6.25.2005

Séq. CXX

- Tu viens avec moi ? Au moins, tu n’est pas arrogante comme les autres… c’est déjà bon signe.

La voilà qui suce son pouce comme un poupon avec l’aide de la partie gauche de son visage sur lequel il reste le souvenir d’une bouche.

Elle a l’air inoffensive… Je continue ma route dans le noir. Mes yeux s’y sont habitués depuis tout ce temps et j’arrive finalement à distinguer suffisamment les murs pour ne pas m’y cogner. J’entends les petits pas de ma curieuse compagnie, ainsi que quelques râles provenant probablement du bébé agonisant dans ses bras.

Les murs fuient tout à coup et laissent place à une très grande salle plongée dans l’obscurité. Les pas résonnent dans le vide avec une intensité déconcertante. Je n’ai pas d’idée de la hauteur qu’elle peut avoir, toujours est-il que je ne touche pas le plafond avec les doigts. Je longe le mur de gauche sur une trentaines de mètres lorsque j’entends la fille qui se met à son tour à grogner.

- Qu’y a-t-il ?

Elle est résolue à ne pas parler. En revanche, je vois sa silhouette s’agiter comme pour me prévenir d’un danger imminent. Lorsque je fais quelques pas à reculons, elle ne me suit plus. Elle me montre du doigt quelque chose derrière moi. Je sens dans ses râles muets une grande crainte de quelque chose qu’elle a du rencontrer auparavant.

- Veux-tu que j’aille jusqu’au bout ?

J’avance prudemment jusqu’à ce que le mur du fond soit visible. Derrière moi, je l’entends s’affairer à couiner pour me faire comprendre de ne pas continuer.

- Tant que tu ne m’auras pas dit ce qu’il y a, je continuerai.



La réponse est là, dans l’angle… il y a une silhouette vague qui me tourne le dos dans un immobilisme parfait. Je n’arrive pas à savoir si elle a un visage… J’entends à présent des petits cris d’effroi de la petite froussarde qui panique en tous sens.

- C’est de cela dont je dois me méfier ?

La silhouette a tout de suite réagi. Dans un hurlement fracassant digne d’une sirène de paquebot, elle se jette sur moi de manière surnaturelle, sans même bouger le moindre de ses pieds.

- Qu’est-ce que c’est que cela ! Aide-moi ! Enlève-moi ça !

Trop tard… mon agresseur est bien plus rapide. Il me plaque au sol et fait tourner si vite sa tête que j’arrive à me demander s’il en a vraiment une.

Prochaine mise à jour le Jeudi 30 juin au soir - Bonnes vacances à tous

6.24.2005

Séq. CXIX

Je vois un point lumineux au loin qui me dit que ma route a trouvé sa destination. C’est un peu rassurant, car l’idée de marcher éternellement sur ce chemin étroit m’a traversé l’esprit. Non, si les corps m’ont envoyés par ici, c’est qu’il doit bien avoir une raison à cela. Peut-être y trouverai-je la fin de mon séjour…

C’est étrange… je me sens vidé, sans substance… Ils ont tué celle que j’aimais comme je l’ai fait auparavant, et avec elle s’est écroulé une partie de l’asile. Qui sait si ce dernier n’en a pas été affecté. Peut-être sera-t-il meilleur sans le souvenir de ces meurtres… Je n’ai apparemment tué que trois personnes en tout et pour tout. La dame en noir me l’a dit : j’étais un piètre tueur. J’ai dû donc me faire arrêter… qu’a-t-il bien pu arriver pour que j’en sois là ?

Mes pensées vagabondent trop vite... me voilà arrivé.



Cela ressemble à une entrée de gare ou de n’importe quel lieu public capable de garder ses murs décrépis et ses vitres sales sans aucun souci d’esthétique et d’hygiène. Une fois à l’intérieur, j’ai bien entendu le choix entre le couloir de gauche ou celui de droite.

De toute façon, les deux sont plongés dans le noir… je prends celui de gauche. Non, de droite.

J’avance en laissant mes doigts glisser sur le mur pour ne pas me perdre dans l’obscurité. Je fais une vingtaine de mètres de cette manière avant de rencontrer autre chose avec la main. Il s’agit d’un visage, caché dans le noir. Je sens une peau douce et tremblotante par endroits ponctuée de blessures qui me laissent atteindre la surface de l’os de sa mâchoire. Je sens que cette personne a peur de se montrer à la pâle lumière du couloir.

- N’aie pas peur… sors de l’ombre, que je te voie.




Les autochtones ne lui ont pas fait de cadeau. Elle a apparemment goûté à leur fureur… Elle tremble comme une feuille alors que je la dévisage de haut en bas. Son visage est bien trop abîmé pour pouvoir lui donner un âge précis ; de plus, son regard constitué d’un œil et d’un orbite rend sa vue difficilement supportable. Elle n’est pas très grande et plutôt rondelette. Elle tient dans ses mains une petite poupée qu’elle triture en tout sens.

Une petite poupée ?


- Merde, il est encore vivant !

Un reste de bébé démembré remue sans énergie entre ses bras. Elle fait un mouvement de recul lorsqu’elle réalise que je m’intéresse à son objet de convoitise. Je ne sais pas si elle l’a ramassé tel quel ou qu’elle l’a torturé… Ils croyaient tenir longtemps, ces nourrissons déformés… ils entretenaient secrètement l’espoir d’une autre possibilité… mais les voilà éparpillés çà et là, à se faire réduire en pièces les uns après les autres…

- Laisse tomber… sais-tu où nous sommes ?

Son unique œil me fixe d’un air à la fois curieux et inquiet. Je n’ai même pas l’impression qu’elle comprend ce que je dis. De dépit, je reprends ma route dans le noir. Pas très longtemps ; disons jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’elle me suit à la trace.

6.23.2005

Acte VII : Source - Séq. CXVIII


Je… je suis encore là…


Ils se rapprochent de moi. Je sais ce qui m’attend si je reste ici… il faut que je leur obéisse. Je suis sensé me rappeler pourquoi ils sont ici avec moi…

- Dépêche-toi.

Je me relève difficilement… J’essuie mes joues encore humides de chagrin et m’efforce d’oublier le regard qu’elle m’a lancé avant de se faire engloutir dans la chair fondue.

Un des murs a laissé place à une longue et sinistre route qui s’enfonce dans le noir jusqu’à s’estomper parfaitement. J’essaie d’éviter leurs regards et m’empare du couteau qui s’est retrouvé Dieu sait comment dans le creux de ma main il y a de cela un instant.

C’est le dépit qui me pousse à me soumettre à eux. Je pourrais encore chercher à me défendre, mais à quoi bon…

Après quelques mètres sur le chemin de pierre grises, je me retourne une dernière fois pour essayer de comprendre où j’étais. Sans surprise, je constate que la petite pièce en elle-même n’est entourée que du néant qui prend à présent une place conséquente dans l’asile.



Tout en marchant, je commence à m’interroger à son sujet. D’une certaine façon, il prend une place bien plus conséquente que la matière que je crois pouvoir toucher. Son essence même – le vide – ressemble à un étau qui se resserre autour des lieux que je visite. Pourquoi ne l’ai-je remarqué que de façon anecdotique au début de mon errance ? Il est pourtant là, oppressant par la sombre énergie qu’il dégage… Je préférerai sentir quelque chose, un souffle glacial, une vibration, un vent brûlant, n’importe quoi qui me laisse croire à une quelconque matérialité de cet abîme...

Il me met dans un état d’angoisse tel que je dévie peu à peu de ma trajectoire. Je vois en lui un reflet encore plus vrai que celui de mon Supplicant, j’y vois une entité abstraite qui se resserre silencieusement et broie les murs de ces lieux avec une inéluctabilité peu rassurante.

J’ai ressenti la même angoisse face au bassin de Pandemonium. Ce qui se cachait dans ses eaux ténébreuses correspondait à cet même description : un malaise inexplicable car dépourvu de substance.

Cette sensation ne m’est pas étrangère… j’ai même l’impression de l’avoir ressenti lorsque j’ai perpétré mes crimes. Je n’ai pas le souvenir des actes dont j’ai pu constater les conséquences, mais je retrouve le même désordre mental qui émane du plus profond de mon être.

En fait, je crois que m’y reconnais.

6.22.2005

Séq. CXVII

Le mur se fissure de part en part et creuse alors une ouverture béante dans laquelle s’engouffrent plusieurs des spectres décapités. Ils se faufilent au-dessus de la fille qui les regarde passer avec beaucoup d’effroi.

La plupart des corps qui entrent dans la pièce sont ceux des enfants morts, leurs têtes suivant le cortège depuis leurs places surélevées.

- Qu’est-ce que c’est ? Merde, c’est qui ces gamins ?

Son corps se retrouve rapidement encerclé par les cadavres qui lui bloquent l’accès comme ils me l’ont fait auparavant. Le son guttural se fait rapidement entendre, envahissant peu à peu la salle entière qui prend l’atmosphère d’une chambre froide dont le thermostat serait réglé à 35°C.

- C’est toi qui fait ça ? Attends, je t’en prie… Non !

Ils se collent contre elle. Je reste pétrifié à l’idée de savoir ce qui l’attend. Leur chair se ramollit lentement et entre en contact avec sa peau qui se convulse pour éviter l’implacable étreinte des carcasses furieuses.

- Aide-moi, je t’en supplie ! Ne les laisse pas m’avoir ! Je t’aime !

- Je… je ne peux rien faire…

Le bruit monotone vrille tout d’un coup jusqu’à l’aigu. Les corps fusionnent avec la fille qui ne peut plus leur échapper. J’entends ses pleurs, ses cris, j’aperçois parfois entre deux épaules un œil suppliant qui me fait aussitôt tomber en larmes. Je me dis que c’est bientôt fini, que je vais me réveiller, que je vais retrouver mon vrai corps, et qu’alors je pourrais rire de tout cela.

Les sons d’os qui craquent me ramènent à la scène. Elle est à présent à moitié ingérée dans la masse autour d’elle. Les têtes se séparent lentement et les corps s’éloignent les uns des autres. Leur victime est reliée à chacun d’entre eux par d’innombrables fils de chair semblable à du plastique fondu, déformant alors son visage jusqu’à le rendre ridiculement étiré.

Les têtes se tournent alors vers moi, et me dévisagent avec un air satisfait. Ils ouvrent simultanément la bouche tandis qu’un dernier souffle tente de sortir de celle pour qui j’ai sacrifié ma vie. Elle fait vibrer sa gorge, mais le son est aussitôt reconduit vers les têtes flottantes qui le transforment pour lui donner un ton glauque et ralenti.

- Aide-moi, je t’en supplie…

La petite phrase ralentit et s’étire tel un vinyle que l’on bloque avec sa main. Leurs yeux me mettent à l’épreuve, analysent mes réaction, sondent ma peur. Je reste immobile, les yeux remplis de larmes. Pourvu que je ne fasse pas erreur…



Son corps a à présent entièrement disparu. Il ne reste plus qu’une pâle lueur blanche derrière les corps qui viennent se placer chacun sous une des têtes. L’un d’entre eux reprend la monstrueuse voix féminine déformée pour ne me dire qu’un seul mot :

- Satisfait ?

La salle est alors envahie d’un rire macabre et froid provenant de l’ensemble des corps qui ont terminé leur assimilation. Les filaments de chair se résorbent et retournent à leurs propriétaires.

C’est fait. C’est fait, puisqu'elle n’est plus là…

Par pitié, laissez-moi mourir… Je les ai toutes sorties de mon esprit… me voilà repenti…

J’y suis arrivé, ne me laissez pas ici…



Alors c'est fini ?

6.21.2005

Séq. CXVI

Arrête. Ce n’est qu’un fantôme.

- Mon Dieu, tu n’as pas changé… Toutes ces années sans nous revoir… Cela doit te faire un choc aussi.

Tu interprètes. Tu fantasmes. Elle ne peut pas te reconnaître. Ce n’est pas elle. Tue-la.



- Ton visage est resté figé en moi à l’âge où tu m’as quitté.

- Et pourtant tu m’as revu, et ce jour, tu n’es pas venu pour moi… tu es revenu pour toi. Pour te « laver », il te fallait me tuer… Pourquoi l’as-tu fait ? J’avais ma vie… pas avec toi, bien entendu, mais c’était ma vie, et j’y tenais. Au moins, j’en ai fait quelque chose… Je crois que j’ai continué à t’aimer longtemps, en secret…

- Arrête ça !

- Tu n’aura pas la force de me tuer à nouveau. Tu le sais… Ce couteau te fait plus de mal qu’à moi. Et tu ne pourras pas t’en servir contre moi… parce que tu m’aimes… et parce que je t’aime.

Assieds-toi. Prends ton temps. Retiens tes larmes.


- Je t’en supplie, arrête… tu n’es qu’une voix dans ma tête… c’est moi qui t’invente. Je dois t’anéantir pour de bon… Laisse-moi le faire, par pitié, et tout s’arrêtera pour nous deux… ce monde disparaîtra avec moi…

- Il est bien trop profond pour cela. Il rejoindra la masse informe du psychisme collectif… Ta folie ira se dissoudre dans l’ensemble de ces mondes, et donnera naissance à d’autres cauchemars, d’autres infections mentales. Puisque tu parles d’assumer, fais-le donc avec ton asile. C’est ta progéniture.

- C’est la notre… tu en es partiellement responsable.

- Je te demande pardon ? Est-ce ma faute si tu n’étais pas capable de vivre comme un être humain ? Est-ce moi qui ai fait de toi un assassin, un moins que rien, un taré nécrophile ?

- Je ne suis pas…

- Tu aurais dû t’adapter, mon chéri. Tu aurais dû résister… Mais tu as tout laissé filer entre tes doigts, jusqu’à n’avoir plus rien. Toi qui a créé cette abomination, prends tes responsabilités et restes-y. Ne va pas t’imaginer que je te laisserai me tuer.

Son discours m’a littéralement vidé de toutes mes ressources. Je me rassois à l’emplacement même où j’étais enchaîné : face à elle. J’évite son regard en scrutant mon poignet qui continue à dégouliner sur les dalles du sol.

Je n’ai plus envie de réfléchir à cela. J’ai l’arme, j’ai l’avantage, mais je ne peux me résoudre à passer à l’acte. C’est tellement différent dans la réalité… c’est indubitablement plus difficile ici, car je détruirai un pan de mon existence en me débarrassant d’elle. Mais c’est une éternité de souffrance qui est en jeu…

Une petite tache blanche se forme sur le mur, au dessus de sa tête. Je n’y ai pas fait attention tout de suite, mais elle devient à présent suffisamment grande pour y reconnaître un visage.

- Arrête de me regarder avec cet air-là !

- Derrière toi…

6.19.2005

Séq. CXV

- Tu ne te réveilleras pas, crois-moi.



- Tu es qui, toi ? C’est quoi, cet endroit ?

- Nous sommes dans l’asile.

- C’est quoi ce bordel ? Qui nous a enfermés là ? Nous devons savoir qui… hé ! Mon bras est enchaîné au mur ! Merde, ça ne me fait plus rire ! C’est quoi ? Le délire d’un taré en manque de sensations fortes ?

- En quelque sorte. Ecoute, il faut que tu…

- Merde, tu es enchaîné aussi ! Tu es là depuis longtemps ?

- Oui et non. Pas contre ce mur, en tout cas.

- Je ne vois pas de portes… on est emmurés ? Qu’est-ce qu’ils veulent faire de nous…

- Comment t’appelles tu ?

- …

- Tu l’as oublié ?

- Je… je…

- Ne t’inquiète pas. Tu ne te rappelles pas du reste non plus. Ecoute, il faut que tu me fasses confiance. J’en sais plus que toi, mais je t’en prie, ne pose pas de questions.

- Comment… comment je m’appelle…

- Oublie cette notion. Essaie de t’y faire. Tu n’es rien ici, et tu dois y retourner. Je te promets qu’après, cela ira mieux. Laisse-moi faire.

- C’est quoi, ce couteau ? C’est un couteau de boucherie ? D’où l’as-tu sorti ? Merde, tu avais ça sur toi, comment ont-ils pu te le laisser ?

- Comment ça, « ils » ?

- Eh bien, nos ravisseurs ?

- Nos ravisseurs, c'est moi. Maintenant si tu veux bien, ferme les yeux.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu me fais peur… Tu n’arriveras pas à couper les chaînes avec ça…non mais qu’est-ce que tu fais ? Mais tu es malade ! Putain, oh putain non ne fais pas ça ! Attends, on va trouver une autre solution ! Attends ! NE FAIS PAS…

Oublie la souffrance. Illusion. Oublie la souffrance.

Tranche, lève-toi et tue-la. Après, c’est fini.


- Je t’ai dit de fermer les yeux. Tu as reçu des gouttes sous les paupières? Allons, ne fais pas cette tête. Tu l’as dit toi-même. C’est un cauchemar, oui ou non ? Alors laisse-toi faire. Je fais semblant de te tuer, et tu te réveilles.

- Attends, oh bordel laisse-moi m'en remettre… Tout n’est pas comme dans un cauchemar. C’est trop réel… sauf ce que tu viens de faire… mais regarde ces murs, ce sol ; je peux le toucher normalement ; mais comment peux-tu tenir debout après t’être tranché le bras ?

- Il faut savoir assumer ses actes.

- Tu dis cela… mais tu as aussi peur que moi, je le vois bien. Je sens ton cœur qui bat à tout rompre… Je ne te dirai pas cela si j’étais en plein rêve, mais là, tu vois, c’est un peu surréaliste ; j’ai l’impression que c’est du grand n’importe quoi en direct… Je me sens mal… je t’en prie, cache-moi ta blessure et ton couteau, tu me fais peur…

Tue-la.

- Ton visage m’est familier… C’est bizarre, j’ai l’impression de t’avoir toujours connu… c’est idiot comme pensée, non ? On ne s’est jamais rencontré. Je n’ai pas la réaction typique, je crois… je devrais hurler tant que possible, au cas où quelqu’un nous entendrait. Je devrais… je devrais crier et me recroqueviller après t’avoir vu te libérer de cette manière. Mais je n’en ressens pas le besoin… J’ai plus envie… de…

Ne te laisse pas avoir. Tue-la.

- De savoir qui tu es…

Tu sais qui elle est. Oublie ça. Oublie cet amour. Tu l’as déjà tuée. Refais-le ici, et à jamais.

- Pose ton couteau… Essayons de comprendre… Ton parfum aussi, je le connais. Tu vois, je n’ai pas tout oublié. Laisse-toi faire… les murs ne sont pas des portes. Rien n’indique que nous sortirons d’ici vivant. Je veux voir ton visage de plus près…

Séq. CXIV


Arrête-toi maintenant !


J’ai beaucoup moins de force qu’au début… serai-je à la hauteur…




Son visage est encore plus déformé que je l’imaginais. À peine ai-je le temps de comprendre comment il est fait… Je me retrouve face contre terre, à baver une écume rougeâtre des restes de tout à l’heure. Je n’ai pas le temps de me relever qu’un second coup m’atteint dans la nuque, m’arrachant au passage plusieurs sections de mon centre nerveux. Au moins cela m’évite-t-il d’avoir à souffrir la perte de mes membres. Il faut dire qu’il agit si vite qu’une douleur nouvelle surpasse la précédente à chaque centième de seconde.

C’est lui qui m’empêche de nuire.

J’ai pris le réflexe de m’abandonner à ma souffrance comme un enfant reconnaissant ses erreurs. Tout le monde m’en veut. S’il faut passer par là, qu’il en soit ainsi, mais pourvu que cela ne traîne pas.

Je ne sens plus rien. Mais je vois encore… mes yeux fonctionnent. Ils observent le Supplicant s’acharner sur les lambeaux de mon corps, ils le voient extirper mes organes pour les disperser le long du couloir. Ils voient ma cage thoracique saillir de la plaie béante. Je vais me laisser aller. Pourvu que cela fonctionne…

Par pitié, crève-moi les yeux…

Démon, Démon…


Un dernier bruit, et puis plus rien. Le silence absolu. J’y goûte à nouveau… Cette douce euphorie qui me transporte. C’est une sensation presque fœtale : je me sens bercé d’un lieu à l’autre, sans autre transition que celle d’une douce impression de mourir.

Et puis, le réveil. L’apparition d’une nouvelle enveloppe… celle de mes souvenirs.



Non, quelque chose cloche. Ce n’est pas dans mes souvenirs que je pourrais me retrouver emmuré dans une telle pièce, enchaîné au mur de surcroît. Les chaînes sont solides.

Un autre bruit de chaînes se fait alors entendre. J’aperçois dans un des angles une silhouette de jeune dame recroquevillée, visiblement bien plus surprise que moi d’être ici.

- Il… il y a quelqu’un ?

- Oui, je suis là, de l’autre côté.

Elle relève lentement sa tête. Bon sang, elle a la tête de quelqu’un qui n’aurait pas dormi une semaine durant, et qui aurait suivi un régime digne d’une grève de la faim. Il y a autre chose qui me choque. Je la reconnais.

- C’est bon. C’est un cauchemar conscient… je rouvre mes yeux… je me réveille. Je me réveille.

Je ne sais pas si je dois rire de son erreur ou pleurer pour ce qui l’attend. Je sais qui elle est, et je sais ce qu’elle représente pour moi. C’est ma dernière victime, celle dont j’ai croisé le corps en premier, renversé sur le lit gorgé de sang. C’est aussi la fille que j’ai le plus aimé, celle pour qui j’ai sacrifié ma pathétique existence. Sauf qu’elle ne le sait pas. Elle ne sait pas qui elle est, et elle ne sait pas pourquoi elle va mourir à nouveau…

J’en viens à me demander aussi si je le sais moi-même.

En tout cas, j’aurai complété le puzzle.

J’irai peut-être en Enfer, ou ailleurs ; n'importe où pourvu que je sorte d'ici.

6.18.2005

Séq. CXIII

- Tu n’as pas faim ? C’est dommage… tu veux un autre morceau ?

Accroupi au dessus d’une petite flaque nauséabonde encore fumante, j’essaie de me rappeler ce que signifie le mot faim. Un des amas de chair se relève lentement et s’approche de moi.

- Tiens, mange ça, c’est meilleur.

Il m’ouvre la bouche d’une main puis me plonge ses doigts puants au fond de la gorge. Ses ongles viennent se plonger dans mon palais irrité. Alors je vomis encore et encore, dans l’hilarité générale de ses congénères.

Puis tout se passe en un éclair. Les rires stoppent net, les bruits de dents claquant les unes contre les autres cessent. Ils sont remplacés par de grands fracas d’os et de viande écartelée mis en pièces en tous sens. Puis un son similaire à celui d’un pneu lancé à pleine vitesse dérapant sur le tarmac. Un cri de souffrance défigurée ; le cri de la folie pure. Le revoilà… C’est moi qu’il veut…

Il se fraie aisément son chemin en déchiquetant tout ce qui se trouve sur son passage. Derrière lui, les morceaux de viande commencent déjà à se rapprocher à nouveau.

Dix mètres tout au plus nous séparent. Cours, bordel !

Les couloirs s’élargissent peu à peu et retrouve un système d’éclairage décent. La pierre laisse rapidement place à un carrelage beaucoup plus propre, laissant croire à un changement de lieu, voire d’espace. Une seule chose ne change pas : je suis bel et bien poursuivi.

La fatigue commence à me gagner. Le sifflement…il revient dans ma tête. J’ai l’impression que les corps flottant me rappellent à l’ordre… comme s’ils voulaient que je lui tienne tête… Non, cela ne se peut pas. Je ne peux pas…



Bon sang, son cri me glace le sang. A-t-il suffisamment de souffle pour courir sans s’arrêter de hurler ? Pourquoi fait-il cela ? Je n’aimerai pas être à sa place. Sans doute souffre-t-il beaucoup, mais il n’a ni la conscience pour la dépasser ni la mort pour l’anéantir. Peut-on avoir une pire condamnation…

Je l’entends frapper contre les murs… Comment puis-je m’en débarrasser ? Lui faire face ? Non, c’est peine perdue. Je dois continuer à fuir.

Fuir…

N’est-ce pas le reproche que m’a fait la dame en noir ? Elle me demanderai certainement de me retourner, de m’arrêter, d’assumer.

Il se rapproche, je l’entends.

Je me retournerai, et je le frapperai si fort qu’il ne pourra s’en remettre, alors ; je l’achèverai. Oui, c’est un bon plan. Je dois le démembrer, l’empêcher de nuire. Oui, c’est faisable. Ah !

6.17.2005

Séq. CXII

Inconsciemment, je sais déjà que je vais prendre le couloir ; cependant j’aimerai juste jeter un coup d’œil derrière cette porte… Puisque j’ai la conscience de mon délire, autant essayer tout ce qui se trouve à ma portée.

Il fait parfaitement noir derrière les murs. Le sol s’arrête là, laissant une porte béante vers une chute peu enviable. Le silence régnant sur le vide est vite anéanti par un cri strident qui vient arracher mes tympans depuis un point situé plus ou moins en face de moi. Ai-je réveillé quelque chose, ou quelqu’un ?

Je vois une forme qui se rapproche de moi à grande vitesse. Cela me rappelle quelque chose… Il ne court pas, il semble posé sur un rail tant sa trajectoire est droite. Un Supplicant !



J’ai juste le temps de refermer la porte avant que sa carcasse ne vienne s’encastrer lourdement dans le bois. Son épouvantable hurlement laisse croire que la moitié de ses cordes vocales aurait été tranchée et que le reste serait brûlé au chalumeau. Bien qu’il ne soit pas en pleine combustion, ses cris peuvent aisément laisser convaincre du contraire. J’essaie de retenir la porte mais je ne me sens pas de taille à tenir. Il frappe tant que je peux même entendre ses os craquer depuis ma position.

Le couloir…

Je lâche prise et me plonge aussi vite que possible dans le couloir à ma gauche. Je ne prends pas le temps de me retourner… je sais qu’il me suit. Je l’entends.

Il s’agit là d’un petit tunnel en pierres dont la chaleur n’a d’égal que l’humidité. Je ne tarde pas à suer, et dans ma course il m’arrive de m’accrocher sur certaines briques qui s’avèrent plus tranchantes que la moyenne.

J’arrive rapidement à un angle qui explique pourquoi je ne voyais pas le fond de la salle. J’entends toujours l’infâme raclement vocal derrière moi… Il m’empêche de savoir d’où venaient les chuchotements de tout à l’heure. Alors que je tente de regarder par-dessus mon épaule, je trébuche violemment sur un corps mou, ce qui a pour effet de me projeter un mètre plus loin, face contre terre.

J’étouffe…

Je reprends tant bien que mal mon souffle après ce formidable choc pour ma cage thoracique. Je crois que j’ai aussi laissé une canine qui a eu la bonne idée de rencontrer un angle saillant d’une des dalles au sol. J’ai versé beaucoup de sang, au vu de la flaque qui s’étend sous moi. Même un peu trop…

Ce n’est pas mon sang. J’ai trébuché sur quelqu’un.

- Te revoilà ! Tu allais manquer le repas. Pourquoi as-tu tapé dedans ? Il est déjà en bien mauvais état, tu sais.

Les démences… il en reste encore ?

Ma tête résonne encore, j’ai du mal à distinguer les silhouettes autour de moi, visiblement fort occupées à savourer des pièces de viande indistinctes qui gisent au sol. Ce que j’arrive à discerner ressemble à des bras, des côtes, peut-être même des crânes positionnés aléatoirement pour former de monstrueuses masses de chair qui se décomposent à chaque mouvement. Il y en a quatre, peut-être cinq coincées dans cette portion de tunnel. Où est passé mon agresseur ?

- Tu dois manger. Tu nous aimes, tu veux rester. Tu peux nous frapper si tu veux. Tiens, mange ça.

Je reçois dans mes mains un morceau de chair indéterminé qui pisse encore le sang. En y regardant de plus près, je crois qu’il s’agit d’une cuisse d’un petit animal.

A part les chiens, je n’ai pas vu d’animaux ici. Et cette cuisse n’a pas de fourrure. Elle a une peau lisse et douce comme celle… d’un bébé. Je relâche mon morceau avec dégoût et tente courageusement de regarder ce sur quoi ils sont affairés.

J’ai retrouvé leur trace.


Ils sont plusieurs à agoniser là, baignant dans leur sang et leurs fluides intestinaux, tentant vainement d’échapper à l’inextinguible appétit des charognards. Je vois un petit bras frétiller depuis un corps tapi dans la zone d’ombre, tentant d’utiliser ses minuscules doigts pour se hisser hors du carnage. Je vois une main squelettique à trois doigts attraper l’ensemble avant de l’enfoncer goulûment dans une des bouches de son visage. Je vois la petite gorge du bébé se déployer pour n’émettre aucun son.

Cette fois, j’arrive à expulser le peu qui me restait dans mon estomac.

Je vomis ce que je peux : salive, bile, hémoglobine ; n’importe quoi. Je dois tout faire sortir.

6.16.2005

Séq. CXI

Il ressort de l’amas de têtes un son que je n’ai pas remarqué dans l’instant mais qui maintenant se fait entendre. C’est un sifflement, une note macabre similaire à celle que j’ai pu entendre des mêmes têtes lorsqu’elles sont sorties du bassin. Est-ce ainsi que les esprits communiquent ?

Que va-t-il m’arriver… Ils m’étouffent, ils m’empêchent de bouger… La dernière fois, cela s’est terminé en tragédie. Mais là, ce n’est pas pareil… elle est déjà morte.

Ma cage thoracique est bloquée au centre de ces corps qui serrent tant qu’il en devient difficile de respirer. Lentement, les têtes descendent en direction de la mienne, entonnant leur insipide note de baryton engorgé. Rapidement, je prends conscience de la douleur causée par la pression qu’ils exercent sur moi. Des étoiles apparaissent dans mes yeux, laissant la souffrance prendre le pas sur le reste de mon esprit.

J’ai mal…

Mes os, ils vont me les broyer… ce n’est pas la première fois, mais cela fait si mal… non, je ne veux pas revivre cela…

Non…


Le son vire soudainement à l’aigu, comme le hurlement d’une cocotte-minute prête à exploser. La pression devient insoutenable.

Crier ! je dois trouver la force de crier !

Ce n’est pas un cri que je pousse, mais un spasme. Un sursaut musculaire qui repousse mon terrible étau d’une traite. Seulement, je ne reprends pas conscience immédiatement. Je passe quelques secondes sur les genoux, les mains posées au sol, la gorge déployée prête à reprendre son souffle tant qu’elle peut.

Je ne les entends plus…



Où cela m’a-t-il mené ? Il fait bien plus chaud que dans l’appartement. Suis-je encore dans un de mes souvenirs, où dans suis-je retourné dans les méandres de l’asile ? Il y a de la lumière derrière la porte souple… Je suis tenté d’y jeter un œil.

Il y a là un couloir si profond que le bout reste invisible à mes yeux. Il me semble entendre des voix ou des chuchotements résonnant depuis l’obscurité, mais je ne suis plus sûr de rien à présent.

J’ai le choix entre ça et la porte de derrière.

6.15.2005

Séq. CX

La petite fille est là, avec devant elle le corps de ma victime qui baigne dans la mare de sang. Seulement… elles ne sont pas toutes deux du même monde : les pieds de la gamine ne provoquent aucune onde dans la flaque vermillon. Son visage est toujours aussi trouble et informe…

- Elle aussi.

- Je t’en prie, reste là. Je ne m’approcherai pas, d’accord ? Dis-moi ce que tu veux…

Elle lève la tête vers moi, tendant son cou aussi haut que possible.

- Je veux que tu saches pour nous aussi…

- Je t’écoute.

- Non, c’est toi que tu dois écouter… regarde ce que tu nous a fait. Nous te laisserons pas partir comme ça…

Cette fois, elle tire si fort sur son cou que celui-ci se met à craquer. La peau se déchire comme une feuille tirée dans les deux sens : rapidement et avec précision. Peu à peu, la tête se détache de son corps et commence une grotesque ascension vers le plafond.

- Tu dois trouver… nous voulons savoir.

Elle est rapidement rejointe par les spectres qui se trouvaient dans la rame du train. Leurs visages livides flottent en l’air, les cheveux plaqués et ondulant autour de leurs cous tandis que leurs corps oscillent lentement à quelques centimètres du sol. Ils remplissent peu à peu la totalité de la salle, obstruant par la même occasion les principales sources de lumières de la maison dont l’ambiance se refroidit considérablement.

- Mais bon sang, que voulez-vous savoir ! Je suis prêt à vous aider, mais arrêtez de parler à demi-mots !

- Nous voulons savoir pourquoi et comment tu nous as tué.

Qui a répondu ça ?


- Ecoutez, je… je ne comprends pas. Je n’aurai pas pu…

- Nous ne te laisserons aucun répit. Trouve la réponse au plus vite, ou bien ta souffrance sera telle qu’après cela, l’enfer aura pour toi un goût de paradis.

Ca a le mérite d’être clair… mais par où commencer ?

Qu’est-ce que…
Les corps se rapprochent peu à peu de moi, formant une barrière de chair morte quasiment infranchissable. Les têtes dodelinent et agitent leurs cheveux au dessus de moi. Elles se croisent, se séparent, se retrouve dans une sorte de danse psychotique qui dépasse de loin mon propre entendement.

6.13.2005

Séq. CIX

Me voilà dans une allée bordée de maisons modestes, à longer les bordures de petites cours intérieures.
Le même silence oppressant fait sentir sa présence autour de moi. Alors que je passe devant une petite porte tout à fait quelconque, celle-ci s’ouvre lentement pour laisser apparaître l’entrée d’une des habitations.

Me voilà à présent chez des gens visiblement aisés, au vu de certains objets qui semblent plus décoratifs qu’utiles, comme ce petit mobile posé près du téléphone. Malgré tout, ils semblent avoir un certain goût pour l’art contemporain et pour un design épuré des meubles. Un bilan positif pour un ménage qui devait aller au mieux. Je parle au passé, car je sais que si l’on m’a emmené ici, c’est qu’il y a une corrélation entre moi et ces gens.

Et que celle-ci n’a rien de positif.



A-t-elle été fouettée ou griffée ? En tout cas, je reconnais aisément son identité grâce à l’œil qui lui reste ainsi qu’à sa balafre qui part du nez pour disparaître dans sa chevelure…

Je recule d’un pas. Cette fois, l’effet produit par cette soudaine vision me provoque un sérieux haut-le-cœur. Non pas que la scène soit pire que les autres, mais… le fait de l’avoir fréquenté ici…

Elle était entrée en moi… tout comme l’autre… toutes deux prisonnières de mon esprit… Non, j’espère juste que ce ne sont que des souvenirs que ma folie a altéré. J’ai besoin de la dame en noir… elle me poserait les bonnes questions…

Son absentéisme me surprend quelque peu. Elle s’arrange d’habitude pour revenir lorsque je me mets à douter… me voilà face à mes propres actes. J’ai pris plaisir à massacrer cette fille… puis en moi, elle me paraissait soudainement si jolie, si intrigante que j’ai risqué ma peau pour elle… tout ça pour l’assassiner à nouveau. Est-ce qu’il y a une logique à tout cela ?

- Repose en paix à présent, où que tu sois…

Je ne peux m’empêcher de laisser couler une larme. Sur elle, sur cette vie gâchée… sur ma propre misère… Mieux vaux en finir au plus vite. Que me reste-t-il à voir ? Qui vais-je rencontrer à présent ?

Je ressors par la même porte, mais le décor n’a pas changé. J’ai dû oublier quelque chose… Je vais tenter la porte de devant.

J’atteins la poignée, mais celle-ci refuse de bouger. Cette sortie semble condamnée.

Que…


J’ai entendu quelque chose tomber dans le salon…

Crédit photo : Myana

6.12.2005

Séq. CVIII

On retrouve la même odeur de putréfaction dans cette pièce que dans celle où se trouvait le premier corps. Celui-ci semble pourtant plus frais. Et surtout plus familier…



Il s'agit de la gamine qui s’était fait projeter par le géant, il y a de cela plusieurs mois. La voilà dans la même posture ridicule, coincée entre le mur et ses draps souillés de sang.

Seulement… tout ça ne tient pas la route. Comment a-t-elle pu arriver dans l’asile alors même que je n’avais aucun souvenir d’elle, sinon par ses propres moyens ? Dans ce cas, comment pouvait-elle ne pas se rappeler de moi ?

Et puis… mes autres victimes seraient-elles aussi internées ?

La dame en noir… elle possède beaucoup de réponses. Où est-elle partie ? Trop d’interrogations d’un coup… Et l’oppressant silence qui règne ici m’empêche de réfléchir. Si je partais en direction du prochain meurtre, peut-être que cela me permettrait de mieux comprendre ces macabres mises en scène…

- Non, ne pars pas !

La gamine sans visage… Elle était dans la salle avec moi. Je n’aperçois que sa silhouette se faufiler derrière une grosse armoire.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Que veux-tu me montrer ? Montre-toi !

Je m’élance vers sa position.


- Ah !

Elle s’est évaporée… je suis pourtant certain de l’avoir vu. J’en perds des bouts, même ici… je dois me concentrer si je veux y parvenir… Essaie de tenir… Je ressors et prend le chemin en sens inverse pour atteindre l’entrée de l’immeuble qui s’est refermée après mon passage. Quelle n’est pas ma surprise en l’ouvrant que de constater que le décor n’est plus du tout le même.




Sans doute est-ce le chemin vers mon prochain crime qui s’offre à moi…

Tout a l’air trop facile… Que se passe-t-il vraiment ?

Séq. CVII

Bien entendu, il n’y a aucun nom de rue ou de panneaux qui pourraient m’indiquer une quelconque destination. En errant sur les trottoirs, je trouverai peut-être quelque chose de particulier…

J’aperçois au loin dans un square une petite silhouette qui semble affairée à jouer à un jeu dont l’innocence m’échappe à présent. Je m’approche silencieusement du square… elle n’est pas en train de jouer ; en fait, elle enterre quelque chose que je n’arrive pas à discerner dans le sol. Elle sursaute en s’apercevant de ma présence.

C’est une fillette d’une dizaine d’années dont le visage est trop flou pour me permettre de la reconnaître. Elle semble si distante… Elle recule, apeurée, comme si elle venait de faire une bêtise et que j’allais la gronder.

- Je ne te demanderai pas ce que tu as enterré. Dis-moi juste si tu as vu quelque chose qui te semble anormal par ici.

Elle n’a pas de visage mais elle émet des émotions très fortes. Parmi celle-ci, une peur non dissimulée. Elle recule à nouveau d’un pas.

- C’est vous qui…

- Tu sais quelque chose ? Je t’en prie, dis-le moi ! Dis-moi ce que tu as vu !

Elle prend ses jambes à son cou et s’enfuit dans une ruelle adjacente, dont l’obscurité ne présage rien de bon. À quoi bon la suivre… Elle a bien vu quelque chose dont je suis responsable. La réponse est toute proche…

Je n’ai pas réalisé tout de suite que j’ai avancé exactement au point central du parc. En tournant sur moi-même, je vois l’ensemble des rues qui se rejoignent en ce point exact. C’est à ce moment qu’un nouveau choc vient à frapper mon esprit. Me revoilà à genoux, serrant si fort mes tempes pour ne pas qu’elles explosent. Je.. dois… tenir…

La douleur s’estompe aussi vite qu’elle est venue. Je rouvre mes yeux… l’espace a changé. Les rues se sont rétrécies, les immeubles se sont rapprochés. Le square a disparu de sous mes pieds… je piétine à présent sur l’asphalte.

Dans une des ruelles, je constate ce que je pourrais considérer comme un indice.




Le sang dégouline encore depuis le rebord de la fenêtre. Je repère l’entrée du bâtiment sur la façade de droite et m’y introduis. L’escalier étroit me mène rapidement au premier étage. Voyons… la porte du fond du premier palier n’est pas fermée.

J’entre…

6.09.2005

Séq. CVI

Je sens sa main qui attrape mon poignet sans ménagement. Elle a la ferme intention de nous faire sortir du train au plus vite. Je n’ai pas le temps de voir comment réagissent les corps flottants. Peut-être qu’ils nous suivent… Nous nous engouffrons dans l’embouchure de la porte imaginaire et nous retrouvons à nouveau plongés dans le noir.

- Ecoute, je ne sais pas où ça s’est déréglé, mais tu n’étais pas sensé voir ça. Tu dois t’attaquer aux victimes que tu a faites !

- Qui te dit que ça n’en était pas ?

- Cela ne se peut pas. Pas autant. Tu étais un piètre tueur, tu n’aurais jamais pu tuer tant d’enfants. On va clarifier ça… Ecoute-moi. Je vais te ramener aux seuls souvenirs que tu n’as pas encore piétinés : tes autres meurtres. C’est là que tu es attendu. De mon côté, je vais essayer de comprendre à quoi correspondaient ces corps.

Pour la première fois, je la sens anxieuse, moins sûre d’elle. Je ne cache pas un petit sentiment de satisfaction de la savoir plus vulnérable qu’elle ne le laissait paraître.

- Qu’est-il arrivé au Supplicant ? Il m’a comme… ingéré. Après cela, il a disparu…

- C’est un processus normal d’assimilation. Il ne devrait pas tarder à réapparaître, surtout si tu repars à nouveau dans ta mémoire.

- Et comment est-ce que j’y retourne ?

- Regarde derrière toi.



Me voilà de retour dans cette ville…

- N’oublie pas que l’espace n’a aucune signification… tout est question de psychisme.

- Cette ville… A quoi correspond-elle ?

- C’est sûrement là où tu as perpétré tes crimes… C’est peut-être même à partir de là que tu es entré dans l’asile. Cherche des indices, des traces qui te mèneraient à tes objectifs. Fais attention, la ville entière est peut-être en train de se transformer. Ne traîne pas.

Je ne demande pas mon reste et pars aussitôt en direction de l’avenue qui se situe au bout de la ruelle. Les rues ont été désertées. C’est une atmosphère troublante qui règne sur l’asphalte ; entre l’épais silence et la lumière du soleil sans soleil qui vient m’éblouir depuis un ciel plus noir que la mort.

Des indices…

Séq. CV

Je sens l’eau qui remplit à présent la surface du train jusqu’à la hauteur de mes mollets.

Brrmmm… Brrmmm…


- Qu’est-ce que cela signifie ? Quel accident ? Je n’ai jamais tué d’enfants ! Bon sang, ce n’est pas vrai !

- Si, c’est vrai. Tu ne mourras pas maintenant. Pas sans savoir.

- Où est-ce que vous m’emmenez ? Arrêtez la rame !

- Trop tard. Si ta conscience ne peut t’y emmener, peut-être que le remords s’en chargera.

Me revoilà à nouveau spectateur… Je vais encore devoir constater l’ampleur du désastre… Et l’eau monte toujours.

- Dites-moi ce que j’ai fait… dites-le moi, je vous en prie…

- Tu en tireras toi-même les conclusions.

A ces mots, le bruit de soupape s’arrête brusquement. Je me retrouve projeté sur le dos dans l’eau gelée qui envahit le couloir central. C’est pire qu’un choc électrique… cela me fait l’effet d’un coup de fouet qui me pousse à me relever aussitôt. Les victimes éthérées semblent visiblement surprises de cet arrêt soudain puisque leurs yeux exorbités se mettent à chercher à droit et à gauche quelle pourrait bien en être la cause.

J’entends quelqu’un qui patauge dans l’immense flaque et qui s’approche de moi avec une rapidité déconcertante. La dame en noir est revenue…

- Viens, il faut partir. Quelque chose ne tourne pas rond.

- Attends ! Ils m’ont dit que…

- Nous n’avons pas le temps.

6.08.2005

Séq. CIV

Je tâtonne au sol, en espérant retrouver sa trace dans l’obscurité. J’ai l’impression de me réveiller de nouveau… Cette lumière… j’aimerai la revoir… était-ce ma porte de sortie ? Dans ce cas, qu’est-ce qui a bien pu la détruire ?

Je ne me sens pas très bien… j’ai l’impression que quelqu’un m’observe. Ce n’est pas lui…

J’ai froid… est-ce l’air ou mon corps qui s’est rafraîchi tout d’un coup ? Comme l’eau dans le grand bassin… si glaciale que même la Mort ne s’y baignerait pas… Je ne crois pas si bien dire, j’entends des petits gargouillis provenant de plusieurs interstices de fenêtre qui me laisse comprendre que nous traversons un milieu sous-marin. Je sens l’eau filer entre mes doigts…

Je me dirige à quatre pattes vers le fond du train, dans l’espoir d’y trouver autre chose… Je ne saurai pas dire quoi, je cherche juste à ne pas patauger dans l’eau qui s’étend à présent sur l’ensemble du plancher…

Sur la route, ma tête rencontre quelque chose de mou flottant à quelques centimètres du sol. C’est un pied. Un pied d’enfant qui vient frapper dans le second comme un pendule macabre. Je prends un temps pour me demander à quoi ces pieds correspondent, puis me relève courageusement.



Il y a là une des carcasses d'enfants auparavant suspendues dans le hangar de la ville qui flotte au ras du sol. Une tête vient survoler l’ensemble et s’arrête à environ cinquante centimètres au dessus de son cou. Son visage est emprunt de terreur, le faciès crispé pour l’éternité sur sa peau de bébé.

- Qu’avez-vous fait ? J’étais si bien en lui… Pourquoi…

- Et toi… Pourquoi nous as-tu tué…

Sa bouche n’articule pas lorsqu’elle parle. Cela vient-il vraiment d’elle ?

- Je ne peux pas te le dire… je regrette tout ça…

- Pour regretter, il faudrait déjà que tu te souviennes…

- Je m’en souviens. J’ai tué plusieurs jeunes filles. Je n’ai pas de raison ou quoi que ce soit de valable à te donner. Je t’en prie, laisse-moi…

- Je parle de l’accident.

A ces mots, d’autres silhouettes commencent à apparaitre depuis le fond du wagon. Il y a là plusieurs petits enfants, des femmes et quelques hommes…Toutes ont leurs têtes séparées de leurs corps, et tous affichent la même expression d’horreur. Ils avancent lentement vers moi, bloquant peu à peu l’accès au fond de la rame.

J’ai froid…


Une question envahit alors mon esprit : où ce train se dirige-t-il ?

6.06.2005

Séq. CIII

Sa main refuse de lâcher prise, et plus je tire sur ses doigts pour tenter de les desserrer, plus la pression sur mon poignet augmente. J’essaie de griffer sa peau mais c’est la mienne qui se met à saigner. Je n’irai pas loin de cette manière…

Son autre main vient retirer le couteau de là où il est. Je ne le vois pas faire mais je sens le sang qui se remet à couler dans ma nuque dans un filet ininterrompu.

- Arrête ! Ca ne sert à rien !

J’entends la lame rebondir sur le plancher du train. Son autre main a finalement attrapé mon poignet. Il serre tant mes avant-bras que j’ai l’impression d’avoir deux moignons au bout de ceux-ci. Un liquide chaud vient couler sur mon visage… ce goût amer du sang qui me fait comprendre que le trou qui lui sert de visage est juste au-dessus de moi. Qu’est-ce qui me reste à faire ? Il a visiblement une idée en tête. Je ne puis que subir…

La muqueuse du fond de son crâne vient toucher le bout de mon nez. Il me couvre depuis le haut du front jusqu’au menton… Son haleine n’a pas d’odeur ; en fait, il ne respire même pas… Je sens seulement l’humidité et la moiteur de sa chair palpitante contre mes lèvres… Je sens sa blessure couler en moi, je sens son fluide s’infiltrer dans chacun des pores de mon visage… Il devient alors un masque, une seconde peau dans laquelle je m’incruste parfaitement…

Il fait chaud…

Je suis bien…

J’entre peu à peu dans une douce euphorie… je me laisse bercer par son rythme sanguin… Son cœur accélère pour s’accorder au mien… Alors, il m’absorbe entièrement… Je ne suis plus dans le train, je ne suis plus nulle part… Je vole…

La lumière s’installe autour de moi… Non pas éblouissante, mais chaleureuse, réconfortante…

Tout devient blanc…

Suis-je dans le ventre de ma mère ? C’est confortable… je me sens invulnérable… Cela faisait longtemps que je n’avais pas éprouvé de telles sensations… tout est plus doux que de la soie… Vais-je naître ? Je ne veux pas… je veux rester là…

Ne me retirez pas de ma coquille…


Un étrange serpent vient à ma rencontre. Il n’a pas de tête ni de fin, il semble vouloir déchirer ma bulle avec sa queue. Après réflexion, c’est trop vague pour être un serpent. On dirait plutôt une craquelure… Pourquoi veut-elle me faire sortir ?

Ce n’est pas juste… J’étais bien…


Je reçois un choc tel que tous mes muscles se paralysent plusieurs secondes durant. Lorsque je réussis à rouvrir mes paupières, je constate avec beaucoup d’amertume que mon petit paradis s’en est allé…

Je me réveille dans le train qui est toujours plongé dans le noir…

Où est-il ?

Séq. CII

- Tu es fier de toi… de ce que tu es devenu… Tu sais que si tu avais mené une vie normale, tu n’aurais pas à errer de cette manière à présent… Mais non, il a fallu que tu choisisses cette existence de merde…

Il s’assoit dans le plus grand silence.

- Sérieusement… regarde dans quel pétrin tu nous a mis… Qu’est-ce que ça signifie ? Je me croyais en plein delirium, et j’apprends que je suis devant mon propre travail… je ne me reconnais plus… Je me suis dédoublé…



- Tu as de la chance que je ne puisse pas me débarrasser de toi tout de suite… Je te replanterai le couteau dans la cage thoracique dès que l’occasion se présentera, crois-moi…

Brrrmmm… Brrrmmm…

Le voilà qui approche ! Je vois ses phares crever l’opacité environnante. Je n’arrive pas à cerner l’allure générale de la rame. Tout ce que j’arrive à voir sont ses vitres, toutes condamnées… J’imagine que ses portes n’existent pas, comme la première fois ? Il ralentit sans bruit puis s’arrête à la hauteur de notre petite gare.

- Tu montes avec moi ?

Le Supplicant se relève aussi calmement qu’il s’était assis et me succède dans l’embouchure de la porte qui s’avère une fois de plus n’être présente que virtuellement.

L’éclairage est tel qu’il m’est possible de voir l’ensemble des rames du train de là où je me trouve. Il n’y a personne avec nous… Je pars en direction d’une banquette tout en gardant un œil sur mon ambivalent compagnon qui fait le choix de rester debout dans le couloir central, le manche du couteau dirigé vers le fond du train.

Brrrmmm…

Ce dernier reprend sa route. Où cela nous mènera-t-il cette fois ? Qui sait… J’espère que la dame en noir nous attendra quelque part… Elle a disparu si vite, c’est étrange… Elle devrait pouvoir s’exprimer dans ma tête ; pourquoi ne le fait-elle pas ?

Noir.

Les lumières se sont brusquement éteintes, mais le train roule toujours. Je ne vois absolument rien autour de moi. Pas un rayon ne filtre à travers les volets condamnant les ouvertures. Je tâtonne sur mes côtés pour trouver une barre à laquelle je pourrais me tenir. Un sursaut m’envahit lorsque je touche la main glaciale de mon voisin qui a décidé de prendre appui au même endroit. Je pose ma main un peu plus bas… Mais je sens la sienne s’approcher de mon poignet. Je n’ai pas le temps de réagir : il me retient prisonnier de sa terrible poigne.

- Hé ! Que fais-tu ?

6.05.2005

Séq. CI

Elle fait demi-tour et repart en direction de la porte. J’attrape le dessin à la volée en tirant d’un coup sec sur la feuille, je le fourre dans ma poche et me lance derrière elle dans le noir qui s’offre à nous.

- Dis-moi… pourquoi fais-tu cela ? Pourquoi insistes-tu pour que je comprenne ?

- Pour la même raison que toi : partir d’ici au plus vite. Disparaître…

- Mais qui es-tu à la fin ?

- Tu sais qui je suis.

Je ne mérite pas mieux comme réponse…


- Dans ce cas, tout a été vu, non ? Je connais mon passé… je n’ai plus rien à faire ici… pourquoi vouloir me montrer à mes victimes ?

- Pour faire face. Pour faire ce que tu n’as pas fait toutes ces années. Regarder tes victimes dans les yeux, et leur expliquer pourquoi elles sont mortes.

- Où va-t-on pour cela ?

- Nous allons reprendre le train. C’est entre deux arrêts.

- Il fonctionne encore ? Je croyais que…

- Tu croyais quoi ? Bien sûr que le train fonctionne. Il fonctionne toujours. Quelle question !

Le ton dédaigneux de sa réponse me laisse un goût amer dans la bouche. Nous ne tardons pas à découvrir une petite station au milieu de rien, uniquement composée d’un banc, de deux murs et d’une lampe suspendue. Il y a là une silhouette qui m’est familière, qui regarde là où il devrait y avoir un plan.



- Je ne prends pas la rame avec lui quand même ?

Où est-elle ?


- Hé !

Elle a de nouveau disparu… Je m’approche de la station avec la plus grande prudence et jette un coup d’œil vers mon simulacre. Ce dernier a encore le couteau qui lui transperce la gorge… Je ne gagnerai rien à lui enlever.

Je vais m’asseoir là, sur le banc… je vais attendre qu’elle revienne…

Je ne pouvais pas trouver plus charmante compagnie.

6.03.2005

Séq. C



- C’est nul, hein ?

- De quoi ? La scène ? Oui, un peu… ça ne m’avance pas beaucoup.

- Tu n’as pas compris. Ta réponse, elle est là. Devant toi. C’est cela qui est pitoyable.

- Je ne te suis plus…

- Ecoute… le peu de souvenirs qu’il te reste sont ceux qui t’ont le plus marqué. Je t’ai envoyé dans le premier, en espérant trouver quelque chose de terrible qui pourrait expliquer tes gestes futurs. Mais là… c’est vraiment risible. Ce que tu ne comprends pas, c’est que tu n’as pas eu de vrai traumatisme. Tu n’as pas été violé ou battu. Tu as un passé sans intérêt. Et ce que tu as devant toi, c’est le facteur déclencheur.

- Mais de quoi, bon sang ?

- Tu n’as pas eu le cran de surmonter l’épreuve. Au lieu de passer à autre chose, de continuer ta vie, tu t’es replié sur toi-même. Tu as vécu en reclus dans une espèce de refuge intérieur durant des années. Tu avais déjà une attirance pour le sang… Tu as écouté tes pulsions et, ne pouvant les libérer de par ta timidité, tu es passé à l’acte. L’amour devenant impossible, tu t’es adonné à la mort. Il est devenu plus facile pour toi de tuer les femmes que de les séduire…

- C’est impossible… on ne devient pas meurtrier comme ça… pas sans motif…

- Parce qu’il faut un diplôme pour cela ? Ta vie est devenue une misère. Ton égoïsme et ton renfermement ont fait de toi ce que l’on appelle un misanthrope. Une nuisance de plus dans la nature. Et pas des moindres : tu ne tuais pas par amour ou pour l’argent, non ; tu tuais parce que tu n’avais plus rien que le désir de sang. C’est devenu ta forme de sexualité. Je suis sûre que si je t’emmenais voir tes premières victimes, tu n’y verrais aucune trace de viol. M’est avis que le simple fait de les voir agoniser dans une mare de sang te menait à l’orgasme.

- Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? N’importe qui de sensé est capable de prendre du recul sur ce qu’il fait… Là, c’est vraiment n’importe quoi…

- Tu réponds toi-même : « n’importe qui de sensé. ». Mais tu t’es mis à avoir peur du remords… alors tu as arrêté de penser à ce que tu faisais, et tu es devenu insensé. Je ne sais pas avec quelle force de volonté tu as réussi, mais tu as séparé tes gestes de ta conscience. Tu n’es devenu qu’instinct. Pendant ce temps, ton inconscient en prenait un sacré coup… et l’asile s’est étalé peu à peu comme une algue toxique, absorbant à la fois ton passé, ta réflexion et ton libre-arbitre.

- Alors comment se fait-il que je sois en mesure de m’exprimer à présent ?

- L’introspection… tu t’approches de la mort, et pour la première fois, tu prends du recul sur ces misérables années… tu vois ce que tes actions ont engendré dans ton esprit. Tu te vois, tu vois ton Supplicant : une coquille vide qui erre sans but dans un monde dément.

Mon amour propre vient d’en prendre un coup… Je m’imagine là, sans but, à me demander qui je pourrais tuer à présent…Tout cela, je commence à le reconnaître… à l’entrevoir… J’ai l’impression de m’être réveillé du très long cauchemar qu'était ma vie… Si l’enfer existe bel et bien, je pense que j’ai un dossier assez solide pour y entrer par sa plus grande porte…

- Que va-t-il m’arriver à présent ?

- Je vais te présenter à tes premières victimes. Elles sont restées vivantes en toi… tout reste en toi.

Je revois le corps sanguinolent se relever de derrière le lit, portant sur moi son regard accusateur. Je comprends à présent… elle semblait me dire « Pourquoi ? » Mais il n’y a pas de réponse possible à cette question. Pas par amour ou par haine, non… je ne la connaissais même pas…


« Pour rien… »

Séq. LXXXXIX

Quelque chose vient toucher mes mollets. Mes paupières s’ouvrent… je suis allongé sur un lit, les yeux rivés au plafond. Mes pieds pendent dans le vide ; il s’agit d’un lit superposé. Je constate avec soulagement que mes blessures ont disparu. Je n’ai plus les mêmes vêtements… je ne porte qu’un pantalon délavé. Une fille est assise sur le rebord. Elle me tourne le dos, mais je sais que c’est elle…

L’effet papillon. Surtout ne pas faire de fausses manœuvres… laisser faire…

Nous nous trouvons dans une petite chambre plutôt oppressante, remplie d’objets au goût douteux : des chaînes, des crochets improvisés rejoignent des bouts de ferrailles suspendus à des fils barbelés, le tout étant retenu de manière assez précaire au plafond. Un bureau crasseux, des étagères débordant de livres et de feuilles éparses. Dehors, l’obscurité a littéralement absorbé la vue.

Est-ce chez moi ?

- Cela devient de plus en plus complexe… je ne sais plus trop…

J’arrive au beau milieu de la conversation. Comment savoir ce qui se trame ? Si je ne réponds rien,, peut-être que le passé parlera à ma place…

- C’est pourtant simple, non ?

- Non… tu sais, j’ai pleuré des nuits et des nuits pour réussir à l’admettre…

- Admettre quoi ?

- Je crois… je crois que je ne t’aime plus.

La phrase résonne quelques instants dans ma tête. Elle fait écho avec ce monde… l’espace d’une seconde, le Supplicant Asylum tout entier frémit… puis revient à la normale. A un détail près. La fille a disparu dans les tremblements. Je descends du lit, les yeux hagards. N’était-ce pas sensé être un souvenir ?

J’aperçois un dessin posé sur le bureau qui me laisse comprendre que le temps a du brusquement s’accélérer. Celui-ci semble en dire bien plus que n’importe quelle phrase.



Le couteau planté dans la feuille… c’est le même que celui que j’ai planté en moi.

Qu’est-ce que suis supposé faire, à présent ? Je comprends que ce souvenir ait pu me marquer… mais je cherche autre chose qu’un problème affectif de jeunes. Je cherche une cause…

La porte de la chambre s’ouvre derrière moi.

6.01.2005

Séq. LXXXXVIII

- Répète un peu ? Je ne fais que de t’aider. Tu veux en finir ? Tu veux partir d’ici, crever une bonne fois pour toutes ? Tu dois d’abord faire face à ton néant.

Je ne fais que cela…
Je recrache une de mes molaires qui vient tomber à ses pieds. J’essaie d’articuler quelques mots mais je pense que le choc m’a déplacé la mâchoire… la douleur est si forte que je pleure entre chaque mot.

- Tu… tu m’as dit que je devais… l’éliminer…

- Oui, bien sûr. Mais pas de cette manière… ce n’est pas un être vivant. Considère-le comme une métaphore… mais ce n’est que toi. Ici, l’automutilation ne te tuera pas. Elle te ralentira tout au plus…

- Mais… l’homme aux… manches blanches… lui peut me… tuer ?

- La fin qu’il propose est noire, très noire. Tu es aussi bien d’emprunter le chemin classique... si tu y parviens, bien entendu. Relève-toi et essuie-toi, tu ne fais que baver sur le sol. Tu es en piteux état.

Il est vrai qu’avec mon sang mélangé à celui des démences souillant mes vêtements de haut en bas, les paumes mutilées, la nuque percée et la mâchoire déboîtée, je ne dois pas être le plus présentable des hommes. Je m’éponge la bouche avec la base de mon col et effectue une douloureuse ascension pour me retrouver sur mes deux jambes.



- Tu as deux causes à connaître pour pouvoir espérer te débarrasser de tout cela. Tu l’as compris toi-même : c’est toi qui voit ce monde tel qu’il est. Si l’asile est un cercle, tu en es le diamètre. Ce qu’il te manque, c’est pi ; le lien inhérent aux deux parties. La cause de l’état dans lequel se trouve ton psychisme…

- La… raison de mon… internement ?

- Ca, c’est la seconde cause. Que ton inconscient soit transformé par la folie meurtrière est une chose, que tu sois prisonnier à l’intérieur en est une autre.

- L’asile… est-il… relié aux autres ?

- Ce n’est pas à moi de répondre à cette question… Ecoute, tu as réussi à un moment donné à retrouver une trace de ton passé. Tu…

- Le Manège ! C’était au Manège !

- Laisse-moi finir, veux-tu ? Appelle cela comme tu veux… mais sache que si certains souvenirs restent immuables, c’est qu’ils ont une bonne raison de l’être. Je t’ai vu lorsque tu as admis avoir commis le meurtre de la fille. Je t’ai vu marcher dans la ville, te demandant si elle ne faisait pas partie de ton passé. Mais je ne sais pas ce que tu as vu au Manège.

- Une… une jeune femme… sans visage… je ne sais pas comment l’expliquer… un sentiment très fort la rattachait à moi. Elle disait être ma compagne…

- Cela me suffit amplement. Je vais te mener jusqu’à elle… Il ne tiendra qu’à toi de recomposer le puzzle.

- Je ne sais pas si je suis encore en état de marcher…

- Il va bien falloir. A présent, ferme les yeux et marche droit devant toi. Aie confiance. Ne me déçois pas…

Aie confiance…