La poignée s’avère plus résistante que prévu car la porte est verrouillée. Qu’est-ce qui pourrait faire office de clef ? Je n’ai que mon couteau et celui-ci est trop large…
Je n’ai aucunement envie de m’aventurer dans les corridors sur les côtés. C’est cette porte que je veux ouvrir, et elle semble bien plus solide que mon épaule ; je ne tenterai donc pas de l’enfoncer au risque de perdre l’usage de mes deux bras.
- Fais-voir ce que tu as sur toi.
Elle se laisse toucher sans réaction particulière. Elle semble seulement protéger le nourrisson de tout geste suspect de ma part. Elle n’a aucune poche ni ne porte aucun bijou, et je commence à me sentir honteux de passer la main qui me reste de cette manière sur son corps boudiné. C’est elle qui prend alors l’initiative de me montrer le bras ensanglanté de son souffre-douleur.

- Ses phalanges… on peut toujours essayer.
Son majeur a été grignoté jusqu’à l’os. Ce dernier rentre aisément dans la serrure…
La porte s’ouvre sur un tunnel étroit dans lequel de nombreuses voix viennent à se mélanger. Des centaines de conversations entremêlées forment un brouhaha incompréhensible. Nous nous engouffrons au cœur des bruits jusqu’à la sortie qui s’avère être un trou creusé à même le bois dans le mur. Il semble y avoir de l’agitation de l’autre côté… y aurait-il du monde ?
- Suis-moi.
Les quelques contorsions indispensable à la progression dans le second conduit sont largement récompensées par la vue de ce qui se trouve quelque mètres en contrebas.
La surprise est de taille.

Je me laisse tomber au milieu de la foule et attrape la gamine dans sa lourde chute. Nous nous dépoussiérons et nous relevons lourdement. Rien de cassé…
Nous voilà entouré de centaines, de milliers de gens qui exécutent en silence une gigantesque danse macabre. La plupart n’ont même pas de visage clairement défini. Certains ont une parcelle de leurs yeux reconnaissable, ou un détail de leurs vêtements qui en font une personne à part entière. En fait, ils ne ressemblent pas à des humains, mais à des souvenirs d’innombrables visages que j’ai peut-être rencontré un jour de ma vie. Des indices qui font un tout… Il y a là un couple qui se tient par la main, la femme gardant son autre main sur le cœur de son compagnon. Ils viennent frôler un homme très grand dont la carrure vient ombrager quelques enfants qui courent à travers les adultes. Je vois des vieillards émettre quelques sons diffus en direction d’adolescents qui n’y prêtent guère attention. Aucune voix ne semble avoir plus de sens qu’une vaguelette dans un océan…
La salle en elle-même n’est pas définissable. Je ne saurais dire si nous sommes à l’intérieur où à l’extérieur. Il ne fait pas plus chaud ici, en fait ; aucun corps ne dégage la moindre chaleur. Certains se dirigent vers une large porte fermée qui se trouve juste sous le trou par lequel nous sommes arrivés. Ils la touchent puis font demi-tour.
- La dame en noir !
Je l’ai aperçu à une dizaine de mètres de moi. Elle m’a vu, j’en suis sûr. Elle est partie quelque part sur la gauche. Je pousse les gens qui se trouvent sur mon passage mais peu d’entre eux semblent résolus à s’écarter. Je vais la perdre !
- Laissez-moi passer, bon sang !
Une énorme femme vient à ma rencontre et me pousse dans le sens contraire. Je n’arrive pas à la contourner ; il y a trop de monde… J’essaie de la bousculer mais rien n’y fait. Je suis lentement emporté dans un des courants de la foule.
Je sors à nouveau mon arme et la plonge dans la volumineuse poitrine qui m’empêche d’avancer. Le corps s’écroule lourdement sur le sol dans un nuage de poussière. Il n’y a pas une goutte de sang sur la lame ni sur le corps… et nul ne prête attention à la scène.
Ce lieu est différent des autres…
Peu importe. Je dois retrouver la dame en noir au plus vite.J’entends alors le craquement d’os de la gamine qui a visiblement enfourné une nouvelle section de doigt. À une différence près : dans la ruée, je l’ai perdu de vue ; or le son provient de l’ensemble de la salle comme s’il était diffusé par des amplificateurs de très haute intensité.
- Où es-tu ? Où êtes-vous, toutes les deux ?
Je m’éloigne de la grande porte, seul repère visuel dans cette impressionnante marée humaine.