ma chute. Mais autre chose attire mon attention. Deux pieds. Enveloppés dans des chaussures noires, ceux-ci appartiennent probablement à quelqu’un qui m’est familier.



- Vous êtes revenus. Vous devez jubiler de me voir dans cet état, non ? Je n’ai plus de conscience… vous n’avez plus de chair… nous nous ressemblons un peu, non ?

Pas de réponse.


L’homme du train n’avait-il pas un linceul le recouvrant de la tête aux pieds ?

- Je suis à nouveau dans l’asile, n’est-ce pas ? Je… je vais au Manège, vous m’accompagnez ?

Silence.

Ce n’est pas lui. Il aurait déjà réagi. Je tente un regard… je ne vois pas son visage depuis le sol. Je me relève… je ne vois toujours pas son visage.

5.11.2005

Séq. LXXIX

Nous avons laissé la salle de bain et le corps de la fille balafrée derrière nous, empruntant des conduits pierreux et tentant de cerner chacun l’autre. Cette dame est pour le moins singulière. A chaque phrase, un indice me laisse comprendre qu’elle en sait bien plus sur moi que je n’en connais moi-même. Et à chaque fois que je lui demande qui elle est, elle me répond parfaitement hors du sujet.

- Ecoute, si tu ne veux pas me faire confiance, je peux m’en aller. Tu me dis que tu veux retrouver ta mémoire, alors sois prêt à me suivre à la trace, où que j’aille. J’ouvrirai tes portes, et tu les franchiras.

Mieux veux ne pas trop poser de questions…



- Suivons ce couloir, il nous rapprochera de ta destination. Et plutôt que de te demander qui je suis, cherche plutôt à comprendre les notes que tu possèdes.

- J’ai perdu la première depuis longtemps…

- Tiens, la voici.

Sans même se retourner, elle me tend la première feuille que j’avais trouvé dans le charnier, encore imbibée de sang. La seconde est gorgée d’eau… Serait-elle un pur produit de ma conscience ? Jamais elle n’aurait pu trouver cette feuille…

- Tout est griffonné avec empressement. Je vois un train, une spirale, des gribouillis abscons… On retrouve cependant une inscription lisible sur les deux : le symbole π

- Et que représente ce symbole pour toi ?

- Pi… le nombre mystère ; celui dont on cherche éternellement la fin… On sait qu’il n’y en a pas, mais on croit toujours s’en rapprocher…On court derrière l’infini. On en deviendrai fou…

- N’y vois-tu pas là une image de ta quête ?

- Non… je garde espoir. Je vais là où se trouvent mes réponses. Derrière le Manège.

- Ne te fais pas trop d’illusions. Le Manège n’existe pas. C’est facile d’y aller lorsqu’on est fou ou désespéré, il suffit de se l’imaginer. Mais plus tu gardes espoir et moins tu as de chances de l’atteindre.

- Ne dis pas n’importe quoi. Le gardien du Manège m’a dit que c’était mon désir de savoir qui m’a sauvé.

- Et moi je te dis le contraire. Et tu sais que j’ai raison. Ne t’enferme pas dans tes certitudes… tu as détruit toi-même le Manège. En lui donnant une consistance, tu as supprimé ce qui faisait son essence : l’immatérialité.

- Conneries !

- Le déni… tu n’as rien trouvé de mieux pour te défendre ? Tu veux peut-être que l’on remette les choses à leur place, alors que c’est toi qui les détruit les unes après les autres ? Tu as choisi ton monde intérieur comme nouvelle réalité, et maintenant que tu ne peux plus en assumer les conséquences, que vas-tu faire ? Chaque action que tu provoque ici se répercute dans ton esprit qui croit être dans le monde réel. Mais rappelle-toi que tu es enfermé en toi. L’écho de tes pas résonne dans ta tête, créant de lourdes failles dans ton intégrité mentale ; un peu comme deux miroirs mis face à face : une mise en abîme de ta propre destruction.

Les conséquences. L’effet papillon… je suis en train de détruire mon esprit…

5.08.2005

Séq. LXXVIII

Son corps est si froid que même mes doigts gelés le ressentent au contact de sa peau. C’est un peu comme si elle sortait d’un bain d’azote liquide, et qu’elle tomberait en poussière sitôt qu’on l’eût touchée. J’observe la flaque au sol qui ralentit son expansion au niveau de mes genoux tout en essayant de retrouver ses poches sous les quelques couches de vêtements glacés.

- Je l’ai.



- Pas très explicite, n’est-ce pas ? Si au moins tu rattrapais celui qui sème ces gribouillis… mais tu es lent, trop lent…

- Je m’en fiche. S’il repasse par ici, je lui passe le bonjour.

- Bien entendu. Et tu comptes rester ici pour l’éternité, devant cette carcasse ?

- Ce n’est pas une carcasse. C’était une jeune dame… Et je l’ai tué. J’ai gâché mes espoirs, j’ai gâché les siens. A quoi bon continuer…

La dame en noir paraît outrée par mes propos. La gifle qui m’atteint me fait l’effet d’un baquet de lave en fusion que je recevrai en pleine figure. Que… Je me relève, surpris devant une telle réaction.

- Bordel, mais t’es qui, toi ? Tu t’amènes quand je suis au plus mal, tu me frappes ? Tu ne me connais même pas !

- Peu importe qui je suis ! Ce ne sont pas des amis dont tu as besoin maintenant, ce sont des motivations. A moins que tu ne préfères livrer ton corps au charnier et laisser la tête dans l’eau. Pour cela, c’est facile : reste ici. Les lieux sont plus pourris que n’importe quel cadavre. Il y a une entité au fond de l’eau qui se fera un plaisir de séparer ta petite tête de tes épaules, et de te faire subir le même supplice qu’aux autres.

- Tu connais l’endroit ? Il y a une créature dans l’eau, c’est cela ?

- J’ai dit une entité, pas une créature. Disons qu’il y a quelque chose, mais qui va bien plus loin que le règne animal. Cette chose n’est d’aucun règne. Et tu la ressens jusqu’ici. Elle influence tes perceptions de très loin, méfie-toi. Regarde mon reflet dans le miroir… ne vois-tu pas quelque chose qui cloche ?



- Que… qu’est-ce qui fait ça ?

- Quelque chose, au fond de l’abîme. Je crois qu’il sépare les rêves des cauchemars ou quelque chose comme ça. Le tien est détraqué… as-tu vu le nombre de victimes qu’il fait ?

- Le mien ?

- Partons d’ici, veux-tu ? A moins que tu ne veuilles vraiment ressembler à mon reflet. Tu rencontreras d’autres carcasses, tu sais. Peut-être même d’autres personnes. Mais sache une chose : je serai toujours là. Toi qui n’as pas voulu de moi, tu t’es laissé prendre. Je ne t’abandonne plus.

ACTE V : Abîmes - Séq. LXXVII

Je reste assis là de longues minutes, perdu dans mes pensées. Mon corps m’a été restitué, mais je n’ai plus envie de m’en servir. J’observe, je regarde les reflets bleutés qui dansent sur la paroi de la salle voisine, je regarde la baignoire devant moi, espérant sans doute de voir ressortir celle que j’ai tenu dans mes bras durant un instant hors du temps. Je tente une lutte contre le temps, contre l’activité ; j’aimerai pouvoir me changer ici et maintenant en un bloc solide et ne plus avoir à me soucier de ma condition d’être vivant. Vivant dans quoi ? Dans le délire collectif de malades plongés dans un coma dont ils ne reviendront certainement jamais ? Dans un cauchemar sans fin, capable de faire jouir les plus grands psychanalystes ?

- Elle est morte.

Et si l’homme du train avait raison… et si j’étais perdu dans un No man’s land entre le Ciel et l’Enfer… et que j’allais traîner mon corps usé dans ces interminables complexes en quête de rédemption… La foi, c’est peut-être de cela dont je manque… les croyants ont quelque part où aller ; moi, non. Alors, on a dû me placer ici, entre rien et rien, en quête d’absurdités. Je rencontrerai d’autres gens, je les suivrai, je les tuerai. Puis je me ferai tuer à mon tour.

- La fille, elle est morte.



- Je sais. C’est moi qui l’ai tué.

- Ca, je le sais déjà. Mais toi, sais-tu ce qu’elle a dans sa poche ?

La feuille ! La feuille griffonnée qu’elle a gardé de son arrivée. J’ai oublié de la lui demander… Mais je n’ai pas le courage de me lever, et encore moins de la fouiller.

- Oui, mais… comment sais-tu cela ?

- Tu ne veux pas te lever ? Je vais donc la sortir moi-même.

Qui est cette femme ? Ses cheveux noirs et bouclés font disparaître son visage et m’empêchent de distinguer la base de son cou. Sa grande robe noire laisse apparaître deux jambes résolument humaines. Mais le reste se noit dans un noir ténébreux qui n’est pas sans me rappeler une autre de mes hallucinations.

- Rattrape sa tête !



Mes muscles se sont refroidis en restant inactifs par ce froid. La tête de la fille balafrée vient chuter lourdement juste à mes pieds. Son œil est encore ouvert ; j’ai même l’impression d’y lire encore quelque chose… Cette vision me fait sursauter ; derrière elle se trouve la dame en noir qui me sourit sous sa chevelure. J’observe avec horreur la flaque rouge s’élargir sous la tête de ma victime, en me demandant par quel côté fuir.

- C’est dans la poche de gauche.

Crédit photo : Myana

5.07.2005

Séq. LXXVI

A ma droite se trouve une petite échelle qui mène directement au bord de l’eau. Cependant, seule la rive opposée est éclairée, aussi devons-nous nous repérer avec la pâle lumière qui se reflète dans l’opacité aqueuse. Plus sombre que l’obsidienne, cette eau semble venir du plus profond des abysses. Seuls ressortent les scintillements de la surface… et une multitude de corps.



- Regarde tous ces visages qui surnagent… Ce sont eux qui font ces vaguelettes, non ?

- Ils me paraissent inanimés… Peut-être qu’il y a autre chose au fond du bassin…

- Rejoignons la rive éclairée. Je crois que notre chemin continue plus loin…

Quelque chose retient cependant notre attention. Certaines vagues sont plus larges que d’autres, et viennent toutes du même endroit, quelque part vers le milieu de l’étendue. Elle n’en tient pas compte, mais je sais qu’elle l’a vu aussi.

- Nous y sommes presque. Derrière les portes battantes doit se trouver l’asile, si nous avons atteint le sommet de Pandemonium. Le gardien devrait à son tour se manifester… je retrouverai mon passé… je…

- Tu as entendu ?

- Oui.



Derrière nous. Nous sommes au niveau des lampes. Derrière nous, un son dégoulinant d’humidité. Quelque chose sort de l’eau. Je me retourne. Les yeux exorbités, fixés droits sur nous, des dizaines, des centaines de têtes sortent peu à peu de l’eau et se stabilisent environ un mètre de la surface. Certaines bouches sont ouvertes, d’autre non ; mais tous ont les yeux grand ouverts et font briller leurs pupilles blanches sur les spots lumineux. Ils émettent un son, un son générique. Non pas un bruit humain ou guttural, mais plutôt une note très grave, glissant à travers les eaux et formant ainsi un ténébreux requiem inaudible pour les êtres vivants, mais plus perçant que la lame de la grande Faucheuse. Sous les têtes, l’eau s’agite, bouillonne même par endroits.

- Peut-être qu’ils ne viennent pas pour nous… peut-être que…

- Ne nous attardons pas. Je redoute cet endroit autant que toi, alors partons vite.

- Regarde ! Elles viennent vers nous !

Plusieurs visages morts s’approchent peu à peu de notre emplacement dans une terrifiante danse macabre, flottant dans l’air sans mot dire et sans nous quitter du regard. L’un d’entre eux s’approche de moi. Il devait appartenir à une vieille femme, vu l’état de la peau. Il ouvre ses yeux si grands que l’on croirait qu’il cherche à les expulser. Ces yeux veulent me disent quelque chose.

- Tue-la.

Que se passe-t-il ? Mon corps ne me répond plus ! Je fracasse la porte d’un coup de pied et embarque la compagne par le bras.

- Pas si fort ! Tu me fais mal !

- Tue-la.

Derrière la porte se trouve une salle de bain exiguë mais sans aucun défaut apparent. Peut-être même pas assez. Qui entretient un tel lieu ?

- Tue-la. Tue-la. Tue-la.

Si Dieu existe, qu’il me pardonne pour ce que je fais. Seules mes larmes trahissent ma pensée. Mon corps est envahi d’une force extérieure, celle des visages, celle de la mort. La baignoire est pleine de cette eau noire et glaciale qui remplit la monstrueuse piscine. Ma victime le constate à ses dépends, lorsque mon bras la projette tête la première dans l’eau, s'accrochant à sa nuque. Je suis en train de noyer celle pour qui j’ai risqué ma vie. Je l’entends hurler, je la sens se débattre, je vois ses mains glisser sur les rebords carrelés. Mais je ne peux rien faire. Je vois mon bras tenir fermement le cou de la jeune femme, je vois mes veines saillir et mes larmes couler. Je sens les regards livides de ceux qui m’observent depuis la porte. Je sens sa nuque frémir. Et puis, je sens son pouls s’arrêter.

Ses doigts lâchent prise, ses jambes ne se secouent plus. J’espère seulement que pour elle, le cauchemar est fini. Moi, je reprends peu à peu conscience. Je me laisse tomber contre le mur d’en face, la porte ouverte sur les têtes flottantes. Celles-ci se dispersent lentement et retournent l’unes après l’autre dans l’eau qui les ingère à nouveau.

Je tente de fermer les yeux, j’essaie de me dire que rien ne s’est passé, que je vais me relever n’importe où, dans le lit du dortoir, aux pieds de l’homme du train, n’importe où.

Vain espoir.

5.06.2005

Séq. LXXV

- Cours !

Nous nous faisons emporter par nos jambes qui nous mènent rapidement au fond de l’entrepôt. Trempés de la tête aux pieds, nous grelottons en tentant de regarder où se trouve l’homme aux manches blanches.

- Je l’ai déjà vu, cet homme…

- Où est-il ?

- Il ne reviendra pas pour le moment. Viens…



Nous poursuivons notre ascension par une volée de marches sur notre gauche, ralentis par le froid qui se glisse à présent sous notre peau et tétanise peu à peu notre chair meurtrie. L’étage supérieur est plongé dans le noir. Des câbles dépecés pendent du plafond et barrent notre route, comme des avertissements ou des appels silencieux. Mes yeux s’étant adaptés au manque de lumière, j’arrive à percevoir un prolongement du mur dans lequel nous pourrions nous engouffrer sans encombre.

- Tu ne m’abandonnes pas ?

- Ne lâche pas ma main. Je sens un courant d’air, nous devons nous rapprocher d’une zone aérée.

- Je sens quelque chose sous ma main. C’est une rambarde… Le son provenant du sol a changé aussi… on dirait un balcon…

- Je crois que nous avons trouvé d’où vient toute l’eau.



Sous nos pieds se trouve un bassin monumental dans lequel on pourrait mettre un immeuble entier en longueur. Je n’ose imaginer sa profondeur, sans doute suffisante pour qu’on en voit même pas le fond depuis la baie vitrée des dortoirs. C’est de cette eau que sort ce froid. Des petites vaguelettes parcourent l’étendue de sa surface, comme provoquées par quelque chose qui se trouverait en dessous.

- A quoi sert toute cette eau ? La tour n’est habitée que par des déments. Pourquoi est-elle aussi froide ?

- Je n’en sais rien. Peut-être retient-elle quelque chose. A moins qu’elle ne marque la séparation entre la tour et l’asile ?

Je sens sa main qui resserre la mienne tandis qu’elle essaie de distinguer l’origine des ondulations de la surface. Sa respiration est rythmée par de brefs nuages de vapeur sortant de sa bouche par intermittence.

- Descendons voir cela de plus près…

5.05.2005

Séq. LXXIV

- L’essentiel est que nous soyons saufs, non ?

- Mais c’était un humain ! Tu l’as bien vu ! Mon Dieu… cet endroit va me rendre folle…

- Nous serons bientôt libres, je te le promets. Bientôt libres.

- Tu… tu ne trouves pas que quelque chose a changé ? Autour de nous… l’air s’est rafraîchi…

Ce n’était pas palpable au début, mais plus nous montons et plus la température baisse. Le froid s’infiltre dans nos vêtements déchirés et laisse traîner sa langue glaciale sur nos peaux humides. L’eau qui s’écoule depuis le plafond ajoute une teinte bleutée à cette atmosphère de chambre froide. Même le sang et les bouts de chair coincés dans les charnières de la porte se mettent à coaguler.

- J’aimerai me serrer contre toi…

Nous voilà tous deux blottis dans l’angle humide, tentant vainement de lutter contre le froid qui maintenant entre en nous. Je sens la chaleur de son cœur battant contre sa poitrine, je sens la fraîcheur de sa peau sous mes doigts. Je sais que tout cela est faux, mais qu’est-ce qui est encore vrai ? Ce cauchemar, c’est le mien, et j’essaie d’en sauver des bouts, tant que je peux. J’apprécie cet instant d’éternité ; et, ma joue collée à la sienne, j’en arrive à oublier l’horreur qui suinte de tous ces murs. Je ferme les yeux, espérant secrètement que tout cela s’arrête pour de bon.

La première chose que je vois en rouvrant les yeux sont ses épais cheveux noirs collés à son visage qui lui donnent l’aspect d’une jeune fille ayant pris un seau d’eau glacée en plein visage. Sa peau est si pâle… et ses yeux remplis de larmes, trahissant un profond désespoir que l’on ne retrouve que dans les gens vacillant au bord du gouffre.

- Est-ce qu’on va mourir ici ? Dis-moi que non… Je t’en prie… Dis-le moi…

- Non. Nous allons attendre… Il arrivera bien à destination.

Nous nous frottons mutuellement les mains si bien que nous arrivons à recréer et partager une certaine chaleur corporelle qui nous permet de tenir debout. Il ne faut pas nous asseoir… nous pourrions nous endormir, et par ce froid… On doit s’approcher de zéro degré… Il nous faut trouver d’autres vêtements !

- Si les étages supérieurs sont tous à cette température, nous ne feront pas long feu. Il va falloir nous trouver d’autres habits, ou des couvertures, n’importe quoi qui nous tienne chaud. Il faudra faire vite.

- Mais tu n’as aucune idée de ce qu’on y trouvera vraiment, n’est-ce pas ?

Sa voix a-t-elle une influence sur les machines ? Ces dernières stoppent net. Sommes-nous arrivés à destination ?



Derrière la porte se trouve une pièce semblable à un entrepôt de stockage, à la différence qu’il n’y a rien de stocké, si ce n’est plusieurs dizaines de litres d’eau inondant toute la surface au sol. Après quelques pas prudents à travers ces ondes glaciales, nous entendons la porte de l’ascenseur se refermer, puis, quelques secondes après, se rouvrir.

- Tu as entendu ?



Derrière nous, un troisième passager sort en boitant, s’agrippant à la porte d’un bras recouvert d’une manche blanche. Sa tête se déforme au gré de ses mouvements et ne semble que vaguement rattachée à son corps.

Il nous a suivi.

5.04.2005

Séq. LXXIII

Je pense que l’être qui se trouve à l’intérieur ne s’attendait pas à ce que je lui broie les phalanges dans l’interstice. Pourtant, c’est ce qui s’est passé lorsque mon pied a frappé la porte. Aucun cri ne se fait entendre, mais la silhouette s’agite beaucoup plus frénétiquement qu’avant.



- J’ouvre la porte, je le plaque au sol. Reste à l’écart, compris ?

Je m’approche de la cage qui tremble sous les coups de son agresseur… Puis l’ouvre brusquement. Je manque de m’écraser contre le mur du fond en me jetant à l’intérieur.

Personne.

C’est à n’y rien comprendre… Avons-nous halluciné ensemble ? J’ai pourtant senti les doigts qui bloquaient la porte… Est-il parti par le faux plafond ? Impossible, pas aussi vite…

- Où est-il passé ?

- Je n’en sais rien… cet endroit devient vraiment malsain. On doit se rapprocher de l’asile…

- Est-ce positif ? Que va-t-on y trouver ?

- Positif, oui et non… disons que c’est sur notre chemin… mais mieux vaux n’y rencontrer personne.

Nous grimpons tous deux dans l’ascenseur. Cette fois, je prends la précaution d’appuyer sur les boutons avant que la cage ne décide à notre place. Malheureusement, rien ne fonctionne…

- Essaie-les tous ! Trouve-nous ton asile… j’ai soif… j’ai besoin d’eau…

Par chance, le bouton du septième semble fonctionner. La machinerie antique se met en branle… et tout recommence à monter aussi lentement que sûrement. Nous allions presque souffler, mais à la place, c’est un cri d’horreur qui est sortis de nos gorges respectives. Celui qui hantait la cabine vient tout juste de s’encastrer dans la porte. J’ignore comment, mais il a réussi à nous contourner. Il reste là, à gratter comme un chien desséché tentant de retrouver son garde-manger. Il ressemble à un homme, mais ses traits sont si caricaturaux qu’il me fait plutôt penser à un grotesque pantin fait de chair et de spasmes.



Il s’est visiblement coincé entre la porte et la paroi du conduit. Et lorsque la cage monte… Je pense que nous rendrions les contenus de nos estomacs, si ceux-ci n’étaient pas vides.

5.02.2005

Séq. LXXII

- Je voulais te dire quelque chose… ça va peut-être te paraître idiot, mais j’ai besoin de te le dire. Tu vois, j’ai plutôt mauvais caractère… je ne pense qu’à sortir d’ici, et cette blessure n’arrange pas les choses… mais j’aimerai te remercier. J’ai douté de toi ; en fait, j’ai eu très peur la première fois que tu as tué un de ces… nains. Mais tu n’avais pas le choix, et puis tu viens de me sauver la vie… alors, je voulais te remercier pour tout ce que tu as fait. Je sais que je te ralentis… tu n’étais pas obligé de revenir sur tes pas pour me sauver. Mais tu l’as fait… je t’en suis reconnaissante.

- Ce n’est rien… J’avais pas mal de remords en tête. C’est bon pour ma rédemption.

Je pense que c’est un sourire qui essaie de ressortir de la masse sanguinolente qui forme sa bouche. Elle lève son œil vers moi, et pour la seconde fois depuis le début, je peux y déceler un peu de compassion.

Puis tout s’arrête.

- Pourquoi as-tu stoppé l’ascenseur ?

- Mais je n’ai rien touché ! Je te rappelle qu’il s’est mis en route tout seul tout à l’heure !

- Est-ce qu’il y a un étage en face de la porte ? Je vois un peu de lumière de là où je suis.

- Je ne sais pas, le mieux serait que je grimpe sur le toit pour y voir plus clair. Dieu sait quand il va se remettre en route. Peut-être qu’il y a un escalier de service… Aide-moi à monter.

Je prends appui sur ses paumes et me lance à l’assaut du faux plafond qui n’est même pas fixé aux murs.

- Tu vois quelque chose ?



- Le conduit est éclairée à quelques endroits… mais je ne vois pas de portes. Ni en bas, du moins ce que j’en vois derrière…

- Attends… redescends ! La porte n’est pas coincée !

Je m’élance dans le trou du plafond pour retomber lourdement sur le sol, ce qui a pour effet de faire légèrement vaciller l’ascenseur. Celui-ci vient de redescendre brusquement de quelques centimètres.

- Tu me suis ? Il fait noir… tiens-moi la main. Garde l’autre pour tamponner ta blessure… Fais attention, le sang ne coagule pas ici. Essaie de le retenir…

- Je tâcherai d’y penser… il n’y a aucun interrupteur ?

- Je ne crois pas qu’il faille compter sur l’électricité pour nous éclairer… fais attention, ça tourne à gauche.

- Attends ! L’ascenseur a bougé, je crois ! J’ai cru y voir une silhouette…

- Ecoute… tu as déjà cru cela tout à l’heure. La douleur te fatigue la tête… tu a des hallucinations…

- Peut-être… mais je ne rêve pas en disant que c’est un cul-de-sac.



Elle a malheureusement raison… la route est barrée par un épais grillage séparant le couloir de part en part. Et celui-ci n’est pas volatil comme dans l’asile… C’est d’autant plus frustrant que la suite du couloir est éclairé…

- Rebroussons chemin. Il faut faire redémarrer l’ascenseur…

- Si tu insistes… Je croyais que tu avais vu quelque chose à l’intérieur ?

- J’ai dû rêver…

Elle se trompe. Tous deux immobiles à quelque mètres de la porte, nous observons avec horreur se qui se détache de la vitre verticale. Une silhouette, peut-être humaine, collant ses mains à la paroi comme un animal pris au piège. Il frappe dans tous sens.

- Et là, j’hallucine encore, peut-être ? Il y avait bien quelqu’un avec nous dans cette putain de cage ! Et toi qui me dit que je j’hallucine ! Mais c’est pas vrai, tu ne crois que ce que tu vois ! Tu me prends pour une trépanée, peut-être !

- Arrête de hurler… il t’a entendu…



Les mains ont fini par trouver l’ouverture… Il sort quelques doigts arachnéens à travers l’interstice, tandis que nous restons pétrifiés. Nous n’avons pas le choix… il nous faut reprendre l’ascenseur.

Séq. LXXI

N’oublie pas où tu es…

- Oublie cela… trouvons plutôt un moyen de te soigner. Il faut continuer… je vais t’aider à marcher. Essaie de bloquer les saignements avec un bout de ta manche…

- Si tu savais comme ça fait mal… C’est comme si mon visage brûlait vif…

- C’est ta chair qui souffre… il faut trouver de l’eau !

- De l’eau, il y en a partout. Il faut trouver d’où elle vient… elle ne vient pas que d’une misérable fissure. Il doit y avoir un réservoir…

Nous repassons devant la baie vitrée où l’eau sombre ondule toujours dans les ténèbres. Il fait trop noir à l’intérieur pour évaluer la dimension du bassin, mais quelque chose me pousse à croire qu’il est possible d’atteindre son sommet en continuant à monter. Nous avançons dans l’obscurité, jusqu’à un renforcement dans lequel se trouve un ascenseur.



- Attends… j’ai vu quelqu’un bouger à l’intérieur.

- Ton imagination te joue des tours… il n’y a personne. Nous devrions plutôt voir s’il fonctionne, et jusqu’où il va.

J’ouvre la porte et la laisse entrer tandis que je jette un dernier coup d’œil à l’extérieur. Je n’entends que les filets d’eau qui suintent depuis les plafonds jusqu’au métal rouillé qui recouvre le sol. Les enfants n’ont pas l’air de nous avoir suivis jusqu’ici… L’ascenseur en lui-même ne présente rien de particulier, si ce n’est qu’il semble ne desservir que huit étages, et un sous-sol où nous sommes à présent. Et au huitième ? Qu’y trouvera-t-on ?

- On monte au dernier étage ?

- C’est ce que…

Secousse. La lampe grésille légèrement, avant de se stabiliser à nouveau. Nos regards se croisent, inquiets. Pourvu que ça ne soit pas un piège… J’entends des câbles se balancer au dessus de nous, puis un affreux grincement semblable à une fourchette grattant un fond de casserole. Un frisson me remonte la colonne vertébrale et vient mourir dans ma nuque. Et puis, tout se met en route. Nous montons… Le son qui vient de la cage d’ascenseur me rappelle celui que j’ai entendu en bas de la tour… A moitié mécanique, à moitié organique…

- S’il a sa volonté propre… il n’y a plus qu’à attendre. Fais-voir ta blessure… ils ne t’ont pas raté…



- Je sens moins la douleur… mais j’ai du perdre beaucoup de sang. Ma tête tourne…

- Assieds-toi. Je garde l’entrée…

- Tu gardes quoi ? L’ascenseur est en marche, non ?

- Ce qui signifie que quelqu’un l’a appelé…

Crédit photo : Myana

5.01.2005

Séq. LXX

- Suis ma voix ! Je suis venu te chercher !

- Je suis là ! Au fond, ils veulent me faire tomber dans l’eau !

- Ne t’inquiète pas ! J’arrive… juste le temps de pousser ces… aïe ! Fichus lits.

- Dépêche-toi ! Ils sont nombreux…

- Je sais, je fais ce que je… ma jambe ! L’un d’entre eux s’est accroché à ma jambe ! Bon sang, il me mord ! Je n’ai pas le choix…

- Tue-le, tues-les tous s’il le faut ! Mais tire-moi de là ! Lâchez-moi, sales monstres ! Ah…

- Que s’est-il passé ? Tu es tombée ? J’ai entendu quelque chose tomber… hé, réponds-moi ! Je suis tout près !

- Ils me tiennent ! Il me tordent le visage ! Non, pas l’œil, pas…

Le bruit et le cri qui s’ensuivent rebondissent à travers la salle avant de retomber dans mon oreille. Quelque chose d’épouvantable vient d’arriver. Pourvu qu’ils ne l’aient pas tué…

- Tu es toujours là ? Réponds !

- Mon visage… ils… ils me l’ont détruit… ça fait mal, ça brûle ! Ils m’ont arraché l’œil ! Je… je perds mon sang !

J’arrive heureusement à me débarrasser des gnomes furieux, le plus souvent en broyant leurs têtes entre les mains et le genou. Je parviens finalement à la récupérer, en l’aidant d’une solide épaule. Seulement, dans la pénombre, il ne m’a pas semblé que son visage ait changé… elle n’a toujours qu’un œil.

- Laissez passer ! Nous ressortons !

Les enfants reculent à notre passage, malgré leur avantage numérique. Ils semblent habilités à faire peur, pas à tuer, et aucun ne tente de nous résister lorsque nous ouvrons la porte rouillée.

- Enferme-les à nouveau… je t’en prie… il m’ont défiguré…

- Je ne comprends pas… mis à part ta blessure à l’œil… tu n’as rien d’autre ?

- Je te demande pardon ? Je viens de me faire ouvrir la moitié du visage et tu me demandes si je n’ai rien d’autre ? Tu attends peut-être que mes boyaux me sortent du ventre pour t’y intéresser ?

- Non, bien entendu, il ne s’agit pas de cela ! Mais cette blessure… tu la portais déjà avant !

- Qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai jamais été blessée de ma vie, crois-tu que je m’amuserai à déambuler un œil en moins ? Mon dieu, je suis défigurée… et puis ça fait si mal…

- Tu veux dire… que tu n’avais rien au visage avant de te battre ?

- Mais que voulais-tu que j’ai, bon sang ?